SEPTIÈME ET HUITIÈME BERCEUSES
JULIENNE ET CENTAUREE
Il nous paraissait que c'était Julienne qui était fille de la marquise, depuis que nous connaissions de vue cette dame et sa femme de chambre. Julienne était blonde comme sa mère; ses traits étaient calqués sur les siens; nous eûmes la hardiesse de demander un entretien à cette dame, et de lui parler de sa fille. Elle nous reçut très bien, mais elle nia les faits, et nous assura qu'elle était calomniée. La femme de chambre, incertaine, prise a part, à l'insu de sa maîtresse, avoua tout, et témoigna le plus vif désir de voir sa fille, assurant qu'elle la reconnaîtrait dans cent mille. Nous le lui promîmes, pour le temps où Lavande serait établie.
Un riche vieillard avait entendu parler des deux jeunes filles de cet article, par les deux hommes dont elles avaient été Sunamites, Ces vieillards caducs en avaient d'autres, auxquelles ils s'étaient attachés ; mais ils conservaient un souvenir reconnaissant de leurs restauratrices. Le vieillard instruit par un d'eux, vint chez Madame Janus, pour choisir, soit des Sunamites, soit des Berceuses, suivant que le cœur lui en dirait. 11 vit les Sunamites à louer, et il fut épris de Julienne et de Centaurée : car c'était une règle, que ces jeunes filles n'allaient pas seules, chez les riches vieillards, à cause de l'ennui qui avait manqué d'en faire mourir une.
M. A. D. p. emmena donc les deux compagnes, après avoir contracté les engagements convenables. Ce vieillard avait une fille, mariée depuis vingt ans, et un fils unique, qui avait des
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enfants. Il était si vieux que sa famille était sans cesse chez lui. Mais comme il voulait cacher ses Berceuses, il ne la reçut plus qu'avec précaution : ce qui donna des inquiétudes.
Un jour cependant, par la trahison d'un laquais gagné, le jeune A. D. p., petit-fils, parvint jusqu'à son aïeul, au moment où Julienne, assise dans un fauteuil auprès du vieillard (tandis que Centaurée l'amusait à une harpe), en recevait les plus tendres caresses.
— Ma fille! (lui disait le vieillard), d'où vient-il que mon cœur est si sensible pour vous?... Ma chère enfant! je vous dois le bonheur de mes derniers jours ! C'est une tendresse paternelle que j'éprouve !... Je crois revoir ma fille, à l'âge que vous avez ; mais embellie; vous êtes plus jolie qu'elle ne l'était.
En ce moment, le petit-fils, jeune homme de vingt-cinq ans, heurta quelque chose, et fut aperçu, tant du vieillard, que des deux jeunes personnes. Son aïeul le gronda de le surprendre. Mais il fut adouci par Julienne, qui le priait pour le jeune homme. Elle était si belle, si provocante, que la sympathie agit sur-le-champ. A. D. p. se mit aux genoux de la jeune beauté en lui disant : — Fée céleste! je ne vous connais pas; mais je vous suis attaché pour jamais!
Le vieillard fit un cri de joie, et embrassa son petit-fils...
Depuis ce moment, la porte fut ouverte à la famille. Le lendemain, la marquise de L*** vint chez son père. Elle vit Julienne, et fut émue. Elle se rappela ce qu'on lui avait dit de sa fille; elle la fit parler, et la reconnut, mais sans le témoigner. Ce fut à son père seul qu'elle fit sa confidence. Le vieillard, ne voyant que le bonheur de retrouver une petite-fille, dans Julienne, en pleurait de joie. Ce fut lui qui lui proposa de la faire épouser au jeune A. D. p. La marquise le désirait fort! Mais le père du jeune homme hésitait.
Dans le même temps, le jeune comte de L*** arriva de sa garnison. Il vit Centaurée, s'en fit aimer, et il y parut. Le vieillard aimait fort ses deux berceuses ! Il seconda la passion de son autre petit-fils. Centaurée accoucha d'un fils sain et vigoureux. Le vieillard lui-même le présenta au marquis de L***, son
gendre, en lui disant : — Voyez si vous voulez le rendre malheureux, le vouer à l'opprobre? Dans un premier attendrissement, il consentit.
Le même jour, on maria les deux couples, et l'on en fut ensuite tout étonné! Mais les deux enchanteresses, accoutumées à plaire, et stylées par maman Janus, firent leur cour aux pères de leurs maris, et les captèrent si bien, qu'elles prirent sur eux un empire absolu. Elles les menaient à leur gré. La marquise était ravie du pouvoir de sa fille. Mais l'épouse de Monsieur A. D. p. était un peu jalouse de sa bru. Il y eut quelques nuages d'humeur. Ce fut alors que Julienne, guidée par les conseils de maman Janus, entreprit de gagner cette femme acariâtre, par ses complaisances et ses cajoleries. Elle y réussit par un seul des moyens qu'elle employa. Ce fut de se rendre Vempleiteuse de la mère-tante. Elle se chargea de l'achat des coiffures et des robes. Elle la parait elle-même. Centaurée en fit autant pour la marquise, et en peu de temps, elles ont été adorées. Tant il est vrai, qu'il ne faut que le vouloir, pour gagner les cœurs.
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