‹ Le Palais-RoyalChapitre 6 sur 92 · PREAMBULE · texte numérisé non relu

PREAMBULE

Fi! quelle histoire! — Ha, ha! monsieur, madame, ou mademoiselle, ne faites pas si// Vous lisez bien l'histoire des singes, celle du bœuf, de l'éléphant, du rhinocéros, et Buffon a su vous intéresser pour l'âne... Nous allons, nous, vous parler d'êtres humains : nous allons faire un livre très moral sur de très immorales créatures, qui, malgré quelques ressemblances, sont fort au-dessus des juments, des ânesses et de toutes les montures possibles. Les belles du Palais-Royal sont très jolies, surtout les jeunes. Quant aux vieilles, c'est comme partout : une vieille bête n'est jamais belle.

Quoi qu'il en soit, nous allons vous peindre des mœurs singulières, insolites, et beaucoup plus piquantes aujourd'hui quMl y a six mois. Nous vous en dirons la raison.

Mais auparavant, donnons une idée de la figure, de l'âge, de la taille, de la mise (i), de la marche, des mœurs et des talents de ces belles, sous les noms de guerre qu'elles ont adoptés,

La première de toutes, par l'importance qu'elle se donne, est

(i) M^i^ Minette S n'aime pas cet agréable mot. Pourquoi? Il est pittoresque, et vaut dix mille fois mieux que le célèbre conséquent de nos cataugans et de nos farauds.

FiLUMÈNE, nom savant qu'on a prêté sans doute à cette nymphe lors de son début, à cause de sa taille joncée. Elle marche lentement, avec dignité, portant autour d'elle des regards quêteurs, qu'elle s'efforce de rendre languissants. Elle est mieux chaussée que ses compagnes, et jamais à plat.

II. BouTONDEROSE est une petite et jolie personne, toujours en linon. Elle affecte la marche de Filumène; a peu près comme on voit qu'au Ciel, à la même heure où ces deux belles se montrent, la. petite âïïectQ de ressembler à la Grande-Ourse.

m. MÉLANiE est une grande fille, mise grandement, dont ordinairement la jupe de gaze est bordée d'un large ruban violet. Elle a les cheveux du plus beau noir, mais elle n'est pas jolie. Cependant elle a des amateurs qui vont chez elle admirer la grande nature.

IV. Aglaé. C'est une jolie fille, un peu moins grande que Filumène, et qui lui ressemble; car souvent on la prend pour celle-ci. Elle est mise avec goût, mais bien moins que son modèle. Pour qu'elle brille, il faut que Filumène ait mené quelqu'un à la maison.

V. RosEMONDE. C'est une Allemande charmante, d'un blond cendré très-agréable et dont la marche, ressemblant à celle de la princesse de ***, et d'une belle encore plus relevée, inspire la volupté. Elle est presque toujours en gaze, coiffée en fleurs, ou seulement de ses beaux cheveux, qui sont moins touffus depuis quelques mois. Elle demeure rue du Bouloi.

VI. BiENFAiTE. C'est une brune, à couleurs fortes, qui peutêtre a pris son nom de sa taille parfaite. Elle est très brune et très forte.

VII. Fayelle. Grande femme avec une grande bouche, demiblonde, qui a pris son nom de sa ressemblance avec une actrice de la Comédie ariette.

VIII. Chouchou, petite fille très jolie, ou plutôt mignonne, d'environ douze ans, que conduit une grosse femme, dont l'air annonce tous les vices.

IX. Cecilia. C'est une blonde faite au tour, ayant la démarche voluptueuse, l'air distingué. Elle est ordinairement en jupe de gaze, avec un corset brun uni, ou tout en blanc. Elle ne va jamais seule, et donne toujours le bras à une sorte de cuisinière ou de femme de chambre. On l'appelle la blonde voluptueuse.

X et XI. Cécile et Rosette. Deux petites filles d'environ 14 à 15 anS; toujours ensemble. Cécile est très jolie, mais coquine, insolente ; Rosette est brune, un peu pâle, mais douce, complaisante. On va à la maison pour Cécile; l'on y reste pour Rosette.

