‹ Le Palais-RoyalChapitre 34 sur 92 · JEANNE · texte numérisé non relu

JEANNE

Le lendemain, nous nous rendîmes chez la matrulle aux héroïnes de la Pucelle. C'était le tour de Jeanne. Elle en était prévenue. Elle nous donna la main, et le chapeau sur l'oreille, elle vint au Palais-Royal avec nous.

» — C'est ma propre histoire que je vous ferai (nous dit-elle intrépidement). Ecoutez-moi.

» Je suis fille d'un boucher, et... de sa sœur. Ainsi, vous voyez que je ne pouvais être avouée dans la société : il fallait que je devinsse ce que je suis.

» Mon père et ma mère étaient restés orphelins. Ils annoncèrent aussitôt le dessein de ne pas se marier, et dejVivre ensemble dans un seul établissement. Le monde est quelquefois si bête! qu'il n'y eut personne qui n'approuvât ce projet et qui n'en louât l'exécution. Cependant, il n'avait pas le sens commun. Car, de deux choses l'une : ou le frère et la sœur devaient vivre ensemble célibataires, et alors ils anéantissaient la maison de leur père; ou ils devaient faire des enfants; et alors se cacher, vivre dans des transes continuelles sans pouvoir élever honorablement leur famille. Ce fut ce dernier parti qu'ils prirent.

Ma mère était charmante; mon père bel homme, et ils s'aimaient d'amour autant que d'amitié.

» Je suis l'aînée. On cacha ma conception, ma naissance, mon éducation. J'eus successivement deux sœurs et un frère. Tout cela vit : mes sœurs sont de mon état, et notre frère est jockey d'un seigneur. Ce fut en lui donnant le jour que ma mère mourut. Notre père en fut au désespoir... Il sentit qu'il ne lui survivrait pas. Mais l'envie de nous élever lui faisait chercher de la dissipation. Il traîna quelques années.

» A sa mort, j'avais dix ans, et mon frère en avait cinq. Mes deux sœurs étaient de neuf et huit ans. On ne savait qui nous étions : on eut recours aux registres, et on ne trouva que des noms supposés. On se douta du vrai. Tous nos parents bouchers, qui héritaient de notre bien, nous regardèrent avec horreur. On ne daigna pas même nous mettre à l'hôpital : on nous laissa prendre aux femmes du voisinage, qui s'entretenaient de notre origine, comme d'une monstruosité. Je tombai entre les mains de Madame Ployet, la lingère qui était venue à la vente. Elle me préférait à mes sœurs, que prirent des femmes du monde. EUessont aujourd'hui très-jolies, quoique usées : L'une, est le petit corset rouge, que vous voyez au Palais-Royal, une badine à la main ; l'autre, qui e.st grande et fluette, comme toutes les jeunes personnes, a été plus heureuse; elle a trouvé un homme qui

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