PIVOINE ET MUSCADINE, ORANGE ET GRENADE
Nous avions à peine remercié la provoquante Bleuette et la mignonne Génétine, que nous vîmes s'avancer quatre autres Sunamites, ayant à leur tête la blonde Orange.
» Nous sommes filles (nous dit-elle), mes trois compagnes et
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moi, de deux voisines de la rue de l'Arbre-sec; l'une, marchande bijoutière (c'est ma mère), l'autre, marchande papetière (mère de mes trois compagnes). Ma mère, fille, était marchande de petits bijoux, dans le passage de l'ancien Palais-Royal à la rue de Richelieu. Un intrigant, natif de Lectoure, en voyant une aussi charmante personne quela jeune marchande spécula qu'il pouvait faire fortune avec l'emplette de ce bijou. 11 jouait, et gagnait quelquefois. A la première bonne veine, il réunit l'adresse au hasard, et, dans la séance, gagna trois mille louis. 11 s'arrêta là, par un motif plus puissant que la passion du jeu; celui d'avoir ma mère. Il se fit recevoir marchand bijoutier, sous le nom d'un apprenti, qui lui céda son nom et ses droits entre eux, il leva une superbe boutique; qui en compose aujourd'hui deux, dans la rue de l'Arbre-sec; la garnit, et, bien établi, vint demander ma mère. Il était fort laid! mais la boutique était si belle! Il y avait un autel en niche pour la marchande; les portes et les donne-jour avaient de si beaux verres de Bohême, que tout cela tourna la tète de la jeune marchande privilégiée.
» Dés qu'elle eut consenti, on la mena chez les marchands de la rue Saint-Honoré-Ferronnerie, se choisir des robes, des mousselines, des dentelles, des gazes; et dans la rue Saint- Honoré-I'Oratoire, faire emplette des bijoux les plus brillants et les mieux montés. Elle en prit considérablement, parce qu'ils devaient rentrer dans la boutique et faire partie du, fond.
» Tout cela fait, on se maria.
» Le soir des noces, le laid mari dit à la jolie épousée : — Madame, ne croyez pas que j'aie voulu faire à une aussi belle personne que vous, le tort de lui donner, pour coucheur, un magot tel que moi! Non, non ! je ne vous toucherai pas... Ditesmoi seulement, dans la vérité, avez-vous votre pucelage? — La question est singulière. Monsieur. — Elle est de pure curiosité : je ne vous en voudrai pas, si la qualité de vierge vous manque; mais je prendrai mes arrangements en conséquence. — Monsieur, je suis honnête, et jamais je n'ai manqué à la vertu. — Je vous crois, ma belle; mais en qualité de mari, j'ai droit d'y voir. Ma mère fit quelques difficultés : mais enfin.
craignant qu'on ne la soupçonnât de craindre quelque chose, elle abandonna ses charmes à la curiosité du laid Gascon... 11 usa longuement de sa complaisance.
» Vous êtes parfaite! (lui dit-il enfin); et ne fussiez- vous pas pucelle, vous le paraissez : cela me suffit. — Quoi! Monsieur! — Paix! ma belle! c'est un bien plus grand mérite de le paraître, sans l'être, que de l'être sans le paraître. — Mais je le suis. — J'aimerais mieux que vous ne le fussiez pas, à présent, et que la jouissance, même répétée, vous laissât telle queje viens de vous voir. — Monsieur! — J'ai mes raisons... A présent. Madame, vous allez vous mettre au lit. Je ne troublerai pas votre tranquillité! Je ne ternirai pas ces charmes brillants! Je m'en garderai bien! Vous êtes l'effet le plus précieux de ma boutique!... Parlez, Madame; tout ce qui pourra vous satisfaire sera ma loi; je ne veux que votre bonheur; le mien sera d'être à vos ordres et l'instrument de vos félicités! — En vérité, Monsieur, vous m'étonnez! — Soit, mais je suis vrai.
» Je vous passerai une infinité d'autres propos qui eurent lieu les jours suivants. Ma mère fut mise comme une duchesse. Elle ne descendait à la boutique qu'à midi, après une demi-toilette, présidée par son Gascon. Elle était alors à croquer. Tout le monde l'admirait. A deux heures, on faisait la grande toilette; ni rouge ni blanc : la fraîcheur naturelle et le contentement en tenaient lieu. On dînait. Mets délicats et salubres pour Madame. On se remettait à l'hôtel, aux bougies.
» Cette conduite amena pour chalands la cour et la ville. L'admiratif Gascon ne parlait à sa femme qu'avec respect, et en la traitant de Madame. Enfin, enfin, arriva ce qu'il désirait.
