‹ Le Palais-RoyalChapitre 14 sur 92 · ROSEMONDE · texte numérisé non relu

ROSEMONDE

La seconde fille de la dame de la rue du Roule avait épousé un médecin célèbre, qui fut appelé en Allemagne auprès d'un souverain puissant. Cet homme était vicieux. Il devint riche de 40 mille livres de revenu, se dégoûta de sa femme, qu'il renvoya en France avec une petite pension, et garda auprès de lui les deux filles qu'il en avait eues.

Pigeonier (c'est son nom), aimait ses deux filles, surtout l'aînée, qui était une beauté. Mais il n'en était pas plus économe. Il avait des maîtresses auxquelles il prodiguait son argent, et loin d'économiser avec ses 40 mille livres d'honoraires, il s'endettait. Sur la demande de sa femme, il lui envoya leur cadette. Cette jeune personne arriva dans la capitale à la fin de 1785.

Pigeonier ne voulait pas que son aînée sût l'adresse de sa mère et de sa sœur; il supprimait leurs lettres depuis longtemps. Il se livra plus que jamais à la débauche, qui lui causa enfin la mort, au mois de septembre 1786.

Personne n'écrivit à la veuve : ses lettres brûlées ne laissaient pas savoir où elle demeurait. D'ailleurs, les dettes absorbèrent bien au delà de tout le mobilier.

Rosemonde, jeune, belle, formée à l'art de plaire, par des femmes peu décentes, se trouva seule, abandonnée, n'ayant de connaissance intime que son ennemie la plus cruelle, la dernière maîtresse de son père, qui avait toujours été jalouse d'elle. Cette femme la prit avec elle, vendit sa fleur à un homme riche, sans

LES FILLES DE l' ALLEE DES SOUPIRS 5I

trop s'embarrasser de ses larmes, puis l'amena dans Paris, où elle la prostitua.

Cette abominable créature mourut six mois après, d'avoir mangé goulûment un reste de poisson, accommodé de la veille et gardé dans un vase de cuivre mal étamé.

Rosemonde se trouva seule, et fut l'héritière de cette femme qui lui donna tout en mourant. La jeune infortunée continua son vil commerce. Mais nous avons ici un dénoûment récent, postérieur à l'impression du Préambule de ces historiettes. Il est du 6 octobre 1 789.

Madame Pigeonier et sa fille cadette étaient allées dîner ce jour-là chez une tante, dans la rue Saint-Victor. Un homme très-répandu s'y trouva. On parla de différents événements; entr'autres des malheurs d'Aglaé, qui venait de se découvrir à sa famille. L'homme répandu, à cette occasion, parla des filles du Palais-Royal. — Je n'en connais pas, dit-il, de plus intéressante qu'une jeune Allemande, appelée Rosemonde. C'est l'enjouement, la douceur, l'amabilité, la décence personnifiées; mais ce qui me surprend, c'est qu'elle a des traits de mademoiselle (montrant la cadette).

Ces mots frappèrent madame Pigeonier et tout le reste de la compagnie. Malgré le mauvais temps, on résolut d'aller au Palais-Royal. On sait que cette soirée du 6, toutes les boutiques étaient fermées, et que le café Manouri fut clos, pour la première et l'unique fois, depuis quarante ans. On ne trouva personne dans l'Allée des Soupirs. On voyait seulement quelques groupes sous le passage du Cirque, dans les galeries en bois et au pied du grand escalier du Palais.

Le conducteur dit alors aux dames :

— Je sais la demeure de Rosemonde ; allons chez elle?

On y consentit.

Le conducteur se présenta seul, mais la mère était à la porte. Dès que Rosemonde eut ouvert la bouche, avant même de la voir, madame Pigeonier la reconnut. Elle s'élança dans l'appartement en s'écriant : — Ma chère ! ma pauvre fille ! en quel état jeté trouve! Et elle l'embrassa. Rosemonde la reconnut égale-

ment, et ne sentant pas son ignominie, elle lui rendit ses caresses. On lui présenta ensuite Annette, sa sœur. Rosemonde paraissait transportée de joie. Elle offrit d'aller sur-le-champ avec sa mère, On régla tout, on renvoya sa vile domestique, on ferma les portes et l'on partit.

On n'avait rien demandé à Rosemonde, dans un lieu dont on voulait promptement sortir. Mais lorsqu'on fut à la maison, la mère et la sœur cadette s'informèrent des détails... La jeune Pigeonier les donna sans hésiter. Ils navrèrent l'âme maternelle ! . . . Une seule chose consola : c'est que le cœur était innocent.

Rosemonde a repris le chemin de la vertu plus facilement qu'elle ne l'avait quitté. On a vendu tout ce qu'elle avait dans sa demeure, et sa mère a purifié ce produit, par l'usage qu'elle en a fait... Que nous serions heureux, si nous avions plus souvent un dénoûment pareil !

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