‹ Le Palais-RoyalChapitre 65 sur 92 · DES SUNAMITES EN EXERCICE · texte numérisé non relu

DES SUNAMITES EN EXERCICE

Nous revînmes pour la troisième fois chez Madame Janus, afm d'entendre les origines de ses élèves : ce qui contribuait à nous donner l'histoire de nos mœurs et du genre humain. Les Sunamites qui nous restaient à connaître se nomment Bluette et Barberose; TuUpette et Génétine ; Pivoine et Muscadine ; Orange et Grenade; Piédalouette et Fraisée; Ahricote et Framhoisine; Pêchette et Félicité; outre Reineclaude et Rosemauve.

Toutes ces jeunes filles nous avaient paru très intéressantes! En général, les origines étaient singulières, et nous voulions continuer à voir jusqu'où peuvent aller les écarts de notre espèce.

TRENTE-TROISIÈME ET TRENTE- QUATRIÈME, TRENTE-CINQUIÈME ET TRENTE- SIXIÈME SUNAMITES

BLEUETTE ET BARBEROSE, TULIPETTE ET GÉNÉTINE

Dès que Madame Janus eut fait le signal qu'on pouvait nous parler, nous vîmes s'avancer Bleuette la brune, avec la blonde Barberose, suivies de Tulipette et Génétine. Bleuette prit la parole.

» Nous sommes ici quatre sœurs, nées en légitime mariage, d'un père Picard et fort laid, et d'une mère superbe ; notre père était brun-noiraud; notre mère blonde et rosée; grande, faite au tour, marchant comme les Grâces. — Tenez (interrompit la blonde Génétine), marchant comme ma sœur Bleuette.

» Nous avons eu un frère (reprit Bleuette), laid comme notre père, et une cinquième sœur, qui n'était pas jolie. Pour nous quatre, vous nous voyez. Mon père eut la vogue, à cause de la beauté de mamère. Est-ce qu'il n'alla pas s'imaginer que l'argent devait pleuvoir chez lui, parce qu'il avait une belle femme? Il négligea ses affaires. Ma mère, qui était sage, et qui n'accordait rien à personne, ne recevait rien non plus. Mon père se divertissait, surtout il jouait gros, comptant sur le prétendu trésor de sa femme. Comme la boutique était bonne, ils vécurent comme Cela quatorze à quinze ans.

Un espion de police est malmené au Palais-Iîoijal, le 8 {uillct 1189.

» La maison était alors minée, et il n'y avait plus que de l'apparence. Un soir, après s'être mis au lit, mon père avoua tout bonnement à ma mère l'état de ses affaires, et l'opinion qu'il avait d'elle. Ma mère lui protesta, qu'elle avait toujours été sage, et qu'elle n'avait rien gagné. — Quoi! je ne suis pas cocu, avec une aussi jolie femme, à Paris, fille de relieur qui toutes sont catins!... Me voilà perdu! moi, qui me croyais... des cornes d'or, et qui me suis diverti en conséquence! Ha! je suis perdu!... je suis perdu (criait-il à tue-tête; car je l'entendis). — Je l'entendis aussi, moi (dit Génétine). — Est-il possible qu'il n'y ait qu'une seule jolie femme sage dans toute la capitale, et qu'elle me soit tombée! Ha! mon Dieu! ha! mon Dieu! que vais-je devenir?

» Ma mère fut bien étonnée de ce discours ! Elle fit des représentations. — Brrr (s'écria mon père); je m'embarrasse bien de viande creuse, comme votre chienne de vertu!... Allons, allons, dès demain, ayez la bonté, Madame, d'écouter l'amour de ce richard de Lebreteur, qui me fait la cour pour vous depuis plus de six ans! Mais je vous en croyais d'autres, et je ne voulais pas trop vous fatiguer... Quant à vos guenons de filles, vous savez bien l'histoire du petit Poucet?... Laissez-moi faire...

» Ma mère ne savait que répondre... Le lendemain matin, mon père sortit. Une heure après, il rentra, conduisant le gros Richard. — Monsieur (lui dit-il); je suis le maître; je vous la donne, pour en faire à votre bon plaisir (montrant ma mère). Je suis Picard; si elle raisonne, voyez-vous ce nerf de bœuf ; je l'arrangerai comme une femme d'Abbeville... Il sortit, en achevant ces mots.

