CORISANDRE
Avant que je fisse pour Agnès ce qu'on vient de lire, nous eûmes un entretien, dans lequel celte aimable fille nous fit l'histoire de la quatrième de ses compagnes, de cette jeune et jolie
(i) Antoine de Cournand, oratorien, s'était |aflranchi de ses vœux en 1779 et s'était marié. Le 17 octobre 1791 il déclara son mariage à la municipalité et se vanta d'avoir été le premier ecclésiastique qui eût renoncé au célibat.
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Corisandre, qui n'avait du caractère de sa patronne, que l'intéressante naïveté.
» — Mon aimable compagne (dit Agnès); (car nous nous aimons tendrement toutes quatre); est comme honteuse d'exister, à cause de son origine, qui est pire que la nôtre, à toutes. Elle doit le jour à sa grand'mère... Une femme de province y avait eu pendant l'absence de son mari, un fils adultérin, dont elle accoucha secrètement chez une sage-femme de la ville, appelée madame Bourgoin. Elle y laissa son enfant, qui fut élevé chez la sage-femme Bourgoin, comme s'il avait été son fils : on l'appelait cadet, et il portait le nom de la famille.
» Sa mère qui demeurait alors à Paris, le manda, quand il eut quinze ans. C'était un enfant beau comme l'amour. La dame, qui l'avait eu à seize ans, était belle femme dans toute la force du mot. Cadet Bourgoin (car il conservait ce nom), devint passionnément amoureux de sa protectrice, qu'il ne connaissait que sous ce titre. 11 en était chéri. Enfin, un jour, qu'il était seul avec elle, il se porta aux attaques les plus hardies. La dame, pour se garantir, ne trouva pas d'autre moyen que de lui déclarer sa naissance. Bourgoin, qui volait à la victoire, ne la crut pas; il regarda ce qu'elle lui disait comme une adroite supposition, et redoublant de témérité, consomma son triomphe... Sa mère parut inconsolable. Mais ses larmes ne persuadèrent pas cadet Bourgoin. Il continua de lui soutenir qu'elle se trompait... Elle l'aimait si tendrement, qu'elle s'aveugla. Il ressemblait à son père, qu'elle avait passionnément aimé. Cette infortunée pardonna...
» C'est de là qu'est venue Corisandre. Sa mère fut obligée de faire pour elle, étant encore mariée, ce qu'elle avait fait pour son père. Mais ici le bonheur ne fut pas le même. 11 y eut des doutes. Le mari fit partir Bourgoin pour les lies, découvrit la petite fillè, sans pourtant connaître parfaitement son origine, s'en empara, et à l'âge de onze ans, la fit livrer à madame Yverkop, afin que, déshonorée par la prostitution, peut-être consumée par la débauche, elle ne pût venir se présenter dans sa famille.
» Corisandre a su tout cela par une femme de chambre de sa
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mère, qui avait feint de seconder toutes les mauvaises intentions du père putatif. Elle n'a encore rien voulu déclarer à sa maîtresse, à laquelle le malheureux état de Corisandre causerait peut-être la mort. Elle attend celle du mari, qui est très-âgé. Vous sentez qu'alors le sort de mon amie pourrait bien changer. >^ Corisandre, instruite de son sort, a mis toute son attention à conserver sa pureté, à laquelle on n'a porté de grandes atteintes que dans les commencements de son séjour chez Madame. Mais elle était si jeune, et l'opération fut si peu complète, que le Phénix est comme rené de sa cendre. Nous n'avons rien de caché l'une pour l'autre : nous nous aimons comme sœurs ; nous nous secondons dans nos desseins, nous conservons notre fraîcheur et notre pudeur, autant qu'il est possible, dans une maison comme celle-ci. Nous accourons au secours de notre compagne, quand elle est trop pressée, et nous tâchons de ne pas déplaire, en refusant. Nous savons, qu'en général les femmes sont faites pour les hommes. Mais la femme honnête ne doit agir que conformément à la nature : au lieu que nous nous trouvons obligées, nous autres, à satisfaire les fantaisies, les caprices. Notre attention est de remplir ce but, sans nous dégrader, sans avilir notre sexe, sans en dégoûter. Et ce n'est pas un art facile? Nous sentons combien il est facile à une femme adorée de tous les hommes, indépendante, qui n'accorde qu'en faisant grâce, de conserver la dignité de notre sexe, et de s'élever à une sorte de divinité. Mais une infortunée, qu'on aborde en payant ses complaisances, son avilissement, sa dégradation, dont on exige la violation de la nature, en marchandant, l'une après l'autre, chaque infamie à laquelle on la soumet, comment fera-t-elle pour se préserver? C'est pourtant ce que nous avons fait, moi et mes trois compagnes, en n'employant jamais autre chose que l'amabilité. Vous savez l'histoire de Jeanne. Quoique spadassine, elle n'est pas la moins aimable; elle met de la grâce dans tout ce qu'elle fait, dans la subjection comme dans la victoire. Corisandre emploie la naïveté, elle tâche de toucher le plus brutal et de s'en rendre maîtresse, en paraissant lui céder. Dorothée employait le langage de la tendresse; moi, la pudeur.
LA PROMENADE DU PALAl
la plupart des personnages qui figurent dans cette gravure seraient, as
le futur Louis-Philippe, dans celui qui
IL DE 1792, par Debucouit
io«, des portraits. Ainsi on a reconnu ou cru reconnaître le duc de Chartres, .un baiser d une des jolies promeneuses.
Nous avons presque toujours réussi, et le nombre des brutaux indomptables a été si petit, que nous avons pu les écarter, sans nuire beaucoup aux intérêts de Madame. »
Tels furent et l'histoire que nous fit Agnès, et le discours philosophique qu'elle nous tint.
Nous avons découvert à Madame*** le sort de sa fille. Son mari est mort dans ces entrefaites, et nous avons réclamé l'état légal de Gorisandre, née à Paris, d'une mère vivant sous le même toit que son épouse. Les cohéritiers n'ont pas plaidé. Nous nous proposons de donner Gorisandre pour femme au frère de Jeanne; sa mère et la nôtre ont goûté cette idée... Que de biens ferait un homme puissant et bon, qui pénétrerait dans l'intérieur de toutes les familles !