PREMIÈRE PARTIE
leur fille, je m’apercevais qu’ils riaient toujours un peu en me donnant ce nom. Enfin, une nuit je les entendis qui se disaient. — On a biau faire ! aile est toujou’s d’moiselle ! Ç’que c’est pourtant ! la ville donne ç’t air-là, pisqu’a’ n’est qu’ la fille d’eune femme de chambe! J’entendis cela en sommeillant. Souvent aussi, dans nos jeux, mes prétendus frères et sœurs m’appelaient, petite bâtarde, demoisillon, qui sera un jour toupie ! et ils me tenaient encore d’autres propos. Je ne fus donc pas absolument surprise quand on vint me chercher.
« Quand je fus arrivée à la ville , et enfermée, rue d’Anjou, la Liébaut me dit, qu’elle seule connaissait ma mère : mais elle ne me dit pas que je fusse sa fille. Lorsqu’au bout de plus de quinze jours, on introduisit auprès de moi le même abbé, auquel on avait vendu Rosière (car j’avais entendu le marché), je lui dis ce que je savais, et que je ne doutais pas qu’il n’eût acheté le droit de me faire ce qu’il voudrait. Je me mis à sa merci, en ajoutant, que je lui aurais bien de l’obligation, s’il voulait me tirer de chez cette vilaine femme qui me tenait emprisonnée dans une petite chambre obscure au premier, donnant sur une cour puante. L’abbé fut trouché de ma naïveté. Il me répondit ces propres
paroles. — Ma fille , je suis très-porté pour les femmes, que j aime passionnément : mais je sais m’attacher à elles par d’autres motifs que ceux de l’amour et du plaisir. Vous m'inspirez de la pitié, votre petite compagne et vous, et c’est par la pitié que je vais vous aimer. Je ne suis pas assez puissant pour vous faire un sort; mais je puis améliorer le vôtre, en vous donnant à une femme de génie, dans son état; qui, vu la beauté dont vous êtes douée, fera de vous un usage, qui vous préservera des suites de la débauche, en vous laissant ouverte une porte pour retourner à l’honnêteté parfaite. Tenez vous prête à tout événement, et quelque chose que vous entendiez, votre compagne et vous, ne parlez, ni ne criez! Je lui promis de me conformer à ses ordres.
<c Le lendemain, il fit enlever madame Liébaut. et il nous emmena. Rosière indiquait l'endroit où elle voulait qu’il la conduisit ; mais le péril commun nous avait déjà tellement liées, qu’elle ne put résister à la prière que je lui fis de ne pas me laisser. Elle est donc restée avec moi, cette tendre amie, et elle s’expose à tout pour ne pas me quitter, elle qui pourrait aller chez ses parents, qu’elle connaît. C'est une obligation que je lui aurai toujours, et que mon cœur sentira vivement, tant qu’il battra dans ma poitrine.