TRENTE^UNIEME ET TRENTE-DEUXIÈME SUNAMITES
SOUCIE ET LISERONE
Les deux dernières de cette soirée s'approchèrent alors, et ce fut la blonde Soucie qut parla.
» Nous sommes deux sœurs. 11 y avait, dans une paroisse de Paris, un prêtre appelé Beaucousin, qui possédait la confiance de toute une maison dévote de marchandes de dentelles et de mousselines. On comptait trois filles dans cette maison. L'aînée, grosse brune, fut seule mariée. Elle resta veuve avec trois enfants. — C'est pour chacune un (lui dirent les deux sœurs); car nous ne nous marierons pas.
» La seconde était brune, laide et bossue; la troisième était blonde, avec des yeux de lapins, et la vue si basse, qu'elle ne voyait qu'à deux pas devant elle : c'était la bossue qui la menait à l'église.
» Elles avaient toutes deux pour confesseur le Beaucousin, bel homme, d'une santé robuste, et très porté pour les femmes. Cet homme avait une grande passion pour deux choses, une belle gorge et une jolie chaussure. Les deux sœurs avaient la première ; elles étaient infiniment soigneuses de la seconde. Les désirs furent excités. La bossue devint éperdûment amoureuse; mais Beaucousin aurait préféré la cadette. Il s'aperçut que, pour avoir libre entrée dans la maison, il fallait cajoler la bossue. 11 le fit; il devint un Dieu pour elle; il en faisait ce qu'il voulait. 11 la posséda...
» Un jour, il dit à la blonde, dont la peau délicate l'affriandait : — Je fais amitié à votre sœur ; mais c'est vous que j'aime : accordez-moi quelque retour, et nous serons heureux. La jeune personne y réfléchit, et finit par consentir. Elle ne fut pas, comme sa sœur, complaisante à la maison ; elle se glissait chez le Beaucousin.
» Les deux sœurs devinrent enceintes. Elles se cachaient l'une de l'autre avec la plus scrupuleuse attention. Elles se choisirent une sage-femme, rue du Plâtre, avec la condition d'avoir une chambre seule.
» Chacune témoigna en particulier à la sœur veuve, le désir d'aller passer trois mois chez une tante, et toutes deux l'obtinrent, sans que la sœur en parlât à l'autre. Au moment du départ, les deux cadettes furent très surprises d'avoir eu la même pensée. La tante de province fut également surprise d'avoir reçu la même prière de renvoyer à Paris les lettres à son adresse sous enveloppe, et elle en avertit la sœur aînée, qui, prudemment, se tut.
» La sage-femme fut plus discrète que la provinciale. Elle reçut les deux sœurs séparément, et charmée de cette pratique, qui lui parut bonne, elle eut soin qu'elles ne se vissent jamais.
» Elles accouchèrent, la blonde de moi ; la brune de ma sœurcousine. Nous tenons de notre père pour la taille et la force, et de nos mères, pour la couleur de la chevelure.
» Après le rétablissement, les deux sœurs parurent arriver de province. L'une dit qu'elle avait été chez une autre parente, qui avait renvoyé à la tante ses lettres, reçues dans la ville sous enveloppe; et la bossue continua d'avouer la tante.
» Nous avions été mises en nourrice, bien secrètement, à ce qu'on croyait. Mais notre tante, la veuve, savait tout. Elle nous laissa têter, et après notre sevrage, un beau matin, elle nous fit enlever, et porter à maman Janus, afin que ses enfants aient la succession de ses sœurs. Nos mères ne savent pas encore cette ruse. Mais maman Janus la leur découvrira, dès que nous aurons fini notre triennat avec l'agioteur, qui nous a préférées
LES SUNAMITES 2O7
pour ses coucheuses, et qui paie trop bien, pour qu'on le néglige. »
Nous avertissons nos lecteurs, que nous leur donnerons la continuation de l'iiistoire de toutes les Sunamites, lorsqu'il sera question de leur second emploi, comme Berceuses, Chanteuses et Convcrseuses.
Ce fut ainsi que se termina la seconde quatorzaine.
TROISIÈME QUATORZAINE