ET FANCHETTE, RETIRÉES
Nous vîmes, avec surprise, s'avancer quatre Sunamites à la fois : c'étaient celles qui partaient les dernières.
» — Nous avons toutes quatre la même histoire (nous dit Basilique la blonde; l'autre blonde était Lilette). Nous sommes d'une ville de province, et nées de la plus singulière aventure! Nos mères ont été obligées de venir ici, maman Janus les a cachées et secourues; elle nous a gardées, et nous lui appartenons. Aussi lui sommes-nous soumises, car nous n'avons qu'elle au monde... Mais revenons à notre origine.
» 11 y avait dans notre ville de province, un libertin célèbre, appelé M. Priape. C'était un bel homme, fort riche, qui avait des goûts singuliers, et des fantaisies plus singulières encore. Ce M. Priape s'avisa, au carnaval, de donner un bal, où toute la ville devait être admise, nobles, robins, bourgeois, artistes, artisans, vignerons, manœuvres : il annonça que c'était, non des saturnales, mais une fête d'égale humanité; ce fut son mot. 11 s'informa de toutes les jolies pauvres, et il leur fit faire à chacune, pour son bal, un habit complet, depuis la chemise jusqu'aux chaussures ; le tout fort propre, et fait avec goût. Au jour indiqué, toute la ville se rendit au bal des égaux : on y servit une collation : les nobles, un peu dédaigneux, paraissaient hésiter de se mettre à table : Priape les railla et les fit rougir. 11 se mit lui-même à une table de vignerons et d'artisans.
LFS SUNAMITES 183
avec sa sœur et sa mère. Ces deux dames étaient les plus impertinentes femmes du monde; mais voyant Priape assis, elles restèrent avec lui, pour qu'il s'avilît moins. Les bourgeoises, d'un autre côté, dédaignaient encore plus les vigneronnes et les artisanes. Priape observait tout cela.
Après la collation, l'on se masqua : Priape avait choisi douze jeunes rustres, très bien faits, dont lui seul connaissait le déguisement, et il leur avait promis de leur livrer les douze plus belles dédaigneuses, sa sœur en tête, à la condition qu'ils les traiteraient en nouvelles mariées. Les rustres, en conséquence, devaient se ménager au souper qui partageait le bal en deux, vers minuit. On dansa... Les douze dédaigneuses avaient un petit bout de rose à leur habit.
» A minuit donc, après une danse animée, où les hommes bien nés s'étaient fait connaître, par le parler guiorant du bal, on se mit gaîment à table, sans penser à la dérogeance. Pendant le souper, Priape fit une fausse confidence du déguisement des femmes, à douze, tant bourgeois que robins et gentilshommes, tous jeunes et pétulants. 11 fit mettre l'habit désigné à douze servantes choisies, auxquelles il recommanda d'imiter leurs maîtresses et de se laisser faire. Il payait leur complaisance. Une autre confidence était également faite aux dédaigneuses, sur l'habit des douze plus beaux jeunes gens comme il faut et sur le silence obstiné qu'ils devaient garder. Chacun de ces jeunes gens était l'amant aimé de chacune des belles.
» Tout cela disposé, le bal recommença. Les rafraîchissements étaient agréablement mixtionnés; on avait beaucoup bu et mangé fort ; la joie et la volupté circulaient dans les veines : les servantes étaient choisies bien faites ; les demoiselles avaient un habit moins élégant... Tout réussit au malin Priape : les douze belles furent égarées dans des chambres, au fait desquelles on avait mis les rustres et les servantes; les belles demoiselles furent traitées étonnamment, et on leur enleva un bijou à chacune; les servantes furent surprenantes par leur fraîcheur, et pareillement elles enlevèrent chacune un bijou aux galants. Tout le monde fut comblé.