‹ Le Palais Royal (volume 3)Chapitre 32 sur 89 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

chand de vin, qui parut à M. de l’Orme, propre à lui concilier une foule de gens de tous les états.

En conséquence, un dimanche soir, au moment où le cabaret était plein, M. de l’Orme s’annonça comme un gentilhomme assez riche, qui se trouverait très-honoré d’épouser la belle tavernière, attendu que tous les états étant égaux, la belle, par ses charmes, ferait bien de l’honneur à celui qu’elle voudrait choisir. Ce discours prononcé hautement attira les bruyants bravos de toutes les tablées, qui se réunirent, pour demander au tavernier la main de sa fille, pour le brave gentilhomme M. de l’Orme. Le cabaretier ôta son bonnet de coton, mit sa perruque, et dans cet état décent, répondit : — Monsieur, et vous mes honnêtes pratiques, je vous dirai que je n’ai pas grand goût pour la noblesse mais que, vu l’air honnête de M. de l’Orme, dont son valet de chambre m’a dit beaucoup de bien, et à votre considération, je consens à lui accorder Mademoiselle Décembre ma fille, à condition que les dames nobles lui céderont le pas, en toute occasion ; attendu l’honneur qu’elle a d’être née dans le tiers qui a dévoré les deux autres prétendus ordres, et qu’il a tellement broyés dans son estomac, qu’ils n’ont servi qu’à lui donner de l’embonpoint. Par ainsi, )e veux que

ma fille, devenue dame de l’Orme, soit au-dessus de la noblesse , comme étant de l’état général, source et abîme des autres. Ce langage du taverniers excita des applaudissements convulsifs, et lui fit vendre un demi-tonneau de plus dans la soirée. M. de l’Orme accepta toutes les conditions, et comme son digne valet de chambre avait exposé les siennes, le mariage se fit... Mademoiselle Décembre était aussi aimable que son père était fier; elle fit oublier la belle Novembre.

Mais le plan de Démophoon le talonnait, et lempéchait de s’endormir dans la mollesse. Le seizième jour , comme il prenait l’air avec sa femme sur le boulevard, il vit passer trois personnes du sexe; une grande brune, superbe femme ; une petite grise au visage rond, aux couleurs brillantes et une enfant de neuf à dix ans, qui ressemblait à un bouton de rose.

Un signe fait à son valet de chambre lui fit suivre ces trois personnes. Elles demeuraient dans la rue Saint-Martin. Le fidèle agent prépara les choses. Il sut que la grande brune était mère de la petite Rose ; que la grise était sa sœur, et mariée. Le cas paraît embarrassant ! Mademoiselle Janvier était fille d’un peintre en bâtiments. Un sculpteur lui avait fait le Boutonderose. M.du Cormier se dé-

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terminerait-il à être cocu en herbe ? C’était un point sérieux, et à bien examiner!... Il l’examina. Et d’après l’examen, il lui parut qu’il était du patriotisme le plus dévoué de prendre sur soi, homme noble, un cocuage roturier. Il fit demander Mademoiselle Janvier : elle lui déclara son cas. M. du Cormier répondit qu’il se trouverait trop heureux d’adopter Boutonderose et de la rendre demoiselle. Cette générosité rare détermina la mère à donner sa main à M. du Cormier.

Il fut douteux pour Démophoon, s’il avait jamais été aussi heureux. A la vérité, la rose de la mère était cueillie ; mais une longue sagesse avait presque effacé la cicatrice ; ce fut une jouissance délicieuse; la reconnaissance se joignait à lamour. Un sentiment plus doux encore se joignait à ce dernier : ii était causé par Boutonderose. Cette charmante enfant, déjà raisonnable, auparavant honteuse de manquer de père, s’en trouvant tout à coup un plus riche, plus aimable, plus relevé que ceux de ses compagnes, était dans une ivresse de joie, qu’elle montrait à son bienfaiteur avec transport. Comme elle l’appelait tendrement son papa ! Comme elle s’abandonnait dans ses bras ! Comme elle le caressait en fille ! Jamais impression ne fut si douce !... — Ha ! (s’écria un jour M. du Cormier),

charmante enfant! vous serez ma fille!... oui, oui; car je vous donnerai mon fils !... Il alla ainsi jusqu au vingtième jour.

Son valet de chambre lui dit alors . — Monsieur le duc ! Songez- vous que vous avez encore à vous rendre populaire, dans le quartier le plus bourgeois de Paris ! Si vous manquez la rue Saint- Denis, vous oubliez l’essentiel! — Tu as raison! (répondit Démophoon), et je te remercie de m’en faire ressouvenir!... On alla bien vite chercher une femme, dans le terroir bourgeois par excellence.

Ce fut à l’Apport-Paris, et les Halles, qu’on trouva la fille d’une riche poissarde, assez bien élevée, pour être destinée à un marchand drapier. Mais les propositions de M. du Sureau parurent plus avantageuses : il fut préféré. D’ailleurs, Démophoon, avait je ne sais quel air distingué, qui le rendait toujours plus agréable à ses maîtresses, que ses rivaux. Marie-Louise Février le préféra donc.

Jamais noces ne furent plus solennelles ni plus brillantes que celles de M. de Sureau avec Mademoiselle Février la poissarde. Toutes les halles y furent invitées ; toutes les marchandes de la rue Saint-Denis y assistèrent par curiosité. M. du Su-

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