PREMIÈRE PARTIE
» — Il faut mon ami (dit alors Gertrude), que tu saches parfaitement qui je suis. Je diminuerai peut-être ton illusion par mon histoire, mais il est nécessaire que tu sentes tout le prix de ce que je t’ai donné.
» — Je suis réellement ta cousine; c’est pourquoi maman Cunégonde m’a choisie; son calque, quoiqu’efficace ne m’a presque rien donné. J’ai seize ans moins deux mois. En 1775, ton oncle *** déjà veuf, allait souvent chez un de ses confrères et de ses amis, qui avait pour fille une jolie petite blonde de quatorze ans. Un jour il la trouva seule. La petite Dauvernes était rieuse: elle l’agaça. Elle était charmante; l’homme fut ému ; il lui ravit ce que je viens de te donner... li en fut très-fâché! Cependant il se tranquillisait, quand la pauvre petite vint lui révéler sa grossesse. On employa la plus grande adresse à cacher son état; on la fit accoucher par la Sanie^, sage-femme qui demeure encore rue Montmartre vis-à-vis de l’égoût, et le père ne sut rien de cet accident.
L’enfant qui est moi, fut mise en nourrice. La jeune maman acheva de se former et on la maria pour fille, à dix-huit ans.
c’eût été mentir... Nous le laissons malgré nous î
» Mon père prit soin de moi et il m'aimait d’autant plus que je ressemblais à sa fille chérie. Je fus mise en apprentissage de modes chez Madame Monclar, au coin de la rue de Grenelle-Saint-Honoré.
C’est là que maman Cunégonde m’a découverte, et d’où elle m’a retirée pour me destiner à vos plaisirs. Depuis que je suis chez elle, cette bienfaitrice ne s’est occupée que du soin de me faire ressembler davantage à ma sœur Gertrude, dont on m'avait donné le nom. Je n’ai vu aucun homme; vous êtes le seul, et vous avez dû vous en apercevoir; car on m’a dit que les connaisseurs n'y étaient jamais trompés...
» Voilà toute mon histoire : le dénoûment est entre vos mains... Assurez-\ous auparavant que je suis votre cousine ; tâchez que j'approche mon adorable sœur et notre familiarité augmentera mon peu de mérite.
Nous fûmes enchantés de ce que Gertrude venait de nous apprendre. Les jours suivants, nous nous informâmes. Tout fut confirmé, puisque notre oncle a reconnu sa fille naturelle, qu’il a même présentée à sa mère, avec toutes les précautions convenables... Mais notre âme est déchirée de douleur, quand nous pensons qu’elle est sans