AUBÉPINE ET ÉPI NEVI NETTE
Nous ne pouvons faire qu'un seul article de ces cinq jeunes personnes, quoique dans les trois ordres. La raison en est qu'elles sont toutes avec le même homme, le maréchal. Il a choisi la modeste Jacinthe, parce qu'elle lui a plu. 11 a Roseblanche, parce qu'elle chante comme mademoiselle Renaud; Narcisse, parce qu'elle narre avec grâce; et les deux autres sont ses uniques Sunamites; mais, pour les ménager, il ne les emploie que l'hiver. Ce fut Narcisse qui nous fit ce récit qu'on va lire, un jour que nous la rencontrâmes chez Madame Janus.
» Je suis charmée de vous voir (nous dit-elle, en nous apercevant;. Savez-vous que nous sommes cinq à demeure, chez le maréchal? Jacinthe, que vous connaissez, mes trois sœurs et moi?... Mais Jacinthe va nous quitter. Les enfants qu'ont eus ses parents sont morts de la petite vérole, et on est trop heu-
reux de la retrouver, avec toutes les preuves que maman Janus a conservées. Elle a un beau parti, car ses parents sont riches; et l'on a dit qu'elle avait été élevée au couvent. On a trouvé une supérieure, qui l'assure négligemment. Comment donc! c'est un homme de marque! Mais que fait cela? Elle est une jolie femme, et une jolie femme pleine de mérite ! Il n'existe personne au monde qui la surpasse. Vous n'avez pas d'idée de son talent pour plaire, et pour gagner l'estime! M. le maréchal ne semblait l'avoir prise que pour nous faire admirer ses vertus. Douce, modeste, obligeante, excellent cœur, désintéressée jusqu'à s'oublier toujours; malgré cela, économe et soigneuse, elle offrait la réalité de la perfection. M. le maréchal a été sur le point de l'épouser. Mais il a préféré, pour elle, le sort qu'elle va obtenir. Elle est toujours avec nous, parce que son mariage se traite en pourparlers. Elle va recevoir les visites de son futur à la grille du couvent. »
Voilà ce que nous dit Narcisse. Comme nous imprimons. Jacinthe est mariée; et il est impossible qu'elle ne soit pas heureuse, avec son caractère et sa beauté.
» — Roseblanche ma sœur (reprit Narcisse), avec sa voix enchanteresse, est le charme de la société de M. le maréchal. On la lui demande de tous côtés, pour Y Opéra, pour les Italiens, même pour les Français, qui commencent à chanter aussi. Mais ce digne protecteur a sur elle les vues les plus hautes, que vous me permettrez de vous taire. »
Elle nous les a tues effectivement; mais nous les avons découvertes. Il faut que le maréchal soit bien enchanté de la belle voix de Blanchette, pour faire ce qu'on nous a dit. On assure qu'il lui a donné le titre de sa femme, pour l'élever au rang le plus considéré ; tandis que, par un excès de bonté sans
exemple, il lui donne
la réalité du mariage... Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle sera bientôt mère... (Au reste, nous n'exposons que des faits. Nous peignons ; et d'après nos récits, on jugera la fm du xviii^ siècle, que nous ne calomnions pas. Nous nous contentons de déguiser les noms et la condition des personnages.)
» — Je pourrais à présent vous parler de moi (continua Narcisse); mais non; je veux vous dire auparavant, quel est le sort de mes deux jeunes sœurs, que je vous ai nommées autrefois.
» Aubépine était une enfant, lors de notre malheur. Elle l'ignore. C'est dire qu'Epinevinette ne le sait pas non plus. M. le Maréchal, qui les aime tendrement, parce que l'amitié peut s'étendre également à plusieurs objets, vient d'assurer leur établissement d'une manière un peu singulière ! M. De M***, son parent, avait une fille unique, qui est morte. 11 en fut au désespoir, et rejeta toutes ses espérances sur une nièce, qui mourut aussi. Le duc alors voulut mourir lui-même; il se regarda comme coupable ; il dit que son malheur s'était répandu sur sa nièce, et qu'elle n'était morte, que parce qu'il l'avait aimée. La tête lui tourna. 11 est dans un état de presque imbécillité. M. le Maréchal, guidé par son amitié pour Aubépine et Epinevinette, s'avisa un jour de les mener à son parent, et de lui dire : — Mon cher duc! ta fille et ta nièce existent encore : les voici. C'est la raison affaiblie qui te fait croire à leur mort! Le duc semble s'éveiller; l'excès de sa joie fut tel qu'il s'évanouit. On le fit revenir. 11 demanda sa fille. On lui présenta Epinevinette. — Oui! s'écria l'infortuné, la voilà! voilà ma fille! Aubépine s'avance. — Et voilà ma nièce! l'une est brune... c'est ma fille... Celle-ci est blonde... c'est ma nièce! Depuis ce moment, le duc est heureux par une illusion. 11 croit voir ses enfants. On va lui remettre les deux jeunes personnes chez lui, et à sa mort, on les mariera très avantageusement, sous des noms supposés.
Quant à moi, monsieur l'historiographe, je ne suis pas a plaindre. En faisant pour ma sœur, autant qu'il a fait, le généreux Maréchal n'a pas oublié que je suis sa restauratrice, et sa chère causeuse, comme il m'appelle. J'ai un état assuré. Si je deviens mère, mes enfants auront un sort, et de la naissance, qui est aussi nécessaire que la fortune. C'est ainsi, crédules humains, que les gens adroits se moquent de vous, de vos opinions, de vos préjugés, de toutes vos niaiseries. La nature,
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en nous faisant hommes et femmes, nous a élevés au-dessus de toute l'animalité. Rien ne peut nous dégrader, pas même le crime. Et les humains l'ont si bien senti que c'est moins le crime qui flétrit, que le bourreau et l'échafaud... Je ne vous en dirai pas davantage. »
Narcisse était chez Madame Janus avec ses trois sœurs et Jacinthe. Je les admirai toutes cinq, et je faisais de profondes réflexions sur les caprices de la fortune ! Nous avouerons que nous ne pouvons nous défendre d'une sorte de considération pour cette Janus, malgré son métier, en voyant le respect, la tendresse, la reconnaissance que lui marquent toutes ses filles, même la modeste, la chaste Jacinthe!
Nous n'avons jamais pu savoir au juste quel était le mari de Narcisse. Soit qu'il fût trop élevé, soit que ce fût un mariage clandestin, soit qu'il fût contracté par une personne non mariable, sous le nom d'une qui l'était (ce que nous présumons), jamais Madame Janus n'a voulu s'ouvrir, et nous sommes obligé de laisser cette lacune à notre histoire.