DIXIÈME, ONZIÈME ET DOUZIÈME CONVERSEUSE
MUGUETTE, BELLEDEJOUR, BELLEDENUIT
Muguette a une origine qui demandait un grand mystère ! Aussi n’est-ce qu’indirectement que ses parents l’ont avantagée, après qu’ils l’ont connue. Madame Janus était maîtresse absolue de cette jeune personne, et pouvait en faire ce qu’elle voudrait en employant la persuation.
Belle-de-Jour et Belle-de-Nuit étaient presque dans le même cas, par le crime d’un frère... Aussi Madame Janus garda-t-elle ces filles à la maison, pour tenir la conversation avec les pratiques, ors qu’elle serait occupée, et elle se chargea de leur faire un sort, dans le cas où elle ne leur trouverait pas un avantage imprévu.
LE l’ALAIS ROYAL
Il venait à la maison deux médecins, quelques auteurs, un intrigant et deux hommes en place. Muguette et ses deux compagnes, dont la seconde (Belle-de-Nuit) était d’une timidité intéressante, faisaient aussi les honneurs de la table tour à tour. Cest un moyen de déployer les grâces. Dès que l’on était sorti de table, et que tout était remis en place, les trois belles venaient former le centre du cercle. Elles se comportaient avec une décence rare, et elles repoussaient de la conversation des hommes, tout ce qu’il pouvait y avoir de libre et de trop dur. Elles les rappelaient à la politesse. Muguette par un mot sérieux, Belle-de-Jour par une fine ironie, et Belle-de-Nuit par un regard accompagné de l’incarnat de la pudeur. On ne le bravait jamais. Madame Janus semblait avoir élevé les autres pour la société ; Muguette, Belle de-Jour et Belle-de-Nuit pour son propre avantage. Comme cette femme était riche, elle aimait à voir du monde; mais avec tout son mérite, elle aurait eu des pratiques, des escrocs, et point de compagnie, sans le charme des trois belles. La dame déclara, qu’elle les voulait marier; elle spécifia leur dot, qui devait être de douze mille livres de rentes pour chaqu’une tout compris.
x\ cette nouvelle, les personnes de sa société
cherchèrent dans leurs connaissances, des jeunes gens sans fortune, mais qui promettaient. Madame Janus, à laquelle ils communiquèrent leurs vues, en fut ravie : elle se regarda comme devant être la créatrice de maisons nouvelles, par l’avance et la protection qu’elle ferait à des jeunes gens distingués par leur mérite.
On trouva un jeune machiniste, qui avait les plus beaux plans, et qui manquait de moyens. Un jeune commis de négociant, avec des vues neuves pour le commerce. Un jeune homme qui avait formé le projet de tirer un parti efficace des boues et de toutes les immondices des rues, pour fertiliser à peu de frais les environs incultes de la capitale, et leur faire produire un tiers de la subsistance de Paris. Il devait anéantir tous les parcs, tous les jardins anglais, qu’il reléguait dans les endroits sablonneux et stériles ; il mettait en culture tout ce qui était à la portée non frayeuse des engrais ; il détruisait l’inutile Jardin des Plantes, et il mettait tout en potagers, qui fournissaient des légumes à une moitié de Paris. lien faisait autant du Luxembourg, sans l’ôter à la promenade, qui en devenait plus agréable et plus variée ; autant des Tuileries, Les engrais immenses qu’il y faisait porter, rendaient ces potagers d’une étonnante fertilité. On
objecta, que c était détruire les beautés de la capitale. Il répondait , qu’un père de famille gêné diminuait ses bijoux, et toutes les choses de luxe. Il était si parcimonieux de terrain, qu’il en épargnait un demi-pied, aux environs de Paris, où il lui semblait infiniment précieux.
Pour remplacer les Tuileries, le Luxembourg, le Jardin des Plantes, le jeune homme faisait mettre en terrasse, bien disposées en promenades, le dessus du Louvre et des autres palais; mais cela petit à petit, et seulement pour occuper les saisons mortes des maçons et manœuvres. Il les surveillait, les faisait travailler, en leur prescrivant leur tâche, et produisait ainsi plus d’ouvrage en une demi-saison morte , que ces hommes ineptes n’en donnent en une année entière. Car ils ne travaillent pas, sous prétexte de ménager leur occupation. Beau moyen! pour rendre les bâtiments d’un prix excessif et ruiner les édificateurs !
Madame Janus goûta beaucoup les plans de ce dernier, qui sans doute réussira, s’il est appuyé du gouvernement.
Les trois mariages se firent. Muguette épousa le machiniste; Belle-de Jour, le jeune négociant en spéculation, qui le devint en effet ; et Belle-de-Nuit le cultivateur.