» Un riche et jeune mylord vit la belle bijoutière, et en devint éperdument amoureux. Le Gascon lut dans son âme, avant lui-même. Aussitôt, il dépêche en Angleterre, pour connaître l'état des affaires du lord, et ce qu'il en pourrait tirer. Il apprend que mylord*** jouit de soixante mille livres sterling de revenu, qu'il ne doit rien, et qu'il a encore des espérances. 11 forme alors le projet d'englober tout le superflu de mylord. 11 aurait été peut-être utile de communiquer son plan à sa
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femme; mais croirait-on que ce Gascon avait une sorte de probité délicate : — Je veux vendre à mylord une femme qui m'appartient : je la vends pucelle, parce que son pucelage étant à moi, ce que je vends est le fruit de mes privations et de mes épargnes. Mais qu'est-ce qu'une femme qui n'est vierge que de corps? Il faut qu'elle le soit d'àme, d'esprit, de cœur. Je ne' dois donc pas porter atteinte à sa vertu : je dois ressembler à mon voisin le papetier qui, conduisant sa femme par le bras, au moment où deux poissardes se disaient des horreurs, se mit à crier plus haut qu'elles en parlant à son épouse et lui tenant les mains. Et quand elle lui demanda ensuite, pourquoi cela, il lui dit : — C'est que je ne voulais pas que la pureté de vos oreilles fût blessée.
» D'après ce plan, le Gascon ne dit mot, Mylord parla. La bijoutière rougit, et ne lui montra que de la vertu. Le Gascon écoutait sans être vu. En sortant, il dit au lord : — Je vous ai entendu. Mylord fut étonné. Mais le Gascon n'ayant rien ajouté, s'étant retiré méme^ et ayant refermé la porte, mylord regarda s'il parlait à sa femme. Non ; il rentra dans son cabinet. La voiture partit. Mais à vingt pas, mylord fit arrêter, descendit et vint épier. Le mari était dans son cabinet. La belle marchande servait ou faisait servir avec un air d'innocence ravissant. Mylord ne se retira qu'à la fermeture de la boutique.
» Le lendemain matin, il revint. La belle marchande n'était pas encore descendue. — Vous m'avez entendu (dit-il au bijoutier) : voussavezbienque j'adore votre femme? — Oui, mylord; mais je sais aussi qu'elle est sage et je ne crains rien. — Je l'adore (reprit le lord), et je donnerais... ma fortune pour la posséder, — Je le crois! J'ai fait sa fortune, moi, car je suis riche et gentilhomme; si j'avais été duc et pair, je serais marchand, comme vous me voyez, ou elle serait duchesse, car je l'aurais également épousée... Vous ne savez pas jusqu'où vont ma tendresse et mon respect pour elle! Imaginez... que... mais je n'ose pas dire cela... — Parlez, parlez, je vous en prie! (s'écria mylord). — Eh bien, je voulais dire, que l'ayant trouvée pucelle, et si belle que rien n'est au-dessus, j'ai craint de gâter
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ce bijou!... Elle l'est encore... Je n'ai pas encore osé ternir ces belles joues par mes baisers; presser ces lèvres de rose de mes lèvres flétries... Elle est comme l'enfant qui vient de naître... Et voyez le plaisir que j'ai à vous parler d'elle!... Tenez, je l'aime tant, et je l'admire si fort, que je veux que vous voyiez sa fraîcheur, à ion insu... Venez, venez ! Il mena mylord.
» La modeste bijoutière était seule en ce moment; elle renvoyait toujours la femme de chambre, au moment d'entrer au bain ; elle était presque nue : elle entre et tout tombe. 11 prit au lord une crispation ; il fut prêt à s'écrier ! ... Le Gascon le retint. . . Quand il eut rassasié ses regards, et que la belle fut sortie du bain, le lord et le marchand descendirent.
» — Mon cher ami! (dit mylord), ma vie dépend de vous : puisque vous ne jouissez pas de votre femme, par excès d'amour, un mari aussi délicat est capable de me la céder, si je parviens à lui plaire... Je lui assure cent mille livres de rentes, à elle et à vous. — L'intérêt n'a aucun pouvoir sur moi, (répondit le Gascon); mais j'accepterais... les cent mille livres tournois de rente pour ma femme... Les hasards du commerce sont si grands!... Je la verrais en sûreté... Ma tendresse pour elle me sollicite... Mais souffrir que vous corrompiez cette belle âme! que vous séduisiez ma femme! Non, non! — J'en mourrai... — Eh bien... je donne les cent mille livres tournois de rentes sous une condition. — Moi, je ne les accepterai, malgré tout le désir que j'ai d'assurer une grande fortune à ma femme, qui le mérite si bien !... aussi qu'à une condition !... — Parlez. Que voulez-vous que je devienne? — Heureux. Je veux tout accorder, mon honnêteté, le bonheur de ma femme. Vous ne la séduirez pas : j'en souffrirais trop : mais vous vous approcherez d'elle... sous mon nom!... Hé! ne croyez pas que je veuille vous tromper! Je suis mécontent de sa femme de chambre : Donnez-lui de votre main une fille qui soit votre espionne. — Ha! (s'écria le lord), je le veux! et allons passer le contrat.
» Ils y allèrent. Les cent mille livres de rentes bien hypothéquées, ils revinrent. Le lord dit qu'il enverrait le soir même une femme de chambre. Le Gascon renvoya celle de sa femme.
