CECILE ET ROSETTE
Une fille comme il faut, qu'on appelait Ninette, s'était mis dans la tête de ne jamais se marier, et d'être une seconde Ninon. Mais elle manquait des principaux moyens, fortune et beauté. Elle commença l'exécution de son projet par le côté le plus facile; elle fut galante.
Parmi ses amants, il y eut un poète, jeune alors, d'une assez jolie figure, et très exalté. Ninette se prit de belle passion pour cet Ovide nouveau, et de leur érotico-platonique intimité, naquit une fille angélique, plus belle que sa mère, et libertine comme son père. L'amant fut enchanté d'être père par sa jeune Muse. Celle-ci en était au désespoir, et pressa vivement Ovide de la garantir des suites physiques de leurs doux embrassements. Le poète imagina des moyens si gauches, que la belle fut obligée de se confier à sa mère. Celle-ci fut touchée de la situation embarrassante de sa fille, situation qui avait été la sienne, à l'âge de Ninette; elle lui servit de sage-femme.
Aussitôt après la naissance de la petite Cécile, on confia cette enfant au père, qui avait loué une petite chambre dans la maison voisine : il y mit sa fille, avec une petite gouvernante, de
Une journée d émeute au Palais-Royal, te 10 juillet 118'.). Les Canon aiers et les Poissa/des.
quinze à seize ans. Ovide et Ninette étaient remplis de la lecture de Jean-Jacques- Rousseau, ils avaient formé leur plan, depuis que la discrète maman de Ninette avait reçu l'aveu de sa fille avec indulgence. On avait percé un mur mitoyen, pratiqué une porte recouverte de la tapisserie, et la jeune maman venait allaiter sa fille. Son plus grand plaisir, dans ce nouveau genre de vie, était de se faire surprendre par Ovide, dans une de ces attitudes maternelles, si touchantes en peinture. Et alors, il fallait entendre les belles choses que se disaient les deux spirituels amants!... Mais, hélas! dans notre siècle, que les hommes sont immoraux! Que les femmes sont peu fidèles! Que les filles sont séductibles!
Un jour, il y avait un grand dîner chez Ninette. Elle ne peut venir auprès de sa fille, à l'heure accoutumée, et Ovide se trouva seul avec la gouvernante. Celle-ci était d'une jolie figure. Ce jour-là surtout, elle s'était appropriée, par l'ordre de sa maîtresse qui devait, à la fin du dîner, faire apporter sa fille à la Compagnie, comme une petite orpheline, dont elle prenait soin. 11 y avait, entr'autres, dans la compagnie, un célibataire fort riche, appelé De Bkmont : Ninette espérait le toucher pour l'enfant, et l'engager à se charger de la dépense de son éducation. On va voir sur quoi la jeune maman était fondée. Mais revenons.
Rosette, la petite gouvernante de seize ans, était appropriée et fort appétissante. Ovide, non cet Ovide délicat de l'ancienne Rome, mais le grossier Ovide parisien, fut sensuellement touché des charmes de Rosette, et dans une effervescence plus que poétique, malgré la vue de sa fille, il commit l'inconvenance de vouloir lui donner pour sœur, l'enfant d'une chambrière... Rosette se défendit. Mais quelle est la fille ou la femme qui puisse résister à un Ovide?... 11 était fort occupé de son action, lorsque Ninette vint pour allaiter sa fille, et la montrer ensuite.
Elle fut très-surprise des attitudes qu'elle entrevoyait! Elle écouta, et convaincue que sa petite chambrière cédait à une séduction au-dessus de ses forces, elle ne voulut pas l'effrayer. Elle alla prendre sa fille, laissée toute seule, se mit dans une attitude touchante, et l'allaita philosophiquement.
Ovide, après son incongruité, laissa Rosette à elle-même, et entendant un petit bruit, il alla voir. Quelle fut son prodigieux étonnement! Il demeura immobile!... — Votre forfait, lui dit Ninette, mériterait que vous fussiez changé en pierre, comme Phinèe : mais je vous pardonne, ainsi qu'à la perfide Rosette. Cependant, retirez-vous : votre présence troublerait mon lait. Il n'y eut rien à répondre à cela. Ninette acheva d'allaiter sa fille : puis appelant Rosette, elle lui fit répéter sa leçon, pour se présenter à la compagnie, sans y mêler un mot de reproche. Elle connaissait trop cette fille innocente, qui aurait été capable de tout confondre, et de joindre à son rôle la gronde de sa maîtresse. Ninette rentra.