» Le richard parla bien clairement à ma mère, qui se prit à pleurer. Il la consola, en lui disant : Ne m'accordez rien ; mais recevez de moi ce qui peut le satisfaire. Je vous donnerai mille francs par mois. Avec cela vous ne serez pas dans le besoin. Mais comme on peut saisir vos meubles, pour les dettes de votre mari, venez dans une maison à moi, et où tout est superbe ! Je vous la donnerai, avec les meubles, le jour de mon bonheur; et en attendant, elle passera sous mon nom... Ma mère que cela

LES SUNAMITES 2l I

n'engageait à rien y consentit. Nous allâmes demeurer dans une maison du richard.

*^ Le même soir, mon père demanda rudement à ma mère, si elle avait donné satisfaction à M. Lebreteur? Elle lui répondit qu'elle ne l'entendait pas. Il s'expliqua. — Ha! Ciel! y pensezvous ? 11 est trop honnête homme pour le demander ! — C'est moi qui vous le demande pour lui; et si vous ne le faites pas, demain je vous assomme. — Quoi ! vous voulez que je donne un pareil exemple à mes filles? — Ha! vous avez raison, Madame! vous avez raison... 11 ne dit plus rien, mais le lendemain matin, il nous ordonna tant à moi qu'à mes sœurs que vous voyez, de nous habiller le plus proprement que nous pourrions. Ma mère nous aida, et nous donna cette grâce qui lui était particulière. Le richard arriva; mon père nous dit : — Allons faire un tour, mes filles, pendant que madame parlera d'affaires avec mon ami... Nous montâmes en fiacre, et nous allâmes au Luxembourg, où mon père nous fit déjeuner. De là un autre fiacre nous prit et nous amena droit ici.

» Maman Janus était prévenue par mon père dès la veille. Elle avait justement besoin de deux couples de tourterelles (comme elle disait alors), l'une pour son financier, l'autre pour son vieux cardinal. Elle nous reçut à bras ouverts. Notre père nous laissa, en nous recommandant d'obéir en tout à notre nouvelle maman.

» Dès qu'il fut parti, maman Janus s'assit là, et se mit à nous exposer notre devoir devant celles de nos compagnes qui le savaient déjà. La persuasion coulait de ses lèvres Elle nous convainquit si bien de la pureté de ses vues, de l'utilité de son art, de la légitimité de sa conduite, que nous nous levâmes pour l'embrasser, enchantées de délivrer notre père et notre mère d'un aussi pesant fardeau que l'entretien de quatre grandes filles.

» Voilà toute notre histoire, maman peut dire que nous nous sommes acquittées de notre devoir à sa satisfaction, et à celle de nos respectables vieillards. »

Génétine prit alors la parole. — Ma sœur Tulipette et ma

sœur Barberose, que vous voyez, ont pourtant fait une petite escapade. Comme elles aiment beaucoup ma mère, elles ont voulu la voir. Elles lui ont écrit, et elles ont été l'attendre à la fenêtre, de peur qu'on ne la laissât pas monter. Dès qu'elles l'ont vue, elles ont couru au-devant d'elle et l'ont embrassée. Notre mère s'est trouvée mal, et maman Janus a eu l'embarras de la faire revenir. Elle lui a tout dit. — Allons, allons (a répondu ma mère), le mal est moins grand pour elles que pour moi. Car mon mari m'a forcé à... avec le richard, bien plus coupablement!... A son retour, il me dit avec dureté : — J'ai perdu vos quatre filles, pour que vous ne leur donniez pas mauvais exemple. Je vous laisse votre fils et la plus jeune, votre petite Reineclaude. Si vous ne m'obéissez pas, dans ce que vous savez, je les perdrai aussi. C'est pourquoi j'ai obéi...

» Voilà tout ce qui nous regarde. Ma mère est triste, mais elle supporte ses peines... »

TRENTE-SEPTIEME ET TRENTE- HUITIÈME, TRENTE-NEUVIÈME ET QUARANTIÈME SUNAMITES

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