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non qu'il en fût mécontent, mais elle était jolie, et il voulait en faire sa maîtresse; il la mit en chambre, au pourtour de la nouvelle Halle. A six heures du soir, comme on arrivait, un quart d'heure après la sortie de la précédente, parut la nouvelle fille. Elle avait l'air bien singulier! Mais c'était le choix de mylord et le Gascon l'accepta. La belle bijoutière ne la trouva pas aussi désagréable que son mari le craignit; malgré son air masculin et elle fut installée.
» Mylord ne paraissait pas. La bijoutière pensa naturellement que c'était à cause de sa déclaration de la veille. Le Gascon, lui, l'attendait le soir. Ne le voyant pas. il en parla, très en particulier à la femme de chambre. Elle lui répondit, qu'il fit tous les semblants de coucher avec sa femme et qu'elle se chargeait d'introduire mylord.
» En conséquence, le Gascon dit à sa femme, qu'il avait résolu d'avoir un héritier, pour écarter les galants par une grossesse. La belle rougit et se tut. A l'heure de se coucher, le mari feignit de se préparer à entrer au lit. La femme de chambre cependant s'était retirée. A l'extinction des bougies, mylord vint prendre le mari parle bras. Celui-ci, au fait, parla comme se couchant, tandis que mylord entrait dans le lit. Il feignit de dormir. La belle dormit tout de bon, et ne s'éveilla que pressée dans les bras de mylord.
» Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'elle parla de mylord. Elle l'avait trouvé aimable, et elle le dit, en remerciant son mari de contribuer à sauver sa vertu. Cet aveu lui valut redoublement de caresses. Cette nuit fut très heureuse !
Le lendemain, la belle marchande regardait son mari d'un air languissant. Elle dit à Virago, sa nouvelle femme de chambre, qu'elle trouvait son mari moins laid, depuis qu'elle avait couché avec lui. Virago eut peur qu'elle n'allât aimer un monstre pareil, et elle lui avoua, que du consentement du Gascon, qui la veille, avait accepté cent mille livres de rentes, elle avait introduit mylord. La bijoutière parut rêveuse. Alors Virago se jetant à ses genoux, lui dit : — Vous voyez le coupable! Je suis le lord anglais, qui ne m'en suis fié qu'à moi-même, de la
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probité de votre mari. Pardonnez à l'amant le plus tendre, et laissez-le vous servir, au moins quelque temps ! Le jeune lord ne parlait ainsi, qu'après le bain; il avait tout vu. La belle lui présenta sa main qu'il baisa. On fit venir une coiffeuse; Virago ne sachant pas coiffer ; et comme le mari avait eu soin de se tenir aux écoutes, il connut tout, et se comporta en conséquence.
» Ma mère me mit au monde, au bout de neuf mois. Mylord n'en avait resté que six, femme de chambre. Il emmena ma mère, quand elle fut relevée, et comme les cent mille livres ne se trouvaient données qu'à elle, le Gascon n'eut rien. Cet homme enragé m'ôta de chez ma nourrice, et me cacha auprès de maman Janus, qui n'est instruite que depuis quelques jours.
» Comme il est très avare, il voulut recevoir un prix de ma personne. Maman le donna. Sa voisine la papetière avait trois filles, les mêmes que vous voyez, la brune Pivoine, la blonde Muscadine et Grenade ma camarade coucheuse, parce qu'elle est brune. Le Gascon sûr de ne pas être découvert, vint dire à maman Janus, qu'il avait encore d'autres filles à vendre, d'une maîtresse qui se croyait sa femme; ajoutant, qu'il y était forcé, à cause du besoin où il se trouvait. 11 vanta la pudeur de la papetière qu'il disait sa maîtresse et la santé de ses enfants. Maman Janus accepta, quand elle eut vu les trois petites filles. Le Gascon, un beau jour, qu'on les avait laissées seules, les fit écarter de la maison, par une courtière à lui, et dès qu'elles furent hors du quartier, on les mit dans un fiacre qui les amena ici. Le Gascon ne parut pas devant elles. Maman Janus dit à ces enfants que c'était leur papa qui les avait amenées, et qui les vendait, parce qu'il était ruiné. Elles le crurent, et ce n'est que depuis très peu de jours, que la courtière est venue tout découvrir à maman. Elle a proposé à mes trois compagnes de les rendre sur-le-champ à leurs parents. Mais des personnes sages ont dit qu'il fallait examiner. D'ailleurs, nous sommes si bien avec elle, nous l'aimons si tendrement, les avantages qu'on nous fait sont si près d'échoir, que nous voulons attendre que nous les ayons reçus. Dans quelques années, vous
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saurez ce que nous serons devenues. Notre vieux duc et notre vieux maréchal paraissent nous aimer beaucoup, et nous promettent monts et merveilles! »
Tel fut le singulier récit de la belle Orange, dont nous nous sommes rappelé d'avoir connu la mère, en 1767 ou 1768. C'était effectivement une superbe femme! Elle resta peu de temps dans sa belle boutique, et nous ignorions ce qu'elle était devenue. Nous la faisons chercher en Angleterre, pour lui rendre sa fille.
Nous l'avons découverte.