CECILIA OU LA BLONDE VOLUPTUEUSE
Quand nous étions autrefois à Paris, fréquemment, il nous arrivait de nous promener avec des amis choisis, et de nous exercer à deviner la condition, les mœurs, les dispositions des personnes, à l'aspect de leur extérieur. C'était dans les commencements du livre fameux de Lavater, livre aussi vrai, que ceux
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de Schullembourg, auxquels des insensés ont osé le comparer, sont faux et chimériques. En voyant, l'un des soirs d'octobre 1789, l'intéressante Cecilia, sous les arcades du club, qu'elle paraît préférer, nous nous dîmes à nous-même : — Cette fille n'est pas née du sang grossier d'un homme et d'une femme obligés au travail... Et pour nous en assurer, nous l'avons abordée. Or, comme nous sommes grand, jeune encore, que nous avons le visage à la romaine, le nez aquilin, de beaux yeux, notre figure la frappa. Elle dit à sa chambrière : — Allons à la maison. Nous les suivîmes.
Nous fûmes surpris, en les voyant à la lumière, de la délicatesse des traits de Cecilia. Nous lui fîmes des compliments, et l'on sait que nous excellons en ce point. Elle parut nous écouter avec plaisir. Mais, comme nous savons que l'intérêt est le dieu des hommes et des femmes, nous lui proposâmes dou^e francs, pour une heure d'entretien, montre sur table, et nous la priâmes d'employer ce temps à nous raconter son histoire. Elle daigna y consentir, et voici presque mot pour mot ce qu'elle nous dit :
» — Je ne me targuerai pas d'une illustre origine : je suis cependant fille d'une femme qui porte le titre de comtesse; mais elle ne l'était pas lorsqu'elle m'a donné le jour. Ainsi, je suis roturière. Mon père était inspecteur de police; il a 40 mille livres de rente, et la croix de Saint-Louis : il a été joli homme, comme presque tous les exempts; je ne sais trop pourquoi cela. 11 connut ma mère très-jeune, et parfaitement jolie, et il contribua beaucoup à la mettre dans le commerce du monde. Elle devint grosse de moi, par lui, ce qui l'éloigna. Elle me donna le jour à 15 ans 2 mois. Elle demanda des secours à mon père, en lui annonçant que j'étais d'une si jolie figure qu'elle aurait voulu m'élever. Mon père, qui était fort bien avec le lieutenant de police, lui fit dire de bouche, que si elle lui écrivait encore une fois, il la mettrait à l'hôpital de la Salpêtrière^ pour le reste de ses jours. Ma mère se tut, et ne pouvant me nourrir, elle me donna pour surnuméraire à une grosse brune, sa voisine, qui, bien qu'elle nourrit, était encore obligée de perdre son lait. J'eus ce surplus, et elle me traitait à peu près comme ces petits chiens
dont se servent d'autres femmes. Je tétai dix-huit mois, sans presque prendre d'autre nourriture.
A cette époque, ma mère qui était devenue fille publique, me fit une marque, et me porta sur les marches de l'Église des Enfants trouvés, où elle me laissa. Elle avait à peine tourné le dos, qu'un chevalier de Saint-Louis vint à passer. Il m'entendit, non crier, mais jaser. II vint à moi, et me trouvant bien mise, il fut surpris de mon exposition! Il était une heure du matin. Il faisait un beau clair de lune; il me prit dans ses bras, me regarda, et me trouvant jolie, il m'emporta.
Un fiacre le suivait; il m'y plaça, et je fus mise, à ce qu'on m'a dit depuis, sur les genoux d'un commissaire en robe.
Le chevalier de Saint-Louis était mon père lui-même, qui allait faire une capture. Cette capture était une femme. On entra chez elle; on la prit, on la conduisit à la Bastille. J'étais toujours là. La dame pria instamment qu'on me laissa avec elle. Mon père, qui sans doute la voulait favoriser, ne dit pas que j'étais une enfant trouvée, et le gouverneur de la Bastille, ce même Delaunai, qui vient de périr si malheureusement, me croyant à la dame prisonnière, consentit à la sollicitation du bon M. Delolme, si cruellement massacré dans les bras d'un ami, à me laisser avec elle.
Je suis restée cinq ans à la Bastille. J'en sortis avec la dame, à six ans et demi.
Cette femme était une intrigante qui donnait à jouer. Elle me garda chez elle, et me fit passer pour sa nièce... J'oubliais de vous dire, qu'elle avait trouvé sur moi un billet de ma mère, dans lequel étaient toutes les circonstances relatives à mon origine. Mon père n'avait pas vu ce billet, et l'on n'avait pas visité mes langes. Mad. Sangouin, surprise d'avoir la fille de son ennemi, et d'une femme devenue célèbre depuis cinq ans, ne parla pas, durant sa détention, de peur qu'on ne la privât de ma compagnie. Et lorsqu'elle fut dehors, elle ne l'osa plus, de peur d'être punie de son silence. J'ai vingt-quatre ans : je n'en avais que douze, et nous étions en 1777, lorsque ma détentrice, entraînée par deux passions, la vengeance et l'intérêt, succomba au
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plaisir de satisfaire la première, mais d'une manière atroce et digne de son caractère scélérat.
Elle savait que l'exempt qui l'avait arrêtée, était le plus libertin et le plus blasé des hommes : elle me para voluptueusement. Et comme j'étais grande pour mon âge, elle me fit trouver sous les yeux de cet homme, amateur des fruits verts, et d'un goût dépravé. L'effet répondit à ses vues. Le coupable Deremhi me convoita, et je lui fus livrée, pour satisfaire des fantaisies atroces, ce qui arriva plus d'une fois. Ma détentrice avait alors le projet de passer en Angleterre, où elle espérait des avantages considérables, offerts par un lord joueur. Elle se proposait, à son arrivée à Londres, où elle devait m'emmener, d'écrire à mon père et à ma mère tout ce qu'elle avait fait de moi, pour les mettre en fureur. Elle exécuta ce dessein.
Arrivée à Londres, elle fit écrire à la comtesse, alors dans la plus haute faveur, ce que Deremhi avait fait de moi. Elle lui donnait copie du billet trouvé sur moi, et lui continuait mon histoire, jusqu'à l'âge de 13 ans, que j'avais alors.
Mais cette même année, ma mère perdit tout son crédit, et mon père était si corrompu, qu'il n'eut pas la moindre horreur de ce qui était arrivé. , >
Je5uis restée dix ans à Londres, et j'y étais entretenue : ma détentrice mourut. Les escrocs dont j'étais environnée me privèrent de sa succession, qui me paraissait dévolue, et je suis revenue à Paris, il y a deux ans; j'y ai vu mon infortuné père, qui se cache aujourd'hui, après avoir résigné ses places. Je me propose de l'obliger, par la terreur, à me faire une pension alimentaire de mille écus, et de quitter mon malheureux métier, dès que je l'aurai obtenue...
Tel fut le récit de Cecilia, faite, on ose le dire, pour un meilleur sort: Nous l'engageâmes à ne pas avoir de mauvais procédés envers son coupable père, et elle nous le promit avec joie... Puisse la publication de cette histoire faire trembler Deremhi, et le contraindre à rendre promptement ce qu'il doit à sa fille naturelle! Puisse la mère, qui est plus riche encore, connaître par nous le sort de Cecilia !
Quand on voit la jeunesse et la beauté, corrompues, on jdoit présumer qu'il existe des causes puissantes de cet excès de dépravation.