ET QUARANTE-SIXIÈME SUNAMITES
PIEDALOUETTE ET FRAISEE, ABRICOTE ET FRAMBOISINE, PÉCHETTE ET FÉLICITÉ
Les six dernières ayant une histoire commune, elles se présentèrent à la fois. C'étaient les troisièmes coucheuses du médecin, de l'agioteur et du tontiniste.
» Nous voilà six (dit la blonde Félicité), qui nous réunissons en groupe, parce que dans les six, je suis la seule qui aurai la hardiesse de parler. Mes amies sont toutes très timides, surtout
Pêchette. Quant aux quatre autres elles m'ont chargée de la commission.
» Pêchette est fille d'une femme violée par des voleurs, après qu'on eut assassiné ou emmené le mari, on ne sait quoi. L'homme et la femme étaient marchands forains. Ils traversaient un bois. Ils furent attaqués. On entraîna la femme dans le bois, où elle éprouva le sortie plus cruel... On lui laissa la vie, et elle la donna, neuf mois après à ma jeune compagne. Elle était voisine de maman Janus ; elle avait horreur de l'enfant qu'elle devait mettre au monde. Elle vint accoucher ici, et pria qu'on l'ôtât de sa vue à jamais. La petite infortunée fut élevée par sa mère d'adoption.
» Quant à moi, je suis fille d'un luthier. Ma mère était très jolie! Mon père putatif était un assez aimable homme. Mais un musicien de l'Opéra parut plus aimable encore à ma mère. Son mari s'en aperçut. Il la guetta, et une nuit qu'il avait feint d'aller à Mantes, chercher (disait-il), du bois à violon, il se cacha. Le musicien vint rassurer ma mère, qui, la nuit, avait peur des revenants. Il resta. Mon père putatif voyait tout. Il prit la chose très mal; mais il ne sonna mot. Ma mère devint enceinte de moi. L'époux savait à quoi s'en tenir. Il me laissa venir au monde, amena une nourrice qui ne se montra pas. Jamais il ne voulut dire à sa femme ce que j'étais devenue. Elle n'osa pas le dénoncer. A quatre ans, je fus remise à maman Janus, qui, en recevant des enfants, avait soin de toujours savoir leur histoire, bon gré, mal gré.
» J'ai grandi, chez elle, avec Pêchette, qui était ma contemporaine, et me voilà... Pardon, si j'ai commencé à parler de moi, mais j'ai voulu m'en débarrasser.
» Nous étions un jour à jouer ensemble, devant la porte, Pêchette et moi, quand deux pauvres petites filles nous abordèrent. L'une disait à l'autre : — Que les demoiselles sont heureuses! Elles jouent, elles rient, elles ont à dîner! Je suis naturellement compatissante, et Pêchette aussi. Nous nous regardâmes attendries : Nous prîmes chacune par la main une des jeunes filles, en leur disant : — Venez chez maman Janus; elle est
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bonne ; elle va vous donner à dîner. Nous les menâmes en courant, et criant: — Maman! voilà deux pauvres petites filles, qui ont bien faim! Maman Janus les fit entrer dans la salle à manger, les questionna, et leur donna un potage; puis elle leur demanda qui elles étaient? Fraisée montrant Piédalouette, répondit : — Elle est orpheline, et fille d'une sœur de ma mère, qui était demoiselle; mais qui, en mourant, il y a six mois, ne lui a rien voulu laisser, pas seulement un liard. Ma mère l'a prise, et l'a nourrie comme nous.
Mais ma mère eut la jambe cassée par un cabriolet, si bien qu'elle n'a plus de quoi nous donner.
» A ce récit, maman Janus fut touchée aux larmes. Elle alla chez la pauvre femme, lui donna de l'argent, et la débarrassa des petites filles. Elle les fit mettre au bain, en arrivant; on jeta leurs habits au coin d'une borne, tant ils étaient mauvais ; on les habilla de neuf, on les mit à une pension, pour les dégrossir; et puis, on les prit avec nous, et elles furent demoiselles, comme nous.
» Un jour, que nous nous amusions ensemble, il y eut une petite dispute, Piédalouette voulait avoir raison; moi aussi. Nous disputions donc bien fort, quand voilà tout à coup, que Fraisée dit à sa cousine, la brune Piédalouette : — Tu disputes ! et c'est elle, avec Péchette, qui nous ont fait ce que nous sommes!... Aussitôt Piédalouette vint se jeter à mon cou, en disant que j'avais trop bon cœur pour avoir jamais tort... Maman Janus nous apprend à être bonnes : Nous fûmes si touchées, Péchette et moi, que depuis ce moment nous n'avons jamais disputé avec nos deux compagnes, et que nous nous aimons tendrement.
