‹ Le Palais-RoyalChapitre 33 sur 92 · VINGT-CINQUIEME FILLE · texte numérisé non relu

VINGT-CINQUIEME FILLE

DOROTHEE

Madame Ogret n'est pas la seule matrulle ingénieuse du Palais-Royal. Un soir que nous nous y promenions, en regrettant qu'Élise eût si bien mérité d'être séquestrée, nous aperçûmes quatre nymphes, qui traversaient rapidement le bout du jardin pour gagner l'escalier de l'hôtel Penthiévre. Nous les suivîmes, et notre empressement ayant été remarqué, l'une d'elles, ralentit sa marche pour nous attendre. Nous lui fîmes notre proposition ordinaire qu'elle communiqua aux autres; et l'on consentit à nous la laisser, à condition que nous ne nous promènerions que dans l'allée des Honteuses, la plus voisine du Cluh^ ou sous les arcades du même côté.

Celle que nous avions retenue s'appelait Corisandre ; et ses trois compagnes, Dorothée, Jeanne et Agnès.

» — Vous voulez que je cause avec vous une demi-heure (nous dit-elle) : votre proposition est honnête, et je voudrais que tous les hommes ne m'en fissent que de pareilles. — C'est votre histoire ou celle de l'une de vos compagnes, que nous demandons (lui répondîmes-nous). — Je ne vous ferai pas la mienne : mais pour celle de Dorothée, la plus belle de mes trois compagnes, je suis prête à vous la conter. — Parlez (lui dîmes-nous).

» — Dorothée est fille d'un très-vilain homme, appelé je crois Quistrin^ et d'une mère charmante, fille d'un homme très-connu. Elle a un frère aîné. Comme son père est un scélérat, sa mère ne put résister à ses mauvais traitements; elle le quitta et, en se séparant, elle lui fit proposer de garder le fils et de lui donner la

fille qui était en nourrice. Mais le monstre qui craignit que sa femme ne retirât l'enfant répondit que la petite Dorothée venait de mourir. La mère le crut et demeura tranquille.

» Lorsque Dorothée eut dix ans, son exécrable père, qui l'avait laissée au village, étant allé la voir, il la trouva jolie; et comme il avait tout dissipé, il lui vint dans l'idée de se faire une ressource de sa fille. 11 l'amena donc à Paris. Mais il ne put exécuter par lui-même son mauvais dessein. Il vint ici, trouva notre maman Yverkop, par hasard et lui proposa d'acheter sa fille, qu'il tenait par la main. Maman voulut savoir toutes les circonstances et les dépendances. Quistrin les dit, et même il nomma le père de sa femme. Madame s'assura de la vérité, avant de payer la somme convenue, car il lui laissa l'enfant.

» Dès qu'elle fut bien sûre que la mère et le grand-père croyaient Dorothée morte, elle paya le prix de la fille, cent écus, et le même jour, elle mit Dorothée au couvent, où elle nous faisait élever Jeanne, Agnès et moi. Elle prévoyait ce qui devait arriver avec un coquin cpmme Quistrin.

» En effet, dès le lendemain, il vint avec un inspecteur de police pour reprendre sa fille, qui (disait-il), s'était enfuie de chez lui, et qui s'était sauvée chez la Ployet (c'est le nom d'une matrulle, qui demeurait alors dans la Cité, où elle était encore marchande lingère). Maman nia d'avoir vu la petite Quistrin. On fit perquisition partout, et le méchant homme n'ayant pu prouver ce qu'il avançait, quoiqu'il eût amené deux faux témoins, l'inspecteur s'en retourna.

» Maman, après cette scène changea de quartier et vint dans celui-ci. Nous avions alors, Jeanne treize ans, Agnès quatorze, et moi douze. Dorothée accomplissait sa onzième, elle était presque formée. Maman avait pour connaissance un vieux chevalier de Saint-Louis, qui lisait souvent la Fucelle de Voltaire. Et il disait à maman : — La jeune Quistrin ressemble à Dorothée; la jeune Firmin à Jeanne d'Arc; la petite Desplans, à Agnès-Sorel, et la petite IVardiny à Corisandre. Il faut leur en donner les noms, leur en faire prendre les manières et le caractère d'après la lec-

ture que je leur en ferai, dans le poème divin de \di Pucelle ; et quand les hommes viendront, vous donnerez la carte. — Voulez-vous Dorothée la dévote? Jeanne la vigoureuse? Agnès la pudoreuse? ou Corisandre la naïve? Vous n'avez pas d'idée combien cet arrangement singulier vous attirera de pratiques! Mais vous aurez la plus grande attention à ce que non-seulement vos quatre héroïnes, mais leurs doublantes, conservent toujours leurs caractères! Car il faut avoir des doublantes et même des triplantes, pour les cas de maladie ou d'occupation.

» Nous en sommes là, aujourd'hui: Maman a douze filles, qui portent les mêmes noms que nous, qui singent nos caractères et qui nous doublent, nous triplent ou nous quadruplent. Ce qui fait que maman nous peut ménager... — Adieu. La demi-heure est au moins écoulée. »

Elle s'éloigna en nous laissant l'adresse de Madame Yverkop.

Nous n'aurions jamais deviné ces faits. Où l'auteur, homme très-répandu, les a-t-il trouvés?

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