‹ Le Palais-RoyalChapitre 36 sur 92 · AGNES · texte numérisé non relu

AGNES

Ce fut avec le plus grand empressement que Dorothée, instruite par Jeanne, sortit avec nous le lendemain.

» — Je vais vous faire l'histoire d'Agnès (me dit-elle). C'est une charmante fille! et en vérité, c'est un meurtre qu'elle fait dans une maison comme la nôtre! Elle est d'une pudeur... plus grande que celle d'une honnête fille!... Mais cela est réel, et point du tout affecté!... Elle ne se bat pas, comme Jeanne; mais quand on l'a mise avec un homme, elle défend tout l'un après l'autre, d'un air de langueur intéressant, qui remue l'âme. Aussi, a-t-elle toujours les mêmes pratiques, qui sont en petit nombre, mais fidèles.

» Elle est fille d'un chanoine et de sa nièce. Le chanoine vit

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encore. Àgncs-Noyau, sa mère, n'avait pas quinze ans, quand son oncle, gros homme court et bourgeonné, qui ne s'embarrassa pas trop de la séduire, entra dans sa chambre la nuit, se mit dans son lit, et ne l'éveilla que par son entreprise. Agnès pleura; mais cela ne fit rien : l'oncle revint tant qu'il voulut... La grossesse s'étant déclarée, il la mit chez une sage-femme, où elle resta quatre mois. L'oncle avait ordonné de porter ce qui viendrait aux enfants-trouvés; mais Agnès pria tant, promit tant, qu'on mit sa fille en nourrice.

» Après son rétablissement, elle retourna chez son oncle. Elle paya] de son argent les mois de nourrice. Elle fut encore violentée. Mais pour le coup, elle déclara qu'elle avait conservé sa fille, et elle ajouta fermement, qu'elle n'accorderait rien, qu'on ne lui promît d'en prendre soin, et d'un second enfant, s'il en venait. Le chanoine promit tout et Agnès se donna.

» La pauvre jeune fille redevint enceinte. Elle alla passer quatre mois chez la sage-femme ; elle eut un fils, et mourut. Ce garçon fut mis aux enfants-trouvés; et comme la fille était déjà jolie, le chanoine hésita sur ce qu'il en ferait. Il paya pour elle jusqu'à l'âge de dix ans, une médiocre somme; mais la nourrice s'en contentait parce qu'elle l'aimait comme sa fille.

» A l'âge que je viens de vous dire, le chanoine fit venir Agnès chez lui, et la mit servante sous les ordres d'une jolie gouvernante qu'il s'était donnée. Cette méchante fille s'aperçut bientôt que le chanoine avait de la tendresse pour Agnès, et ne sachant pas ce qu'elle lui était, crut que c'était de l'amour; d'autant mieux que le chanoine appropriait Agnès, et lui donnait des choses au-dessus de son état de servante. Elle en devint si jalouse, qu'elle la voulut empoisonner. Mais ayant manqué son coup, parce que l'apothicaire l'avait trompée, et qu'il l'effraya, en la menaçant, elle prit un autre parti. Elle voulut qu'on mît Agnès en apprentissage pour le linge. Or elle connaissait madame Ployet pour ce qu'elle était ; ce fut chez elle qu'elle la plaça. Madame trouva la jeune Agnès charmante, et tâcha de la gagner. Elle sut son origine par la gouvernante, qui avait eu l'art d'en tirer l'aveu. Elle en instruisit Agnès, en lui

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représentant, qu'elle n'avait rien à espérer, ni à ménager dans le monde. Ce fut par là qu'elle la rendit///^. Mais Agnès a tant de pudeur naturelle, qu'elle n'a pu encore devenir effrontée... Si vous pouvez lui rendre service, ainsi qu'à moi, vous ferez une bonne action, Monsieur! »

Nous nous sentions disposé à servir ces deux infortunées. Rien n'était plus facile, pour Agnès, à ce qu'il nous parut. Aussi, dès le lendemain, nous allâmes chez le chanoine. Nous lui fîmes un récit exact, qui l'étonna, car il ne voyait plus Agnès, depuis qu'elle était sortie de chez lui. On l'avait repoussée lorsqu'elle s'était présentée, et la Ployet elle-même supprimait les lettres que la jeune fille pouvait écrire. Nous convînmes, avec le chanoine, de ce qu'il y avait à faire pour sa fille, qu'il a placée dans une maison honnête, à l'insu de sa gouvernante.

Quant à celle-ci, elle a le sort le plus singulier. C'est un mauvais sujet. Dans l'intention de faire du mal au chanoine, s'il lui venait en tête de secouer le joug, elle a cherché son fils. Elle l'a retrouvé aux enfants de la Pitié, moyennant les renseignements de la sage-femme. Ce garçon, âgé de quinze ans, était très-joli. La méchante gouvernante en est devenue amoureuse. Elle l'a fait venir à la maison canoniale, comme domestique, sous le nom d'un parent à elle. Le jeune garçon, auquel elle avait recommandé le secret, s'est bien comporté. Au bout d'un an, lorsqu'il eut quitté les manières ignobles des hôpitaux, la gouvernante, âgée de vingt-six ans et fort belle dame, a constaté sa naissance, comme bâtard, et s'en est fait épouser secrètement, c'est-à-dire, à l'insu du chanoine. Nous avons découvert tout cela et nous venons d'en instruire l'imprudent ecclésiastique. Son étonnement a été extrême! Mais il dissimule, sachant que la méchante Waltrin, sa gouvernante, est capable de tout.

A l'égard de Dorothée, il lui est arrivé aussi des événements. Quistrin, son indigne père, est mort dans les prisons, où il attendait une condamnation capitale. Nous croyions cet homme absolument ruiné, parce qu'il était réellement dans la misère. Mais quelle a été notre joie, à sa mort, il y a huit jours, en trou-

vant qu'il n'y avait que ses revenus de saisis, à raison d'une substitution à ses enfants! Nous avons aussitôt mis la main à l'œuvre, pour déblayer tout cela; nous avons fait reconnaître Dorothée à son frère, nous nous sommes arrangé avec le chanoine, pour donner Agnès au jeune Quistrin Dans le même temps, la méchante gouvernante vient de mourir d'une suffocation causée par la colère, et nous allons donner Dorothée au jeune veuf. Telle est l'heureuse tournure que nous sommes parvenu à faire prendre aux choses, à force de soins et d'attentions.

Sans le célibat, imposé trop indifféremment à tous les ecclésiastiques, l'infortuné chanoine, aurait-il mené une vie coupable, toujours pressé entre lecrime et la peine?... Ha !... concitoyens ! la motion de l'abbé Cournand (i) est un chef-d'œuvre de raison, et les sots, les aristocrates, peuvent seuls la condamner, ou s'en mettre en colère !

VINGT-HUITIEME EILLE

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