VINGT-NEUVIEME ET TRENTIEME SUNAMITE
PRINTANIÈRE ET AUTOMNETTE
La blonde Printanière accourut, tenant sa brune compagne par la main.
« — Nous avions un singulier sort ! (nous ditelle). Figurez-vous que nous sommes cousines germaines, Automnette et moi. Je suis riche; elle est pauvre, parce que son père et sa mère n’ont pas de capacités. Nous avons un oncle et une tante riches, qui ne sont pas mariés, et qui vivent ensemble.
» Cette tante est jeune, jolie et coquette. Elle eut l’air de vouloir protéger Automnette. Mais égoïste, née pour elle seule, bientôt elle s’en dégoûta, et après l’avoir placée chez une marchande de modes,
elle la laissa dans la plus profonde misère. Ce fut alors que ma pauvre petite cousine eut recours à ma mère.
» Je puis dire que ma mère est bonne : elle aurait fait tout ce qu’elle aurait pu en faveur de ma cousine, dont le sort me toucha si sensiblement, que je la voulus avoir pour sœur. Mais mon papa haïssait fort celui d’Automnette, qui n’était que son beau-frère. Cette raison fit qu’il fut question de renvoyer absolument ma cousine, et de l’abandonner à son triste sort. Elle fut avertie de chercher. Mais de quoi était-elle capable, à douze ans ?
» J’avais le même âge. Nous nous consultions tous les jours ensemble. Un matin que nous causions, voilà que ma tante la coquette arrive : elle me fit mille caresses, et ne dit pas un mot à ma cousine. Je lui en fis des plaintes. — Bon ! me ditelle, qu’elle se remue ! Elle est jolie, elle peut trouver; quand on n’a rien, il ne faut pas être délicate. Un auteur de mes amis m’a menée dîner chez un médecin, dont la gouvernante a besoin de jeunes filles, pour la médecine; qu’elle y aille. Et elle me donna l'adresse, car elle ne daigna pas dire un mot à la pauvre Automnette. — Pour cela ! (disje en moi-même), c’est bien dur!... Je veux te jouer un tour qui te fasse détester de mes
DEUNIEME PARTIE
parents!... Hélas! je ne savais pas le mal que j’allais causer !
» Après le départ de ma tante la coquette, je dis à ma cousine : — Tu n’as, en effet, d’autre parti à prendre que celui-là : mais pour te montrer que je ne suis pas dure pour toi, comme ma tante, mon oncle, et mon papa lui-même, je veux t’accompagner, me rendre comme toi, et avoir le même sort. L’amitié sera mon excuse.
» Automnette m’embrassa, transportée de reconnaissance. Nous nous préparâmes. J’écrivis une lettre à mon père et à ma mère, pour les tranquilliser, et je la donnai à la cuisinière de notre maison. Tout étant prêt, nous partîmes, et nous arrivâmes un quart d’heure après chez maman Janus, tout juste au moment où elle était tourmentée par les parents d’un vieux tontiniste. Elle n’avait personne. Nous étions à notre seconde marque de puberté : elle n’eut que le temps de nous faire mettre au bain, d’examiner l’état de notre santé, de nous faire voir à son vieux médecin, et de nous conduire chez le vieillard... Nous lui avions dit que nous étions deux orphelines.
» Cependant notre cuisinière avait égaré ma lettre. Lorsqu’on ne me vit pas le soir, on fut dans la plus cruelle inquiétude ! On ne sut ce que j’étais
devenue. Mes parents sentirent, par la privation, combien ils m’aimaient! Ils crurent qu’Automnette m’avait perdue, et mon père, furieux, alla maltraiter le sien. Ils se battirent, et ils sont morts de leurs blessures. ..
» Ma mère était doublement au désespoir, lorsque la cuisinière retrouva ma lettre et la lui remit. Ma mère y vit que ma jeune tante avait indiqué un endroit pour Automnette ; elle crut que nous étions toutes deux dans un mauvais lieu ; elle expira en maudissant sa sœur cadette...
» On sut alors où nous étions. Mon oncle le riche, et la mère d’Automnette vinrent nous voir, ainsi que ma jeune tante : maman Janus leur expliqua ce que nous faisions, et on me laissa, parce que je déclarai que je ne quitterais pas ma cousine, que j’aime de plus en plus, à cause de son excellent caractère. Je lui ai promis de partager avec elle ma fortune, dès que j’aurais l’âge. J’ai voulu que ce fût sa mère qui fût ma tutrice”, et mon oncle n’est que mon curateur. Nous vivons dans la bonne amitié, fâchées seulement du malheur que nous avons causé à nos parents. Le tontiniste nous aime beaucoup, et nous fait souvent des présents, que nous remettons à maman Janus, et elle les place sur la tête de ma cousine Automnette. »