ELISE
Nous revîmes encore Dorine la soirée suivante. Nous l'abordâmes, incertain qu'elle voulût bien recevoir nos six francs pour se promener en notre compagnie. Car elle paraissait nous fuir. En ce moment, il passa devant nous une belle femme, qui causait avec un garde-bourgeoise, tenant un enfant par la main. La pauvre petite créature avait l'air de boiter et d'être trés-fatiguée. Comme la belle femme la traînait un peu, elle lui dit, — Veuxtu un gâteau? Mais sans le lui donner. Et la petite fille, accablée de lassitude n'eut pas le courage de le demander.
Cette femme était Élise. Nous abordâmes Dorine, en lui disant : — Vous ne refuserez pas de nous faire l'histoire de cette femme singulière? Non (nous répondit-elle), moyennant six francs.
» Élise, vous le voyez, est belle encore. Elle a été ravissante. Mais c'est un mauvais cœur, comme le mien et comme celui de Coquine. — Quoi! vous vous connaissez? — Certainement! Je suis philosophe et je m'apprécie...
Elle est fille d'un marchand chapelier de la rue Saint- Honoré, près les Halles. Belle comme elle était, ayant au moins soixante mille livres en mariage, parla bienfaisance de son aïeule maternelle, ancienne actrice de l'Opéra, elle fut recherchée par des partis bien au-dessus d'elle! Des avocats célèbres, des gens en place, jusqu'à un conseiller au Parlement, la demandèrent en mariage. Elle refusa. Elle avait lu quelque chose de Ninon-Len-
LES FILLES DE l' ALLEE DES SOUPIRS 8l
clos, de Marion-Delormc , de Mad. Geoffroi, de Mad. de Tenctn, et elle voulait comme elles, avoir un culte et des adorateurs.
» Pour y parvenir, Élise, qui avait une sorte d'esprit, voulait épouser un vieillard célèbre, riche, titré, mais sur le bord de sa fosse. Elle rechercha le duc De Richelieu. Mais une dame de naissance, et d'un mérite bien au-dessus de celui d'Élise, l'emporta.
» Notre héroïne attaqua ensuite M. de Beaujon. Mais le troupeau des berceuses empêcha la belle Elise de percer. Elle voulut avoir M. de Beaumarchais. Il venait de se marier. Enfin, elle prétendit se faire entretenir par le jeune De la Reinière. Il quittait Paris le jour où elle prenait cette résolution.
» Elle fit encore d'autres tentatives, toutes infructueuses, parce qu'elle n'avait pas assez d'esprit. A quoi se déterminat-elle ? Le voici.
» Son père et sa mère n'étaient plus, depuis deux ans; Elise se trouvant sa maîtresse, détestant le mariage, un seul mari, des enfants, etc., crut voir le bonheur dans la condition de son aïeule. Elle voulut chanter. Elle n'avait pas de voix. Elle voulut danser. Elle n'avait pas le jarret assez fort. Elle considéra, que l'état de sa grand'mère avait deux parties, les talents et lecatinisme. Elle ne pouvait prétendre à la première; elle se contenta de la seconde.
» Comme elle craignait de tomber dans la misère, en prenant cette carrière scabreuse, elle fondit tout ce qu'elle avait, se constitua quatre mille livres de rentes. Elle n'avait gardé qu'un bel ameublement et des habits nombreux. La voilà donc Catin, avant même que d'avoir un amant.
» Le premier soir qu'elle vint ici, elle était fort gauche. Gomme elle n'avait pas de rouge, qu'elle n'affectait pas une marche lascive, elle faisait peu de sensation. Cependant elle trouva un homme. Elle l'emmena.
» Sa timidité, son manque d'usage parurent sottise. Le monsieur ne daigna pas même cueillir la fleur, et manifesta la crainte désobligeante de contracter une... des suites nombreuses de la débauche... Élise sourit dédaigneusement; et, comme,
malgré sa fraîcheur, elle n'était ni complaisante, ni usagée, l'homme ne revint pas la voir.
» Elle végéta ainsi quelque temps; n'essuyant que des rebuffades, et ne trouvant aucun agrément dans son état. Elle était encore vierge au bout de deux mois. *
» Un soir, elle s'aperçut qu'un homme de quarante cinq ans la suivait depuis son entrée dans le jardin. Elle l'attendit. Mais il ne lui parlait pas. Enfm, elle entendit, qu'il disait : — Quelle marche voluptueuse! Quel tour provoquant! Elle s'arrêta, et lui sourit. L'homme parut comblé. Ils allèrent ensemble à la maison.
» Jamais l'amant le plus tendre ne parut plus épris! L'homme parcourut tous les charmes de la belle, avec des éloges délicats, et de temps à autre, il exprimait la plus vive surprise!... Enfm, il chercha le bonheur et l'ayant trouvé, il redoubla les éloges en témoignant son étonnement d'avoir déniché le Phénix/ ÈWse sourit, et voulut diminuer son bonheur. — Non, ma belle! vous étiez pucelle! On ne m'y trompe pas! Je m'y connais trop bien! Elise avoua pour lors toute sa conduite.
» Depuis ce moment, elle fut courue de tous les libertins, soit que le charme fût rompu, soit que son homme, que je vois souvent, ait fait sa réputation parmi ses connaissances et lui ait envoyé des pratiques. Elle a eu pendant quelque temps une sorte de cour. Mais son mauvais caractère et son manque d'amitié ont éloigné tout le monde. Elle en est réduite au public inconnu.
» Depuis quelque temps, elle a une singulière manie! Elle arrive seule. Mais elle a une femme à elle qui lui tient un enfant, sous une des arcades. Quand un homme qui lui convient l'aborde, elle lui dit. — Je ne veux pas vous compromettre; je vais vous donner l'air d'être en famille. Et elle va prendre l'enfant. On se promène à trois. Elle a déjà fait mourir de fatigue deux ou trois enfants, achetés de pauvres gens, parce qu'elle les mène à ses parties de promenade et qu'elle ne ménage pas leur faiblesse. Elle a presque abîmé celui que vous venez de voir avec elle. Adieu. »
LES FILLES DE l' ALLEE DKS SOUPIRS 83
Dorine nous quitta en achevant ces mots... Pour nous, il faut le dire, nous avons tâché d'empêcher Elise de faire périr des enfants à l'avenir. On lui a défendu d'en promener; et nous espérons que la défense va s'étendre à toutes les femmes de son espèce.