TROISIÈME PARTIE
aussi? — Tenez, Monsieur, j’avais assez, rangé comme vous l'êtes, pour vous faire un établissement; et j’aurais voulu... tout faire pour vous! — Ah! Sensitive!... votre cœur est un trésor... Cependant... votre générosité vous égare; c’est à l’homme, de faire le sort de sa femme ! — Oh ! en ce cas, fussiez-vous prince, comme vous méritez de l’être !...
En achevant ces mots, Sensitive se trouvait à la porte de Mademoiselle Raguidot; rougissant de ce qu’elle venait de dire, elle quitta le bras de son amant, s’élança dans la maison, et en referma la porte. Le duc s’en revint le plus heureux des hommes.
— J’ai voulu être philosophe (pensait-il), et en cherchant la philosophie, j’ai trouvé le bonheur. Est-ce que la philosophie et le bonheur seraient inséparables ? Il rentra.
Madame Fouteaux lui dit avec étonnement : — Votre promenade a été bien courte! — Oui, madame. — Est-ce que Sensitive n’a pas voulu se promener? — Je vais tout vous dire. Madame. Et il dit tout. Ce qui rendit très-contente la belle traiteuse.
A huit heures du soir, avec la permission de la sœur. Démocrate alla se coller auprès de la porte
de Mademoiselle Raguidot. Sensitive sortit au bout d’un moment, et le duc lui présenta son bras. — Nous avons permission d’aller jusqu’à la pointe (lui dit-il). — Je le veux bien. Monsieur. — Vous m’avez quitté bien brusquement tantôt! Votre sœur m’a demandé pourquoi j’étais revenu si vite, et je l’ai dit. Sensitive ne répondit pas. Elle s’appuya un peu sur le bras de Démocrate ; elle le regarda, et ne prononça pas un mot. Son amant lui prit une main, qu’il pressa. Ils firent tout le tour de l’île, sans dire parole, et ils rentrèrent, le cœur plein de bonheur.
La sœur, après souper, leur demanda ce qu’ils avaient dit? — Rien (répondit Démocrate). Puis il peignit ce qu’il avait éprouvé. — Et toi, ma sœur ? — Tout de même, ma sœur, répondit Sensitive, en s’approchant de son oreille. — En ce cas (reprit la traiteuse), il faut vous marier? — C’est tout ce que je désire ! (s’écria le duc). — Pour Sensitive, elle rougit.
On fit les préparatifs. Toute la famille de Sensitive fut avertie : le duc fit venir ses papiers et les montra aux ecclésiastiques seulement. On fit un contrat, dont la lecture fut différée jusqu’au matin, encore passa-t-on le préambule. On se maria. La fête fut brillante.
Le surlendemain, Démocrate alla s’établir marchand de vin traiteur au Marais. Sa jolie compagne n’eut pas plus tôt paru au comptoir , qu’elle achalanda la maison. Elle reçut les propositions les plus brillantes. Mais elle aimait son mari, plus encore qu’elle n’en était adorée, et elle refusa tout.
Elle est si belle, qu elle a fait sensation. Un jour, un seigneur lui fit l’office d’un carrosse, d’une maison, et de cent mille livres de rentes. Sensitive sourit avec dédain, et elle appela son mari, auquel, tout haut, devant le séducteur, elle répéta les propositions. Tandis qu’elle parlait, le seigneur proposant regardait le mari, comme s’il eût voulu le reconnaître. Mais il n’y put réussir, parce que Démocrate n’ouvrit pas la bouche. Le seigneur en conclût que ses propositions le tentaient. Il résolut de s’adresser à lui.
Mais, comment vivait Monsieur Démocrate, le marchand de vin traiteur, avec son épouse? Le voici :
Le jour, il faisait et faisait faire son ouvrage. Le soir, en veste blanche, il donnait le bras à sa femme, pour aller sur le boulevard du Temple. D’autres fois, il allait voir son beau-frère à l’Ile Saint-Louis; c’était toujours une entrevue délicieuse, parce que Sensitive et lui étaient chéris de ces honnêtes gens.
‘Sïi ,