TROISIÈME PARTIE
— Je ne saurais vous dire, combien je désire d’avoir une aventure de me cacher, d’être importante, comme une personne raisonnable! Faitesmoi une aventure! je vous en prie! prie!... Je me cacherai. On dira dans le bourg. Où est-elle? Qii’est-elle devenue?... On soupçonnera. Et c’est un si grand plaisir d’être soupçonnée ! On parle de vous... Tout le pays s’en entretient... Vous reparaissez. Tout le monde vous regarde. On vous montre. On dit. La voilà! la voilà!... On court... On s’empresse... On vous entoure. Ceux qui sont derrière se haussent sur la pointe du pied... Oh ! quel plaisir! quel plaisir! — M. le curé ne put s’empêcher de rire, de ce caractère singulier. Margot n’était plus ; il couchait avec Marianne... Il lui fit une aventure...
Tout alla comme la jeune fille l’avait prévu. Mais le curé manqua de perdre sa cure. Il en dut la conservation à la discrétion de Marianne, qui ne se démentit pas. Elle resta dans le bourg; cacha sa grossesse par sa grandeur, parut tous les jours, accoucha d’une fille assez délicate, ne s’arrêta pas et couvrit ainsi le pasteur.
Cependant les bruits couraient. La Renommée qui voit tout, par le tuyau des cheminées, et qui le raconte aux vents, qui le murmurent comme les
joncs du barbier du roi Midas, la Renommée publiait que la jolie Marianne était accouchée d’une fille. Mais on ne voyait pas l’enfant ; on avait toujours vu Marianne et la raison démentait la vérité. Marianne était au comble de la joie, de se voir le sujet des conversations, des gageures ; d’apprendre qu’une téméraire, qui avait gagé pour sa grossesse, venait d’être obligé de payer. Ce fut pour elle un moment délicieux, que celui où elle apprit ces détails.
M. le curé lui était pensif. Lorsque Marianne fut rétablie, il ne la pressait pas de recoucher avec lui. Un soir qu’elle était dans sa chambre après souper, elle lui dit : — Est-ce que vous ne me ferez pas encore une aventure? — Je crains! — Oh! moi j’en veux une... Je ne serai pas contente que je n’aie deux enfants à la fois, comme la Chevrier... J’ai eu trop de contentement à la première aventure, pour n’en pas désirer une seconde!... Concevez - vous , concevez-vous le plaisir que j’avais à cacher ma grossesse ! à tromper tout le monde!... à me moquer d’eux, en voyant leur curiosité en dessous?... Comme j’affectais d’être agile, surtout dans les derniers temps !... — C’était donc là tout votre plaisir? — Non... mais... c’est celui qui durait toujours... Le bon curé ne put
TROSIIÈME PARTIE
résister à tant de gaieté, de grâces, de charmes et de naïveté. Il lui fit une seconde aventure.
Cependant il n’avait pas encore ces principes philosophiques, si bien exprimés dans le discours de M. Cournan, et qui depuis l’ont guidé, si ce n’est une ombre, qu’on a entrevue avec la belle Chevrier. Ce ne sera que dans quelque temps qu on le verra rechercher toutes les femmes délaissées, toutes les épouses stériles, toutes les filles déterminées au célibat, pour les tirer de l’inutilité, de la stérilité, et les mettre, comme il disait, dans l’état de nature, qui veut que toute plante porte fleur et fruit, que tout animal se reproduise, etc.
Marianne enceinte de nouveau, se cacha encore plus heureusement que la première fois. Elle eut deux enfants, mâle et femelle comme elle l’avait désiré. Le curé qui avait fait à Paris, pendant la grossesse un petit cours secret, l’accoucha luimême ; et dans sa suite, il a été constamment le sage-homme de toutes celles qu’il a rendues mères Marianne a eu dix enfants sans aucune malencontre.
