‹ Le Palais Royal (volume 2)Chapitre 83 sur 94 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

» J'ai su depuis qu’ils avaient épié la gouvernante. quand elle était auprès de leur fille-, et qu’ils s’étaient convaincus , qu’elle entretenait les mauvaises dispositions de son élève, à mon égard. Quelle en était la raison?... Ils la chassèrent, et en prirent une autre.

» La nouvelle gouvernante me fit au contraire beaucoup d'amitiés; j’étais presque tous les jours avec les princesses, mère et fille. Nous avions neuf ans. J’étais devenue si chère à la première, qu’elle ne pouvait plus se passer de moi. Bien plus, souvent, elle et son mari, m’arrosaient de larmes, dont je ne concevais pas la cause. Observez que j’étais ressemblante à la princesse, et même à son époux, et que la petite princesse avait beaucoup de traits de la méchante gouvernante renvoyée. Tout cela était incompréhensible. Mais j 'étais restée auprès de ma mère après ma naissance, sans la quitter, et la princesse auprès de la sienne, sans qu'il y eût eu un seul moment d'intervalle, ni d’absence. Je croissais heureuse, chérie. J’embellissais, à ce qu’on disait, et à ce que vous pouvez voir, quand il m’arriva un grand malheur !

» Un jour que j’étais sortie pour aller jusqu a la rue Dauphine , je fus environnée près celle d'Anjou, enlevée et jetée dans une maison à porte cochère,

tout à l’entrée de cette dernière rue. Je fus mise dans une chambre avec une autre petite et jolie personne de mon âge. C’est Polhimnie notre compagne. Là, on nous traita toutes deux assez bien. Polhimnie y était depuis huit jours. Elle arrivait d'un village où elle avait été élevée comme la fille des paysans. Mais ces gens, en la remettant à une femme qui la redemanda, déclarèrent assez durement à la petite, qu’un bruit, qu’ils lui avaient toujours nié, qu’elle netait pas leur fille, était vrai, et qu’ils la remettaient à sa véritable mère. Polhimnie pleura beaucoup , mais il fallut suivre la femme de Paris. Nous avions alors treize à quatorze ans.

» La maîtresse de la maison où nous étions, se donnait pour marchande de modes. Mais dans la réalité, c’était une femme comme maman Cunégonde et beaucoup moins bonne. Elle se nomme Madame ' Liébaut. Dès le lendemain de mon entrée on introduisit mystérieusement auprès de moi, un espèce d’abbé qui avait l’air ardent et caffard. On fit sortir Polhimnie, et je restai seule avec cet homme, qui me regarda beaucoup ! Il parut s'attendrir, et il répétait souvent. — Quel dommage ! Il prit quelques libertés que je fus obligée de souffrir, me recommanda de crier et en sortant, me

dit : — Je tâcherai de vous tirer d’avec cette malheureuse! Mais si elle vous demande ce que j’ai fait pleurez et ne lui répondez pas. Il ne sera jamais dit que je vous ai plongée dans l’abîme. Mais qu'on le croie... En me débattant j’avais saigné du nez. L’homme ajouta : — C’est une heureuse circonstance ! Et sans m'en dire la raison , il m’obligea de porter du sang avec mon mouchoir ailleurs qu’au visage... Il sortit ensuite, en me promettant son secours, et en me recommandant de paraître bien désolée. J’étais si contente de ses procédés que je lui obéis aveuglement.

» Après sa sortie, la Liébaut accourut auprès de moi, et je vis avec surprise qu’elle s’assurait du sang répandu ! — Bon (dit-elle, en se parlant à elle-même).

» Quelques jours après, le même homme revint. Ce fut moi qu’on fit sortir et Polhimnie demeura Il tint avec elle la même conduite à ce que j’ai su depuis.

» Dès le lendemain, nous entendîmes beaucoup de bruit dans la maison ! Nous tremblâmes de tout notre corps. La Liébaut et d’autres femmes criaient avec elle : on les emmena, et nous les vîmes sortir sans êtres aperçues des gardes. On ne nous avait pas trouvées, parce que nous étions

dans une chambre percée dans une autre maison, et que la Liébaut n’avait pas voulu parler de nous.

» Une heure après, nous entendîmes ouvrir notre porte (car nous étions enfermées) et le gros abbé parut. Il nous emmena.

» Je lui demandai à être conduite à l’hôtel de S***. Mais il me répondit qu’il fallait agir avec précaution pour convaincre la Liébaut. Polhimnie, qui se croyait la fille de cette femme me demanda si je la voulais abandonner seule? J’avais déjà pris une amitié si vive pour cette jeune fille que je me jetai à son cou, en lui disant : — Jamais! jamais! Et si elle est ta mère comme je le crois, je ne dirai que ce que tu voudras... L’abbé nous amena dans cette maison.

» Je m’y suis trouvée moi quatrième avec Gertrude, Isabelle et ma première compagne. On m’y a fait faire mon rôle que je vais vous dire. Les discours de l'abbé, mon bienfaiteur et • celui de Polhimnie, ceux de maman Cunégonde surtout levèrent mes scrupules. On me fit envisager une vie heureuse avec quatre compagnes chéries et je me suis laissée gagner... Voilà mon histoire et voici mon emploi.

» Tous les jours on m’habille d’une certaine façon avec un grand panier ; on me fait aller dans

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