XII. Zaïre. Fille svelte, presque toujours mise en rayé brun. Elle est d'une jolie figure arrondie et riante. Nous l'avons connue dans une occasion singulière. Le i*^"" octobre 1789, un garde national la rencontra dans l'allée la plus proche du Club, et lui parla. Après une vingtaine de pas, elle voulut le quitter et prendre l'allée du milieu. L'homme la retint, et lui saisissant assez rudement le bras, il lui dit : « Marche-là, devant moi, sur cette ligne ». Et elle marcha, mais en lançant un regard désarmant, si doux, si touchant, qu'il nous fit impression. En effet, cette soirée-là, les filles du Palais-Royal étaient le jouet de la jeunesse indisciplinée, qui les entourait, les troussait et les fouettait. Nous ne sommes ni les soutiens, ni les apôtres du vice, mais nous disons que cette coupable licence, que l'on souffre sans mot dire, accoutume une jeunesse composée d'apprentis à devenir cannibale... Aussi, la pauvre Zaïre tremblait-elle que le jeune garde bourgeoise ne la livrât à ces tigrois. Elle fit tout ce qu'il voulut. Nous observâmes qu'un des ordres, qu'il lui donna, fut d'aller embrasser un abbé; puis, de se trousser au milieu de l'allée. 11 fallait voir l'air de Zaïre!... Elle nous fit pitié; nous la délivrâmes, malgré notre infirmité notoire.

XIII. Adélaïde. Grande et charmante fille, ayant l'air aussi décent que son état l'est peu. Elle paraît rarement, et toujours avec une grosse femme qui, dès qu'on l'a regardée, dit : Nous allons à la maison. Et elle y va. On la nomme V Athénienne.

XIV. DoRiNE ou la Philosophe. C'est une fille de 24 ans, l'air

distingué, ordinairement vêtue en mousseline sur un fond rose. Elle marche avec grâce et lenteur; ce qui lui sied, à cause de sa délicatesse. Elle est très-polie, et sa conversation a des charmes.

XV. Coquine. C'est une petite friponne, souvent en corset rose, bleu-ciel ou aurore, avec la jupe de gaze. Elle est très-jolie, très-effrontée, très-provocante, et elle a choisi le nom qui la caractérise.

XVI. Élise. Femme taillée par la Volupté, plutôt que par les Grâces. Elle a 25 à 26 ans; sa taille est épaissie, mais admirablement coupée; sa marche, son tour de jupe, son port de tête inspirent la volupté. On ne la voit qu'en blanc, en jupe non traînante ; celle à la mode, malgré sa grâce, lui ferait perdre quelque chose.

XVII. Éléonore. C'est une éveillée; le plus souvent en corset brun, avec la jupe de gaze traînante. Elle est vive, enjouée, et donne plus de plaisir par Momus que par Cypris.

XVIII. XIX, XX, XXI, XXII, XXIII, XXIV, SoFiE, Angélique, Adèle, Zéfire, Zoé, Esther, Zilia. Jeunes personnes, qui viennent rarement dans le jardin le soir, quoiqu'elles demeurent dans une maison voisine, chez une célèbre matrulle. On les nomme les Houris. Sofie est brune, 'Angélique est blonde, Adèle est rouge et Zéfire cendrée. Lorsque vous entrez, on vous livre à Sofie qui, modestement parée, vous reçoit avec une politesse bourgeoise, et vous persuade que vous êtes avec une honnête fille. Elle aiguise les désirs et ne les satisfait pas. Au moment où vous devenez pressant, une porte s'ouvre, vous poursuivez la belle, et vous tombez dans les bras d'Angélique, qui a beaucoup plus d'éclat.

Vous trouvez ici une douce langueur, et tout ce qui peut flatter la vue, des pieds à la tête. Excité par tant de charmes, vous voulez jouir... Angélique se dérobe, et vous trouvez Adèle.

Cette belle rousse ne blesse par aucun défaut de sa couleur ;

elle n'a ni odeur, ni taches rousses : c'est une blancheur éblouissante; elle est plus parfaite qu'Angélique. Vous êtes en feu, elle disparaît comme les deux autres, et vous trouvez Zéfire.

