SEIGNEUR POPULAIRE
Aussitôt après la Révolution, un gentilhomme de la première classe, que nous appellerons Démophile^ encore garçon, résolut de donner des marques non équivoques de popularité. Il chercha, et fit chercher une jolie personne, dans la bourgeoisie, afin de l’épouser.
Un jour qu’il montait à pied la rue de la Harpe y il entrevit une petite personne, qui avait l’air d’une élève de modes, par un carton qu’elle portait. C’était une brune, ayant un air virginal, les plus belles couleurs, la taille la mieux prise, la jambe la mieux faite, et le pied le plus joli. — Pardi (pensa le seigneur, voilà mon affaire ! Il me semble que cette enfant éblouira tous les yeux ! Il faut parler à
ses parents, la former, et lui faire porter mon titre. Je dirai ensuite au peuple : — C’est votre sœur, votre pareille. Il n’existe plus de ligne de démarcation entre les grands et vous.
Démophile suivit la jeune personne, qu’il aurait effarouchée, en lui parlant. Elle alla jusqu'à la rue du Bac ; elle entra dans une boutique, et Démophile comprit qu’elle était chez ses parents. Il s’y présenta.
Avant qu’il eut commencé de parler, il entendit que la jolie Rosemarine allait retourner chez sa maîtresse. Il était en chenille. Il la demanda en mariage. Le père et la mère surpris qu’un particulier inconnu leur demanda leur fille, à peine âgée de quatorze ans, lui répondirent, qu’elle était trop jeune. — Je ne pourrais l’épouser si elle était plus âgée. Il faudra, quand elle sera ma femme, que je la forme pour mon état, et je n’y parviendrais pas, si elle était formée.
Ce langage paraissait singulier! On pria Démophile de s’expliquer. Il le fit, en se nommant. Aussitôt, le marchand et la marchande prirent un air respectueux, et consentirent.
— Si je vous avais demandé votre fille pour la former, avant le mariage, vous me l’auriez refusée, avec justice. Je vous la demande, pour ne la former