‹ Le Palais royal (volume 5)Chapitre 88 sur 91 · LES FAUSSES VEUVES · texte numérisé non relu

LES FAUSSES VEUVES

Un jeune homme, marié depuis deux ans, passait un jour dans la rue Saint-Honoré, Il y vit une jeune marchande, enceinte, et cependant si jolie, si provoquante, malgré son air souffrant, qu*il sentit pour elle des sentiments très-tendres. La Révolution arriva : le jeune homme fut occupé ; on rinculpa; son épouse fut saisie, et perdit la tête... Elle mourut en donnant le jour à un fils.

Desforts avait perdu de vue la jolie marchande, et lorsque, moins troublé, il repassa pour la voir, il ne la trouva plus. Il s*informa. On ne put lui en donner aucune nouvelle.

Un soir qu'il revenait sans dessein, par la rue d^ Orléans, il aperçut une jeune personne bien

faite, qui allait devant lui. Desforts doubla le pas, et reconnut sa belle, dont Textérieur annonçait la tristesse et l'infortune. — Madame 1 (lui dit-il), pardonnez-moi, si je vous adresse la parole ! Je ne suis pas un impudent. Vous m'intéressez, malgré moi! La tristesse se peint sur votre visage... daignez me dire, si }e pourrais vous obliger? — Je suis une inconnue pour vous... — Non, non, Madame!... je vous ai vue dans cette boutique. Ils étaient alors dans la rue Saint-Honoré. — Moi ! Monsieur ! — Permettez-moi de vous accompagner... de m'informer... La femme fît quelque difficultés... Mais Desforts la pressa si vivement^ qu elle consentit à moitié.

On arriva au cinquième, sur une cour. Une mauvaise tapisserie, mais propre, quelques chai-, ses... un petit lit... un berceau... La chambre était frottée... — Quelle demeure, pour la beauté! (dit le jeune homme, à demi -voix).

Il s'informa. Il apprit que le mari de Madame Charlart s'était ruiné; qu'il était disparu... et que trois mois après, on avait envoyé son extrait mortuaire. Desforts voulut qu'une femme qui l'interressait aussi vivement, lui exposât l'état de ses affaires. Hélas! elle n'avait plus rien el elle devait... plus de mille écus... Elle manquait de l'absolu

TROISIÈRE PARTIE 223

nécessaire pour la fille, âgée de six mois, qu'on lui avait rendue, et qu'elle avait été forcée de sevrer.

Le jeune homme se fit tout expliquer. Il donna Targent pour les dettes... Il pourvut aux besoins, embrassa Tenfant et sortit.

Le lendemain, il prit l'appartement du second, libre alors, le fit meubler, et y fit descendre Madame Charlart. Il y amena son fils, avec sa gouvernante, et pria la jeune veuve de veiller sur les deux enfants. C'était une manière généreuse de tout faire accepter.

Plusieurs mois s'écoulèrent. Desforts venait tous les jours. Il mangeait avec la veuve. Il lui exprimait la plus tendre amitié : point d'amour. Il la vit heureuse enfin. Un soir, qu'ils causaient ensemble, après le souper. Desforts dit à son amie ; — Je me trouve le plus heureux des hommes, depuis que je vous connais ; et surtout, depuis que nous sommes familiers. Je suis content auprès de vous. Au dehors, je vous désire, mais sans impatience : Vous êtes à mes yeux la plus belle de toutes les femmes, et cependant, je suis sans désirs... Ce n'est pas que des caresses... ne me fissent un plus grand plaisir !... Mais je préfère votre tranquillité, la bonne opinion que vous avez de moi, à un

bonheur physique. A ces mots, la jeune veuve vint se précipiter dans ses bras....

— Je vous adore 1 (lui dit-elle), et ce que vous venez de dire, manquait à mon bonheur... Je craignais qu'une autre ne vous inspirât de Tamour... Je voulais vous donner tous les sentiments agréables et flatteurs I — Hé bien, vous me les donnez ! (répondit Tamoureux Desforts,) et c'est par excès d'amour que je vous cachais le mien. Madame Charlart fut comblée 1 Ce fut elle- qui prodigua les plus tendres caresses.

Destorts pouvait être heureux. Il donna une nouvelle preuve d'amour, en difTérant une jouissance offerte. Il fit les préparatifs du mariage, sans en parler à Madame Charlart, et lorsque tout fut en état, il lui donna la main, pour aller à l'église. La jeune veuve était parée : elle avait signé sans le savoir. Arrivée au pied des autels, un prêtre se présente : quatre témoins seulement étaient derrière elle. On fait la demande à l'époux: Il répond, en pressant la main... de son amie.... On lui demande à elle même son aveu? Elle le donne, ravie... et tombe dans les bras du généreux Desforts... On craignit pour la vie... Le nouvel époux sentit, qu'il n'était pas nécessaire de la surprendre, pour augmenter son bonheur... On la ramena. Des

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