‹ Le Palais royal (volume 5)Chapitre 45 sur 91 · TROISIEME PARTIE II · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE II

mettre les vrais noms,par ordre de son fils maître, et Ton donna toute la validité possible à cette union. Mais la mère parut ignorer la condition de son gendre, et Victoire Tignorait véritablement.

Dans la journée cependant, sa mère crut devoir l'instruire. Elle lui donna des leçons, pour augmenter le bonheur de son mari ; elle lui recommanda la naïveté, qui lui était naturelle, et l'art, qui ne 1 était pas... Elle lui découvrit ensuite qu'elle était secrètement duchesse ; mais elle ajouta, qu'il fallait qu'elle l'ignorât, jusqu'à ce qu'il plût à son mari de le lui révéler. Victoire n'en fut pas plus heureuse d'être duchesse ; au contraire, elle trembla. Elle aimait : elle aurait préféré un sort tranquille, avec son égal. Sa frayeur la rendit plus soumise à sa mère. Quand elle revit son époux, elle fut plus ravissante, plus timide; il l'en trouva plus adorable, et sa passion fut à son comble !...

Le soir arrivé, il fut question de coucher la mariée. Ce fut sa mère qui la mit au lit, modestement, entre les rideaux tirés... Il était convenu que les nouveaux époux demeureraient à la maison de la mère. Le duc Lagarenne l'avait désiré pour jouir plus longtemps avec sa femme, d'une douce égalité, dans une condition commune. Il ne savait pas que son intendant père l'avait trahi. Madame

Dutort, qui avait ses vues, et qui voulait que Texcès du bonheur fit déclarer la fille hautement duchesse, prit des moyens bien singuliers, pour y parvenir. On a entrevu comme elle avait retardé la cueillette de la rose jusqu'après le mariage : on va conjecturer, comment elle saura conserver à sa fille, le charme de la fleur virginale, après le mariage, après.:, une triple maternité... Il est des choses vraies, qui ne sont pas vraisemblables.

Victoire venait d'entrer, à demi déshabillée dans l'alcove de la couche nuptiale. Le nouvel époux brûlait de l'y joindre... Mais... le respect allégué pour la pudeur de sa délicate épouse, le retenait... Enfin les lumières s'éloignent, et il peut franchir les barrières... Il trouve des appas d'une perfection présumée... Il cherche le bonheur... Il triomphe d'obstacles charmants... et les douloureux soupirs de sa jeune compagne, paraissent donner un nouveau prix à sa Victoire... Il la fatigua... Morphée versa ensuite ses pavots sur les trophées de l'amour. .

Le lendemain. Victoire parut fraîche comme les lis... Son éclat, effet d'un sommeil paisible, frappa d'admiration tous les yeux, et surtout ceux de son mari. Auprès d'elle, en lui parlant, il respirait le parfum de l'innocence et de la pudicité... Victoire conservait les manières et les charmes des filles ;

elle était moins voluptueuse qu une nouvelle mariée , émoustillée par le plaisir, mais elle était plus attachante.

Adélaïde n'avait point paru. On la dit malade... Le soir du second jour, tout se passa comme a veille... Bref, il fallut que Victoire donnât les signes de la grossesse. Mais son air brillant contrastait avec son état ; et le duc Lagarenne disait : — J'ai fait un beau choix : ce qui ternit l'éclat des autres femmes, embellit la mienne,.. On accoucha d'une fille, que sa mère nourrit... Victoire garda le lit quelqnes jours, la chambre six semaines, et reparut au grand jour, plus belle que jamais... Mais cette charmante femme n'était pas de la tricherie ; sa mère seule conduisait tout.

Adélaïde ne paraissait pas depuis longtemps.

On la disait retournée avec ses sœurs, et l'on ne voulait pas que Lagarenne les allât voir. Lorsque Victoire parut rétablie, son mari vint pour coucher avec elle. Madame Dutort conduisit encore les choses. Le mari fut enchanté de trouver aux appas de sa femme, devenue mère, la même perfection, que le jour de sesnoces. — Elle est unique 1 (disait-il à Madame Dutort) !... Il vécut ainsi pendant'quelques mois,au bout desquels on fit feindre à Victoire une nouvelle grossesse. On accoucha

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encore d'une fille, qui fut nourrie par sa mère...

Victoire bientôt rétablie, fut désirée plus vivement que jamais par son tnari. Son étonnement redoubla, quand il la retrouva plus vierge encore... Ce n'était pas tout : pendant le jour, auprès de son épouse, qu'il avait, ou croyait avoir possédée la nuit, il éprouvait cette fleur de désir, qu'on ne ressent qu'auprès des jeune filles. C'est que Victoire en avait toute la fraîcheur... Une troisième grossesse, terminée par la naissance d'une fille, se . passa comme les deux autres.

Il y avait trois ans et demi, que leduc Lagarenne était marié. La Révolution arriva. Lorsqu'elle fut consommée, loin de rougir d^avoir épousé une roturière, le duc sentit qu'il pouvait s'en faire honneur, et obtenir par là une grande faveur populaire. Il résolut de déclarer son mariage à sa famille. Il découvrit à Madame, ce qu'elle savait déjà; mais il voulait surprendre agréablement une femme qu'il adorait ; il se tut avec elle.

Observons ici, que Madame Dutort, femme audessus de toute espèce de préjugé, connaissait parfaitement le cœur humain, soit par instinct, soit par une étude particulière. Elle avait senti, ou deviné, qu'on aime une jeune fille, parce qu'elle a la fraîcheur de fille ; et qu'on cesse d'aimer une

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