Un instant après, Rosette parut, tenant dans ses bras la petite Cécile. Cette enfant, qui était rassasiée, sourit à tout le monde, particulièrement à M. De Blemont, auquel Ninette dit un mot à l'oreille. Le libertin célibataire était bien plus touché des grâces naïves de Rosette, que des charmes enfantins de Cécile, quoiqu'il se crût père de cette enfant... puisqu'il faut le dire. Ce fut Rosette seule, qui détermina cet avare à s'en charger.
Dès le lendemain, on sevra Cécile, et M. De Blemont la reconnut pour sa fille naturelle : Ninette s'était conduite de manière à le lui persuader. Le célibataire logea l'enfant et sa gouvernante dans une maison à lui, rue Thevenot, fit sa maîtresse de la seconde, et ne vit plus Ninette que rarement. C'est ainsi que cette muse fut débarrassée de sa fille.
Neuf mois après sa translation. Rosette devient mère à son tour. Comme M. De Blemont l'avait exactement surveillée, il se croyait beaucoup plus sûr de cette paternité que de la première. Il éleva les deux enfants, dans la résolution de les faire ses héritières, chacune pour un tiers. 11 avait chez lui une grande fille, qu'on appelait Mademoiselle Agathe De S.-L., grande de toutes manières, grande taille, grand visage, grand pied, etc., à laquelle il avait déjà légué l'autre tiers.
Les deux enfants grandirent, M. De Blemont les mit au couvent, et maria leur gouvernante à un mercier de la rue Saint- Denis.
Cécile était charmante et blonde ; Rosette était moins jolie, mais très aimable, et surtout caressante comme sa mère. Blemont les aimait fort toutes deux. A cette époque, Ninette, dégoûtée du célibat, s'avisa dose marier. Ovide l'était longtemps auparavant. Un jour, Blemont qui voulait s'amuser, s'avisa de les inviter à diner ensemble. Fatal dîner!... Il y avait grande compagnie, entre autres nous-même, avec une charmante personne, nommée Aglaé, amie de Mad. G — dot, sa mère et sa sœur. Cécile et Rosette parurent pour la première fois à la maison. Elles firent l'admiration de toute la compagnie. Ovide et Ninette, qui n'étaient pas instruits, ne cessaient de les considérer. C'est que Cécile ressemblait en beau à Ninette et à son père Ovide; et que Rosette ressemblait également à son père Ovide, et à sa mère Rosette.
Blemont remarqua cette attention, donnée à ses filles par les deux anciens amants. Il lui parut plaisant de leur fournir l'occasion d'un entretien particulier qu'il entendrait. 11 appela Ovide dans sa bibliothèque. Il le quitta brusquement, et envoya Ninette auprès de lui : Puis il se plaça dans un cabinet. — Gage que ces deux jolies filles sont nos enfants? (dit Ovide). — Cela est certain! (répondit Ninette). La plus jolie nous ressemble à tous deux; l'autre à vous et à Rosette, avec laquelle je vous surpris le jour où je montrai notre fiUe à M. De Blemont... Ils entrèrent ensuite dans beaucoup d'autres détails confirmatifs.
M. De Blemont dévorait leurs paroles. On croirait qu'il fût fâché? Non : c'était un crâne (qu on nous passe cette odieuse expression)! il ne fit que substituer froidement une idée à une autre.
Quelques jours après sa découverte, il enleva l'innocence à Cécile. Peu de temps après, il fit le même tort à Rosette. Le misérable ne songea plus à rien laisser à ces deux enfants. Il mourut intestat, à leur égard, le 25 février 1789: Cécile et Rosette se trouvèrent sans ressources. Un scélérat qui porte le même nom que Ninette, flatteur en vain de M. de Blemont, les croyant ses filles, les voulut avilir, pour se venger de l'avare, dont il avait espéré un legs. Il mit ces deux pauvres enfants chez une matruUe qui les prostitue aujourd'hui.
LES FILLES DE l'ALLÉE DES SOUPIRS 69
Si Ovide et Ninette ont de l'àme, ils viendront au secours de leurs filles. Ils n'ont d'enfants ni l'un ni l'autre; qu'ils les sauvent et les adoptent; ou quelque jour, nous les ferons rougir de leur indignité. Nous osons aussi presser vivement une marchande orfèvre, principale héritière de M. De Blemont, et qui est également sans enfants, à faire quelque chose pour les deux jeunes infortunées!
Nota. Ce M. De Blemont était un grand fou! Il pouvait se faire aimer de son vivant : il l'a négligé. 11 pouvait se faire célébrer après sa mort : il l'a oublié. A quoi donc a servi à Blemont sa grande fortune! A donner une opulence insolente à de ladres collatéraux, dont il détestait la crânerie et l'esprit borné... Grande leçon !