» Abricote fut perdue un dimanche, au Jardin des Plantes, vers ces abricotiers, qui étaient au-dessous de la terrasse. Nous y étions toutes quatre, Péchette, Piédalouette, Fraisée et moi. Nous vimes une jolie enfant, aux cheveux frisés et dorés, qui pleurait. Nous l'environnâmes. Elle dit qu'elle avait perdu sa maman. — Nous allons t'en donner une autre ! (lui dîmes-nous). Et nous la menâmes à maman Janus, qui chercha partout le
jour même, et qui le lendemain fit publier qu'elle avait trouvé une jolie enfant. Personne ne réclamant, elle la garda.
» Huit jours après, jour pour jour, nous étions aux Tuileries. Nous jouions sous les arbres, en courant, et nous nous écartâmes auprès des buis, qui n'y sont plus. Là nous vîmes une vilaine femme, qui tâchait de consoler une jeune fille qui pleurait. Cette enfant était bien vêtue. Nous nous mîmes à crier comme des aigles : — Maman! maman Janus ! une petite demoiselle qui pleure! Maman vint auprès de nous, avec les deux chirurgiens qui demeuraient à la maison. Dès que la vilaine femme les vit, elle s'enfuit. Nous menâmes la petite demoiselle à maman. — Qui êtes-vous, ma fille? (lui demanda-t-elle). — Hélas! Madame! je n'ose presque vous le dire. — Dites-moi l'essentiel? Puis-je vous rendre vos parents? — Non, madame : On m'a perdue exprès. J'ai vu fuir ma tante, et mes cris n'ont pu la toucher... Je l'ai vue de la terrasse, monter en carrosse de louage, et s'éloigner. — Venez avec moi, ma belle enfant! (lui dit alors maman Janus) et causons, en marchant. — Madame, (reprit Framboisine ; car c'est cette brune aimable que voilà), vous êtes mère de ces aimables enfants, et vous devez être bonne. — Vous avez de l'esprit! (répondit maman Janus). — Je voulais courir après ma mère, qui m'abandonnait... Cette femme, que vous avez vue, m'a jointe, et m'a proposé de m'emmener. Je n'ai pas voulu. Elle me pressait et me traînait par le bras, en me faisant des compliments, néanmoins vos deux demoiselles sont venues, et vous ont appelée.
» Nous montâmes dans la voiture du médecin de maman ^anus, et nous arrivâmes.
» Ce fut alors que Framboisine nous apprit qu'elle était fille... d'un curé de province, et d'une jeune personne qu'il avait chez lui sous le titre de nièce, quoiqu'elle ne la fût pas ; que jamais elle n'avait été au presbytère; mais, de chez sa nourrice, au couvent; que cette demoiselle, qui se faisait appeler sa tante, mais qu'elle croyait sa mère, l'en avait tirée pour l'amener à Paris; qu'elle avait bien vu, depuis leur arrivée, quelque chose d'inquiet, dans les yeux de sa tante; mais qu'elle ne pouvait
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se prémunir. Qirenfin, après dîner, elles étaient sorties ensemble, et qu'après plusieurs tours, jusqu'à lassitude, la demoiselle avait feint un besoin et s'était évadée...
Tel fut le récit de Framboisine.
» Mamanjanus l'embrassa, dès qu'elle eut fini, en lui disant : — Vous êtes ma fille et voilà vos sœurs... Il aurait fallu voir la reconnaissance de la petite Framboisine, pour s'en former une idée!... HUe fut aussi grande que la bonté de maman... Aussi elle est si bonne pour nous, elle acquiert tant d'empire sur notre cœur qu'elle fait de nous tout ce qu'elle veut, non par séduction, ou par une complaisance basse, mais par la tendre amitié, indépendante de la reconnaissance. »
Nous remerciâmes la jolie Félicité, qui paraissait très bien nommée; car elle était charmante, et après avoir obtenu de Madame Janus la promesse qu'elle nous achèverait l'histoire de ses quarante-huit Sunamites, en temps et lieu, nous la quittâmes pour quelque temps.
FIN DES SUNAMITES.
LES EX-SUNAMITES