C'est une céleste créature que celle-ci, et la plus belle des quatre. Ses cheveux fms, son air touchant, ses manières caressantes vous empêchent de regretter ses compagnes. Vous ne vous possédez plus, et la délicate Zéfire ne pourrait se défendre d'un homme vigoureux. Quatre nouvelles filles très-jolies viennent à son secours, vous enlèvent, elle fuit, et vous vous refroidissez avec une des quatre.

Zoé est destinée à doubler Zéfire, et non à la remplacer : c'est une charmante blonde! mais ce n'est pas Zéfire.

Esther est une noire parfaite, ayant l'air tendre, languissant : elle parle à peine français. Mais ses demi-expressions sont touchantes et voluptueuses. Elle est née en <» Afrique, au royaume de Juida; c'est une des filles d'un grand du pays; le fils aîné, héritier unique du père, la vendit avec sa mère aux Européens.

Zilia est métive, un peu cuivrée, et paraît descendre d'une Péruvienne et d'un Français. Elle a de belles couleurs rosées, et la peau d'un satiné admirable. On vous demande votre goût : on vous donne Esther, s'il est noir; mais on ne vous la laisse pas : Zilia survient. Elle est unique, et jamais elle n'accorde le complément; de jolies, mais ignobles créatures la substituent.

On donne, pour tout cela, depuis un louis jusqu'à deux, et l'on a de la volupté pour son argent. Mais après avoir passé par les mains de ces créatures, il n'est plus d'homme qui soit homme avec les femmes honnêtes ; il les fuit; il est blasé ; il est nul pour le mariage et la génération. Un jeune seigneur, pour avoir un héritier, a été dernièrement obligé de conduire sa jeune épouse dans cette maison, sans la lui faire connaître; elle a succédé à Zéfire, et elle est devenue mère. Je ne sais; mais il me semble que l'enfant, ainsi conçu, dans le délire de l'imagination d'un père affaibli, sera languissant, imbécile ou vicieux. Les six belles, Sofie, Angélique, Adèle, Zéfire, Esther et Zilia, se nomment les Houris : on assure qu'elles sont encore vierges, et qu'au moment où elles auront cessé de l'être, la matrulls

leur substituera d'autres, qu'elle fait élever pour ce rôle dans une maison séparée,

XXV, XXVI. XXVII, XXVIII. Dorothée, Jeanne, Agnès, CorisANDRE. L'art de la débauche est aujourd'hui porté à Paris beaucoup au delà de ce qu'il était chez les Romains, du temps de Pétrone, de Juvénal, et de Martial ; c'est-à-dire sous les Néron et les Domitien. Les quatre filles que nous venons de nommer, expriment, par leurs noms, leurs charmes, et leur caractère, celui de quatre héroïnes de la Puœllede Voltaire. Pour un louis, elles se succèdent; pour six francs, on n'en a qu'une, et l'on choisit. L'un veut Jeanne, qui est terrible; l'autre la douce et tendre Dorothée, celui-ci Agnès ^la timorée; celui-là la sotte Corisandre.

XXIX, XXX, XXXI, XXXII. Une autre matrulle du Palais- Royal a trouvé un moyen nouveau de gagner de l'argent : elle est riche; elle a fait en grand son métier, qu'elle a pris par goût : avant d'être artiste, elle était amateuse : Elle cherche partout de jolies fillettes, qui ressemblent aux plus belles femmes de la Cour et de la ville; elle les leur fait voir, par des moyens qu'elle paie sans doute aux domestiques, les leur fait imiter du plus près possible ; les habille comme elles ; leur fait affecter le même son de voix, les mêmes nuances, adopter les mêmes mots favoris, les mêmes tournures; et quand elle a réussi, elle découvre les hommes hors de portée, qui sont amoureux de ces dames, et leur fait payer cher une illusion Ixione. Elle a ainsi vendu en effigie tout ce qu'il y a de grand à la Cour et dans le royaume. Elle donneàces filles les noms de leurs ressemblances; et comme les dames sont plus âgées, la Matrulle, parla parure, fait avancer l'aiguille du temps sur ces statues animées. On n'ose ici dire les noms qu'ont portés les quatre filles, dont il est question dans cet article. On les appellera seulement Gertrude, Isabelle, Rosière, et Polhimnie. La matrulle se nommait Cuné-

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