‹ Le Palais-RoyalChapitre 50 sur 92 · ŒILLETTE ET SA COMPAGNE ROSE · texte numérisé non relu

ŒILLETTE ET SA COMPAGNE ROSE

» — Madame Janus (nous dit-elle), ne veut que des enfants indépendantes, pour être plus tranquille, et ne point essuyer de réclamation désagréable. Je suis fille d'une demoiselle bien née, âgée de quinze ans, qui, ayant donné un rendez-vous à son amant dans un grenier, dont il y avait deux clefs, y fut singulièrement surprise. Mon papa, homme grand, fort et vigoureux, avait reçu au même lieu, un rendez-vous d'une baronne très aimable et très voluptueuse. Mais Adélaïde de T*** de R***, ma mère, l'avait devancée; la baronne qui avait un amant en titre, qu'elle trompait, entendant respirer, crut que c'était lui ou ma grand'mère qui l'épiait. Elle tâta et trouvant une robe de soie, elle se retire doucement. En descendant elle trouva l'amant de ma mère qui montait, et qui lui baisa la main. Le prenant pour le sien, elle le conduisit dans son appartement, trouvant plaisant de tromper la jalouse chez elle tandis qu'elle l'attendrait au grenier.

» Cependant, le père d'Adélaïde monta doucement au rendezvous de la baronne. 11 arriva sans bruit et ayant entendu respirer la craintive Adélaïde, il alla droit à elle. Il eut bien quelque surprise, causée par le sens du tact; mais à cent lieues de la vérité, il n'imagina rien.

Les choses faites, il descendit et alla se mettre dans son cabinet. Un instant après, il entendit rentrer quelqu'un. 11

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regarda et vit sa fille, en désordre qui prenait une lumière, et demanda de l'eau. Il la vit... ensanglantée : mais il ne soupçonna rien.

» Après le souper, il eut occasion de voir la baronne, qui lui parut embarrassée. C'est qu'elle s'était aperçue que ce n'était pas son amant qu'elle avait voulu favoriser. Le jeune homme en la reconnaissant s'était dérobé. 11 avait été se cacher dans le grenier, où il avait entendu les exploits de son rival sans le savoir. Il l'avait suivi, en sortant, et l'avait reconnu; il avait vu ensuite Adélaïde et l'avait également reconnue. Il avait frémi, et s'était bien gardé de se montrer I Le vicomte père, fut bien étonné d'apprendre que ce n'était pas la baronne qu'il avait possédée!... Mais il n'en sut pas davantage.

» Le jeune amant, de son côté, ne dit mot à sa maîtresse. Elle ne lui avait encore rien accordé; il l'évita... Elle devint grosse, et elle l'en informa par une lettre... La réponse du jeune J***, fut la vérité. Il offrait la preuve de tout. Adélaïde au désespoir, eut la force de questionner adroitement son père et la baronne ; elle ne fut que trop confirmée dans la vérité ! Elle résolut de détruire son fruit... Mais les moyens ne réussirent pas. Elle eut alors le bonheur de pouvoir consulter le médecin, chez lequel était maman Janus. Cet habile homme l'empêcha de prendre des drogues et lui promit de l'accoucher secrètement.

».0n réussit à cacher la grossesse à l'aide du médecin, qui traita d'une prétendue maladie; et qui, lors de la crise, usa de son crédit pour engager à lui confier la malade pendant six semaines.

» Adélaïde accoucha de moi chez le médecin. Maman Janus me reçut, et prit soin de mon enfance. Je lui dois la vie. Car dans un moment où l'on m'avait laissée auprès de ma mère, elle voulut m'étouffer. Heureusement que maman Janus rentrât Elle m'emporta et me donna une nourrice qu'elle a payée. Ainsi je lui appartiens.

» Voilà toute mon histoire. »

Nous priâmes aussitôt Œillette de nous faire son récit. — Je

n'ai pas (nous'dit-elle en rougissant), le talent de narrer comme ma sœur Rose. Elle sait tout; qu'elle raconte pour moi.

— Je le veux bien (s'écria Rose).

» Œillette est ma sœur de père. Elle est fille du vicomte et de la baronne. Celle-ci se trouvant grosse, et non remariée, jugea très à propos de cacher la maternité. C'est une femme esprit fort; elle ne rougissait pas de son état, devant ses connaissances intimes. Mais ma grand'mère maternelle lui fit entendre, qu'ayant des filles, ma mère et une autre, il fallait éviter de les scandaliser. Ce fut ce qui détermina la baronne, à se rendre chez le docteur, notre protecteur primordial, pour y accoucher de ma sœur. Ce fut environ trois mois après ma naissance.

» La baronne était brune et jolie comme sa fille. Maman Janus qui, dès ce temps-là, prévoyait son établissement actuel, s'en chargea volontiers. La baronne donnait la paternité à son amant, et celui-ci en était tout glorieux; mais après la naissance d'Œillette, les traits de mon père étaient si visiblement amalgamés à ceux de la baronne, qu'on n'osa pas montrer l'enfant au père putatif; on lui ditqu'Œillette était morte.

» Nous avons été élevées ensemble jusqu'à présent. Maman Janus s' étant établie, elle nous a fait voir à nos mères, et leur a demandé leur consentement pour faire de nous ce qu'elle en fait. Elles l'ont donné parce que ni l'une, ni l'autre n'étaient dans le cas de nous prendre avec elles.

» Le vieux financier chez lequel nous allons étant venu ici, il nous choisit, ma sœur et moi. Il voulut savoir notre histoire à toutes deux, et il fut enchanté de nous avoir préférées par hasard, et de ce que nous étions presque du même sang, quoique de chevelure différente. 11 dit aussi que notre origine donnerait plus d'énergie et d'activité à nos effluences.

» Je vais remplir ici une tâche désagréable, de peur que mes compagnes ne la négligent. Je prendrai sur moi de vous donner les détails de la restauration. Nous avons le vieux financier.

» A notre première entrée chez lui, nous étions instruites par maman Janus. Ainsi, nous ne fîmes point de sottes difficultés.

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Il se mit au lit au milieu de nous, s'entrelaçant de son mieux. Je vous assure que c'est une grande peine surtout en été! Il faut toute l'amitié que nous portons à maman; et le besoin que nous avons de nous faire un sort, pour nous obliger à supporter la fatigue, l'insalubrité, la singularité... les dégoûts de notre emploi! Un vieillard... qui tousse... crache... mouche... sue... et fait mille autre choses... non moins désagréables!... Ha!... Enfin, nous le faisons, et nous aspirons au moment de notre liberté, comme des prisonniers à la Bastille, à voir le jour. Je vous assure que nous ne ferons pas comme Rosalie et Fanchette, et que jamais nous ne gagnerons le dépôt ! » Ainsi parla Rose.

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