Il y avait à Paris une jeune femme, très-jolie, qui avait quitté son mari. Nous avons oublié de dire que la seconde année de son curiat, le pasteur avait hérité de dix mille livres de rente, par la mort
de trois neveux et de leur père, causée par des champignons. Sa cure avant la réduction, valait six mille livres, qu’on lui conserva. On ne pouvait mieux faire : ce digne imitateur de l’abbé de Saint- Pierre, a soixante-six enfants et il n’est pas au bout... Revenons à la jolie dame de Paris... Le mari était un monstre, un fou, qu’aucune loi ne pouvait retenir. Depuis trois à quatre ans, cette jolie terre était inculte. On voulait faire quitter Paris à la jeune dame. Un ami commun en parla au bon curé. Marianne était alors regardée comme une servante maîtresse; on reprochait publiquement au curé ses déférences pour cette jeune fille. Il se consultèrent, et le curé parla de la jeune dame de Paris. — Faites la venir (dit Marianne); vous me la donnerez pour maîtresse ; je lui paraîtrai soumise; je lui obéirai; elle me gourmandera, et tous les bruits cesseront. Je suis capable de souffrir jusqu’à des mépris réels, pour vous prouver mon attachement. Vous êtes mon mari, et je dois tout faire pour vous. Ce discours acheva de décider le curé, si propre à remplir le rôle de patriarche turc, qu’une seule femme ne lui suffisait jamais. On manda la dame qui se nommait Ingénue.
A l’arrivée de la Parisienne , l’âme du curé fut bouleversée. Une passion comme il n’en avait
jamais éprouvée, s’empara de son cœur, et dirigea les élans vigoureux de son tempérament.
{Nous supprimons une partie de Vhistoire du curé patriote).
Le curé patriote employa divers moyens pour rendre à la population différents monastères de femmes. Quant à ceux d’hommes, il observe qu’il y nuisent beaucoup plus qu’ils n’y servent, parce qu’ils ne font que de stériles catins. Il disait à cette occasion *. — Qu’on me donne deux pays à peupler ; le Thibet^ par exemple, où il y a cinq hommes contre une femme : j’aurai beaucoup de peine; il me faudra employer toute mes lumières, tous les secours de l’économie politique ; empêcher qu’aucune femme ne soit perdue, tant par la débauche, le libertinage que par d’autres causes. Une femme sera un bijou précieux, qu’il faudra enchâsser, pour la livrer à l’homme à propos. Je serai forcé, pour doubler la femme, d’avoir recours au lait des animaux, afin de nourrir les enfants et de faire porter annuellement la femelle. Ce seront des soins à ne pas finir. Mais au contraire, qu’on me donne à peupler un pays, comme Abbeville et ses environs, où il se trouve trouve trois filles contre un garçon, j’aurai toutes les facilités possibles.
Jamais mes femelles ne manqueront de mâles ; un suffirait pour en féconder vingt ou trente ; je dis féconder et non satisfaire le tempérament. Mon pays sera peuplé en moins d’un siècle, sans autre soins que d’y faire abonder les subsistances. Aussi, je voudrais qu’en France, on fit une pépinière de cette partie de la Picardie. Cela serait très-utile pour recruter Paris ! On obligerait les jeunes paysannes des provinces moins féminipares. à rester dans leur pays, et on extrairait tout le servitiat de la capitale, de V Abbeville page.
On voit que le Curé patriote ne se bornait pas à la pratique ; il y joignait une théorie éclairée; mais la pratique était son fort.
Il est encore vigoureux, en 1789 : il voit l’anéantissement des couvents, et il en tressaille d’allégresse. On nous a communiqué un plan, qu’il se propose de présenter à l’Assemblée nationale. Nous l’avons trouvé si beau, que nous ne pouvons nous empêcher de le rapporter :
(( Lorsqu’on anéantira les monastères, il n’est pas juste de renvoyer les Français et les Françaises qui les habitent, surcharger leurs familles, ou augmenter le nombre des rentiers. Il faudra tout d’un coup en former des familles nouvelles, sous le nom des différentes portions de terres qu’on leur dépar-