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NEUVIÈME ET DIXIEME SUNAMITES

AMANDE ET GIROFLEE

Deux belles filles se présentèrent, après la blonde Aurore et la brune Jasmine. On observe que les Sunamites sont toujours brune et blonde. Amande, qui va parler, est de ce dernier genre, et Giroflée du premier.

» — Comme nos quatre premières compagnes, nous sommes nées sous les yeux de maman Janus, Giroflée et moi. Nos mères étaient deux sœurs, et nous n'avions qu'un seul père : c'était un petit abbé, maître de musique et d'instruments.

» Nos mères étaient filles d'un riche marchand drapier de la rue Saint-Denis. Elles étaient jolies : et pour l'âge, à un an de distance l'une de l'autre. Ma mère était l'aînée. Blonde comme son père, elle était indolente et voluptueuse. Le petit abbé la

cajola, et parvint à la posséder, malgré les attentions d'une mère surveillante. Mais si ma mère esquiva les regards de sa maman, elle ne put se dérober à la curiosité de sa sœur cadette. Celle-ci fut donc souvent témoin des délices que goûtait et que procurait son aînée. Elle fut tentée par là.

» Un jour que ma mère fut menée en visite par sa maman, la cadette dit à l'abbé : — Est-ce que je ne vaux pas ma sœur, que vous la traitez seule en grande fille? Elle est blonde et belle ; je suis brune et jolie : elle est langoureuse et tendre ; je suis vive et pétillante. Elle n'eut pas besoin de pérorer plus longtemps.

» Elle fut assimilée à sa sœur cette fois-là seulement. Car peu de jours après, on s'aperçut de la grossesse de l'aînée. On s'informa. L'abbé fut expulsé.

» Le médecin de maman Janus, Tétait de la maison : il fut consulté. Il promit de tenir tout bien secret. Ma mère fut mise chez lui, où elle accoucha.

» Elle n'était relevée que depuis quinze jours, quand on s'aperçut que la cadette en tenait à son tour. On la mit en pension, comme sa sœur, et Giroflée vit le jour... Maman Janus nous a élevées comme ses filles : elle nous a laissé voir nos mères, autant que celles-ci l'ont voulu, et comme toutes deux sont avantageusement établies, elles nous font chacune une pension viagère, sur leurs épargnes.

» Nous avons à restaurer un vieux duc bien dégoûtant. Avant nous, il se faisait appliquer sur le corps, des pièces de veau; mais cela ne vaut pas notre chair, dont la douce chaleur lui a déjà rendu la moitié de ses forces. Il redevient libertin, et nous avons beaucoup de peine à nous en défendre ! Mais maman lui a bien dit, l'un de ces jours, que s'il s'échappait, il perdrait de deux façons, le dépôt d'argent, et la vie qu'il aime si fort! »

Nota. Il est de la plus grande mportance, de ne pas donner aux jeunes filles, pour maîtres de musique, des abbés poupards : qu'on prenne des femmes; on donnera par la un état convenable à certaines Emérites, qui ne savent que devenir, et l'on évitera des périls devenus trop fréquents. On doit se rappeler, en frémissant, le petit abbé, maître de musique, qui se fit sauter la cervelle, au Palais-Royal, après un bon dîner.

(L'abbé Rousseau. V. Introduction.)

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