PREMIÈRE PARTIE
a voir, il la trouva jolie ; et comme il avait tout dissipé, il lui vint dans l’idée de se faire une ressource de sa fille. 11 l’amena donc à Paris. Mais il ne put exécuter par lui-même son mauvais dessein. Il vint ici, trouva notre maman Yverkop, par hasard et lui proposa d'acheter sa fille, qu’il tenait par la main. Maman voulut savoir toutes les circonstances et dépendances. Quistrin les dit, et même il nomma le père de sa femme. Madame s’assura de la vérité, avant de payer la somme convenue car il lui laissa l’enfant.
» Dès qu’elle fut bien sûre que la mère et le grand père croyaient Dorothée morte, elle paya le prix de la fille, cent écus, et le même jour, elle mit Dorothée au couvent, où elle nous faisait élever Jeanne, Agnès et moi. Elle prévoyait ce qui devait arriver avec un coquin comme Quistrin.
» En eiTet, dès le lendemain , il vint avec un inspecteur de police pour reprendre sa fille, qui (disait-il), s’était enfuie de chez lui, et qui s'était sauvée chez la Ployet (c’est le nom d'une matrullc, qui demeurait alors dans la Cité, où elle était encore marchande lingère). Maman nia d avoir vu la petite Quistrin. On fit perquisition partout, et le méchant homme n’ayant pu prouver ce qu il
avançait, quoiqu’il eût amené deux faux témoins, l'inspecteur s'en retourna.
» Maman, après cette scène changea de quartier et vint dans celui-ci. Nous avions alors Jeanne treize ans, Agnès quatorze et moi douze. Dorothée accomplissait sa onzième, elle était presque formée. Maman avait pour connaissance un vieux chevalier de Saint-Louis, qui lisait souvent la Pucelle de Voltaire. Et il disait à maman : — La jeune Quistrin ressemble à Dorothée ; la jeune Firmin à J 'eanne-d' Arc ; la petite Desplans , à Agnes-Sorel, et la petite Wardin, à Corisandre. Il faut leur en donner les noms, leur en faire prendre les manières et le caractère d’après la lecture que je leur en ferai, dans le poème divin de la Pucelle; et quand les hommes viendront, vous donnerez la carte. — Voulez-vous Dorothée la dévote? Jeanne la vigoureuse? Agnès la pudoreuse? ou Corisandre la naïve? Vous n’avez pas d’idée combien cet arrangement singulier vous attirera de pratiques ! Mais vous aurez la plus grande attention à ce que non-seulement vos quatre héroïnes , mais leurs doublantes conservent toujours leurs caractères! Car il faut avoir des doublantes et même des triplantes, pour les cas de maladie ou d’occupation.