COQUINE
La soirée suivante nous.vinmes cherciier Dorine. Elle n'était pas encore arrivée. La petite au corset rouge passa près de nous, et nous agaça. Nous la joignîmes. — Comment vous nommet-on, mon ange? — Qu'importe le nom? Ce n'est pas la demande qu'on me fait ordinairement... Cependant, je veux bien vous le dire. Je m'appelle Coquine, à vous servir. — Coquine! — Oui! — Voulez-vous me raconter votre histoire? — Ha! tiens! lui raconter mon histoire!.., Il est bon, là, le lapin! ... Est-ce qu'il me prend pour un orateur ou une motionneuse?.,. Allez-vous-en au district. — Nous vous donnerons six francs pour une conversation d'une demi-heure. Ici, la petite fut prête à nous dévisager. — Elle nous demanda combien nous étions? — Seul. — Alors avec un torrent d'injures, elle s'écria : Si nous la prenions donc pour une vieille qui n'était plus bonne que pour le conseil?... En ce moment, par bonheur, nous aperçûmes Dorine. Nous courûmes la joindre.
Coquine nous poursuivit. — A la bonne heure! Voilà ce qu'il vous faut. Allons, vieux cuir (dit-elle à la Philosophe), repasse le rasoir de ce nez de perroquet, crochu partout! Dorine sourit en lui disant : — Il me donne six francs pour jaser, et je jase. .. Donnez, donnez? — Nous lui remimes le brillant écu neuf; ce qui causa un peu de jalousie à Coquine. — C'est en vérité, plus que tu ne vaux en un mois (dit-elle). — Pour te punir de ton insolence (reprit Dorine), c'est ton histoire que je vais lui faire
y8 LE PALAIS-ROYAL
et je gagnerais ses six livres à tes dépens. Coquine s'en alla dépitée, chercher du renfort pour la rosser. Mais nous prévînmes le coup en passant dans les solitaires allées du club où nous fûmes tranquilles.
» — Vous voyez bien cette petite Coquine (me dit la Philosophe); c'est un monstre, et j'ai un trait horribk à vous raconter d'elle... Elle a seize à dix-sept ans, quoiqu'elle n'en paraisse pas quatorze. A l'âge qu'elle indique, elle fut recherchée, non par un vieillard, mais par un jeune homme aisé, qui la demanda tout uniment à sa mère, marchande de marée ambulante. Cette femme la lui vendit cent écus. Le jeune homme était honnête. 11 â'ima Javote de bonne foi. Elle devint grosse. La petite créature en fut au désespoir. — Grosse à mon âge (disaitelle à sa mère). Non, non, je ne veux pas l'être! Son amant la consolait et l'assurait qu'elle lui en était plus chère. Cependant, surpris de ses sentiments il la fit observer, et l'observa lui-même.
Le moment de lacrisearrivé (ce qu'on vit aux grimaces dejavote), le jeune homme redoubla d'attention, et prit toutes les précautions possibles jusqu'à mettre un filet dans les latrines : se doutant bien qu'on ferait le mal avec beaucoup de précipitation, si on le commettait!... Il se tinta l'affût. Au milieu de la nuit suivante, il entendit quelques cris étouffés, et des soupirs, ensuite ouvrir la porte. Un cri d'enfant frappa son oreille. Le jeune homme courut à l'endroit dont on avait ouvert la porte, et trouva l'enfant dans le filet!
Il s'était précautionné d'une nourrice. Il lui porta le nouveauné ou plutôt la nouvelle-née. Tranquillisé de ce côté-là, il revint auprès de Javote. Il la trouva malade, mais courageuse. — Vous verrez (lui dit-elle), que je n'étais pas grosse! Le jeune homme qui l'aimait, malgré le crime affreux qu'elle venait de commettre, dissimula et courut avertir la mère. Il lui découvrit la vérité; mais il exigea d'elle le serment qu'elle ne dirait pas un mot à sa fille. Cette femme lui tint parole. Javote se rétablit.
Six mois après le jeune homme lui proposa une promenade seul à seule. II la mena dans l'endroit où était leur enfant qui était une charmante créature. Javote la caressa. Le jeune homme
comblé de joie la prit à part, et lui déclara que c'était leur fille trouvée de telle manière. Il lui protesta qu'elle lui était également chère. Javote pâlit. Cependant elle embrassa encore l'enfant. Ce qui rassura le père.
Dans un moment où il avait affaire à parler à la nourrice, il laissa Javote seule avec la petite. Elle n'y eut pas été dix minutes qu'on entendit cette innocente créature pousser des cris désordonnés ! La nourrice accourut, en disant: On tue mon enfant! On ne trouva aucune blessure. Cependant l'enfant expira. Après sa m.ort, que Javote attribua effrontément à une colique, on trouva une petite marque rouge sur le cœur, et l'on découvrit que la cruelle avait enfoncé une grande épingle dans le corps de l'enfant, qu'elle était enragée de voir vivre... Son amant tira son épée et l'en allait percer. Elle s'enfuit tandis qu'on le retenait. Elle arriva seule à Paris, et vint se cacher dans le Pornéion où elle est encore.
Voilà l'histoire de cette petite insolente qui a pris le nom de Coquine. »
Quand les lois auront repris leur cours, il sera bon de séquestrer ce petit monstre qui n'est pas même bon à être exporté à l'île de Bulam.
Nota. Cette histoire est très vulgaire !... Elle est arrivée deux fois à notre connaissance. Une femme aujourd'hui célèbre, agit de la sorte envers son premier enfant. Nous ne nommerons pas ce monstre, qui depuis a eu un fils et une fille, morts tous deux malheureusement. Cette femme ne méritait pas d'être mère... Elle n'a pas tué ceux-ci, au contraire, elle a pleuré sa fille, sur la tête de laquelle était une pension. Que celui-là entende, quia des oreilles pour entendre!