PREMIÈRE PARTIE
ce qu’elle avait fait pour son père. Mais ici le bonheur ne fut pas le même. Il y eut des doutes. Le mari fit partir Bourgoin pour les Iles, découvrit la petite fille, sans pourtant connaître parfaitement son origine, s’en empara, et à lage de onze ans, la fit livrer à madame Yverkop, afin que, déshonorée par la prostitution, peut-être consumée par la débauche, elle ne pût venir se présenter dans sa famille.
» Corisandre a su tout cela par une femme de chambre de sa mère, qui avait feint de seconder toutes les mauvaises intentions du père putatif. Elle n’a encore rien voulu déclarer à sa maîtresse, à laquelle le malheureux état de Corisandre, causerait peut-être la mort. Elle attend celle du mari, qui est très-âgé. Vous sentez qu’alors le sort de mon amie pourrait bien changer.
» Corisandre, instruite de son sort, a mis toute son attention à conserver sa pureté, à laquelle on n’a porté de grandes atteintes que dans les commencements de son séjour chez Madame. Mais elle était si jeune, et l’opération fut si peu complète, que le Phénix est comme rené de sa cendre. Nous n’avons rien de caché l’une pour l’autre : nous nous aimons comme sœurs; nous nous secondons dans nos desseins, pour conserver notre fraîcheur
et notre pudeur, autant qu’il est possible, dans une maison comme celle-ci. Nous accourons au secours de notre compagne, quand elle est trop pressée, et nous tâchons de ne pas déplaire, en refusant. Nous savons, qu’en général les femmes sont faites pour les hommes. Mais la femme honnête ne doit agir que conformément à la nature : au lieu que nous nous trouvons obligées, nous autres, à satisfaire les les fantaisies, les caprices. Notre attention est de remplir ce but, sans nous dégrader, sans avilir notre sexe, sans en dégoûter. Et ce n’est pas un art facile? Nous sentons combien il est aisé à une femme adorée de tous les hommes, indépendante, qui n’accorde qu’en faisant grâce, de conserver la dignité de notre sexe, et de s’élever à une sorte de divinité. Mais une infortunée, qu’on aborde en payant ses complaisances, son avilissement, sa dégradation, dont on exige la violation de la nature, en marchandant l’une après l’autre, chaque infamie à laquelle on la soumet, comment fera-t-elle pour se préserver ? C’est pourtant ce que nous avons fait, moi et mes trois compagnes, en n’employant jamais autre chose que l’amabilité. Vous savez l’histoire de Jeanne. Quoique spadassine, elle n’est pas la moins aimable ; elle met de la grâce dans tout ce qu’elle fait, dans la subjection, comme dans la vie-
toire. Corisandre emploie la naïveté, elle tâche de toucher le plus brutal et de s’en rendre maîtresse, en paraissant lui céder. Dorothée employait le langage de la tendresse; moi, la pudeur. Nous avons presque toujours réussi, et le nombre des brutaux indomptables a été si petit, que nous avons pu les écarter, sans nuire beaucoup aux intérêts de Madame. »
Tels furent et l’histoire que nous fit Agnès, et le discours philosophique quelle nous tint.
Nous avons découvert à Madame*** le sort de sa fille. Son mari est mort, dans ces entrefaites, et nous avons réclamé l’état légal de Corisandre, née à Paris, d'une mère vivant sous le même toit que son épouse. Les cohéritiers n’ont pas plaidé. Nous nous proposons de donner Corisandre pour femme au frère de Jeanne ; sa mère et la notre ont goûté cette idée... Que de biens ferait un homme puissant et bon, qui pénétrerait dans l’intérieur de toutes les familles !