AMARANTHE ET VIOLETTE
» — Nous ne sommes pas nées chez maman Janus et nous ne sommes pas sœurs, Violette et moi (dit la blonde Amaranthe) ; mais je me rappelle que nous étions deux voisines, dans notre enfance, et que nous étions bien mises. Je crois me souvenir que mon père était orfèvre, ou horloger, et celui de ma compagne, notaire; car il y avait des armes du roi, ou panonceaux dorés à leur balcon... à moins que ce ne fût au nôtre : tout cela est fort confus dans ma mémoire, et ma compagne, un peu plus jeune, ne se souvient de rien du tout.
» Nous avions environ trois ans, quand une femme, que nous avions coutume de voir vendre des balais de plume, nous trouva devant notre porte, bien parées : elle nous donna des bonbons, nous fit passer par une allée qui sortait dans une autre rue, et nous emmena (disait-elle), aux Tuileries. Elle nous fit monter dans un fiacre, ce qui nous plut beaucoup, et nous roulâmes. Je me rappelle que l'allée où nous descendîmes était fort laide et fort obscure. On nous porta au cinquième, on nous régala, on nous coucha, et le lendemain, on nous emmaillotta, on nous garda quelque temps ainsi, et on nous porta chez maman Janus, à laquelle on nous laissa.
» Nous lui avons demandé depuis, si on lui avait donné quelques renseignements à notre sujet. Non, loin de là! On lui déguisa notre âge d'un an ; on nous livra nues, c'est-à-dire, avec une mauvaise chemise et une mauvaise portion de couverture; on nous dit filles de pauvres gens. Maman Janus nous
LES SUNAMITES
questionna ; mais elle ne put rien tirer de nos réponses obscures : nous confondions ce qui s'était passé depuis notre enlèvement, avec ce qui nous était arrivé chez la vilaine femme.
Maman Janus nous trouvant passables, pour la figure, nous éleva comme nos compagnes, et nous lui devons tout. »
Voilà ce que nous apprît Amaranthe, pour elle et pour sa compagne, en y ajoutant seulement, que le vieux maréchal de France qu'elles conservaient, les aimait beaucoup, et qu'il avait promis de les établir. Mais nous leur tîmes donner tous les renseignements topographiques possibles, et d'après ce qu'elles nous dirent, les jours suivants, nous avons fait des recherches. Nous avons trouvé une allée qui aboutissait dans une petite place : des orfèvres, un notaire. Nous nous sommes enquis, et nous avons découvert qu'on avait perdu, dans deux maisons voisines, douze ans auparavant, une fille d'orfèvre, blonde, de trois ans, et une fille de notaire, brune, d'une charmante figure, de deux ans et demi; que ce jour-là, ces deux enfants essayaient des bijoux de grande valeur, avec lesquels toutes deux étaient disparues; qu'elles étaient reconnaissables à une marque, ou agrément : la blonde à côté de l'œil gauche, la brune, au coin de la joue droite, et qu'elles se nommaient, la première, Sofie, la seconde Éléonore. Nous revînmes voir les deux jeunes filles, que nous sommes sur le point de faire reconnaître. Si nous y parvenons, et que nous puissions les rendre à leurs parents, nous ne serons pas tout à fait inutile au monde, et c'est notre unique sujet de gloire.
l8o I.H FAI.AIS-ROYAI.