TROISIEME PARTIE
Saci. vieux marié, aimait sa femme, assez négligemment, comme tous les maris tendrement aimés Il était dans l’apathie sous l’indissolubilité. Lavarenne aurait peut-être été comme lui, malgré son ardent caractère, sans la passion contrainte qu’il ressentait : mais tous les jours en présence d’une grande et jolie femme, qui était admirée de tout le monde il éprouvait des accès terribles!... Il aimait cependant son ami ; c’est pourquoi il arrangea dans sa tête, un projet, qui s’accordât avec l’amitié.
Lavarenne était connu de Mademoiselle Aurore, singulièrement ! Elle l’avait vu deux fois, et l’avait toujours pris pour Saci, et Saci pour lui. Lavarenne le savait. Il en instruisit son ami, en lui faisant la même proposition qu’à sa femme.
Saci accepta tout d’un coup. Vivement pressé ensuite par Lavarenne, il vit un grand service à rendre à son ami, en se faisant aimer. Enfin Lavarenne lui avoua qu'il aimait Madame Saci, et que l’honnêteté l’engageait à prendre ce moyen. Saci mi du zèle et du personnel dans sa recherche. Il se prései}ta chez les parents d’Aurore. bien rassuré par ses mots, sous le nom de Lavarenne.
Il fut accueilli de la manière la plus obligeante. 11 plut. C’était un parti convenable. Tout, jusqu’à
l’association de commerce avec Saci et la belle Julienne flattait, et les parents, et leur fille. Ce fut ainsi qu’ils s’en expliquèrent. Madame Saci vit Aurore; les deux belles se plurent au-delà de toute expression, et à son retour, Julienne dit au vrai Lavarenne : — Vous serez le plus heureux des hommes , avec cette charmante personne , Monsieur. — Mais si je ne pouvais l’aimer î Si, vous adorant, malgré moi... je vous restais attaché ?...
— Cela serait malheureux ! — Pourquoi malheureux !... Suis- je donc si haïssable à vos yeux. — Non : mais vous n’êtes pas mon mari. — Ah ! si vous le vouliez !... Mais attendons encore...
Saci, sous le nom de Lavarenne, voyait tous les jours Aurore... On ne sait peut-être pas comment était Aurore. Une figure charmante, une taille parfaite, des yeux moins grands qne Julienne, mais plus riants: une jolie bouche, la plus belle gorge; une éblouissante blancheur; le bras, la main, la jambe, le pied, le goût dans la mise, tout était parfait; mais le charme divin de son sourire surpassait tout. Elle était brune, comme Julienne, et leurs cheveux étaient du plus beau noir... Saci fut séduit par tant de charmes. Il trouva plus d’esprit à Aurore... (L’insensé, qui ne connaissait
pas le prix de la naïve bonté dans une femme!) Et comme il en avait peu, il fut séduit par cet esprit agréable, indiqué par les yeux les plus spirituels... Dès qu’il adora Mademoiselle Parisin , le faux Lavarenne dit au véritable : — Tu peux te marier ; car m’en voilà fou, — T’aime-t-elle ? — Je le crois.
— Es-tu un homme, ou un vil esclave des préjugés ? — Je serai tout ce que tu voudras, s’il y a moyen de me donner Aurore, sans risques pour mon honneur et le sien. — Oui, et un moyen sûr ; puisqu’il ne dépend que de nous quatre. — Je m’abandonne à toi. Fais tout ce que tu voudras. — J’aurai ta femme ! tu auras la mienne.
Au premier membre, Saci avait tressailli; mais le second l’avait calmé. Il se jeta dans les bras du vrai Lavarenne, en lui disant: — Tu as plus d’esprit que moi; fais tout ce que tu voudras. — C’est ta femme qui m’embarrasse... Pour Aurore, si elle t’aime... elle a de l’esprit et j’en viendrai à bout. — Il est vrai que ma femme est si niaise !...
— Laisse-moi donc faire.
D’après cet entretien, le vrai Lavarenne alla voir Aurore : les préparatifs du mariage avançaient. — Mademoiselle (lui dit-il) je vous épouse aussi, moi, puisque nous devons demeurer ensemble :... Vous me convenez fort ! mais il faut savoir, si je vous
conviens? Aurore sourit, et l’on causa. Le vrai Lavarenne sonda les dispositions de la belle : il s’aperçut que la bonhomie de Saci, ou du faux Lavarenne, étaitune qualité auxyeuxde sa prétendue, comme la naïveté de Julienne en était une aux siens. Il demanda permisston de rendre une seconde visite. Il montra beaucoup d’esprit ! et n’en fut pas plus séduisant pour Aurore, qui 'préféra le faux Lavarenne.
A la seconde visiteArois jours avant celui marqué pour le mariage, le vrai Lavarenne sentit qu’il fallait parler. Il fit des confidences sur les affaires. Aurore se familiarisa bonnement. Elle goûta fort tous les projets d’amélioration à faire avec sa dot. Quand l’on se fut bien concerté ; qu’on fut bien d’accord ; que le vrai Lavarenne eut bien saisi la trempe d’esprit d’Aurore, il lui dit — Je vous ai parlé confidemment; tout roulera sur nous : mon ami, et sa femme sont excellents pour l’exécution, pour l’économie; et nous serons l’âme de l’association... Mais... il est un point... important... décisif; instant, que je ne puis différer de vous déclarer... — Quel est-il ?... Est-ce une mauvaise affaire ?... Mon attachement pour M. Lavarenne est à toute épreuve. — Ha ! Mademoiselle ! ce mot me rassure ! — De quoi s’agit-il ? — Le voici.