NEUVIÈME, DIXIÈME, ONZIÈME
ET DOUZIÈME CHANTEUvSES
SOUCIE ET GENETINE, MUSCADINE ET GRENADE, PIÉDALOUETTE, ABRICOTE ET FÉLICITÉ
On sait que Soucie est fille de la blonde mousselinière, et que Génétine est sœur de Bluette, Barberose et Tulipette.
Soucie a la voix douce, harmonieuse, touchante; Génétine l'a sonore, argentine. Lorsqu'elles chantent ensemble, elles produisent un effet surprenant!... Un jour, qu'elles étudiaient une ariette nouvelle, et qu'elles se concertaient, deux seigneurs polonais, nouvellement logés dans un hôtel du voisinage^ se trouvèrent sous la fenêtre du salon. L'un d'eux dit à l'autre : — Voilà deux voix délicieuses! — Je gage, à discrétion (dit le comte Stanislas), que celle qui a la voix douce est blonde, charmante et tendre. Je gage, à discrétion, que l'autre est brune, éveillée, volage. — Je gage que la voix douce est brune (répondit le jeune prince Sigismond); que la voix argentine est blonde, et que toutes deux sont des femmes de vingt-cinq ans, d'une beauté médiocre. Chacun des deux posa sa gageure; puis, s'étant informés de la maison, ils y entrèrent.
Madame Janus les reçut. Elle les écouta, sourit, en leur disant : — Ce n'est pas tout, Messieurs ; il faut deviner les deux cantatrices, au milieu du groupe de leurs compagnes. (C'étaient Muscadine, Abricote, Piédalouette et Félicité.)
En voyant sept jeunes personnes charmantes, les deux seigneurs étrangers parurent dans le plus grand étonnement !... — Madame (dit le jeune prince), il faut ici fermer les yeux pour ne pas être ébloui. Je confesse que je ne puis reconnaître, à la figure, celles qui ont chanté. Le comte, après un long examen, en dit autant. Les jeunes personnes sourirent, Madame Janus les fit toutes sortir, et d'une pièce voisine, Muscadine fit entendre les sons d'une voix brillante, en chantant le rôle d'Eurydice.
— Ce n'est pas celle-là (dirent les deux Polonais). Abricote chanta une ariette de Zémire-A{or .
— Ni celle-ci (dirent les Polonais).
Grenade chanta une scène du rôle à'Alceste.
— Ce n'est pas une des nôtres (s'écrièrent les étrangers). Piédalouette chanta une ariette de Nina.
— Ni celle-ci.
Félicité se fit entendre. C'était un son de voix doux, mélodieux.
Les Polonais hésitèrent. Elle continua, et ils assurèrent que ce n'était pas une de leurs cantatrices.
Enfin Génétine et Soucie exécutèrent les morceaux que voici :
Génétine.
C'est pour vous-même Que je vous aime :
Par ma langueur, A votre cœur Je voulais plaire :
Si la gaîté, Si le mystère, L'agilité, L'activité, L'aménité De caractère Conviennent mieux;
J'espère L'avoir à vos yeux?
Mais au contraire, Si la rigueur, Si la pudeur
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Sévère,
Devaient faire
Votre bonheur,
Je sens mon cœur;
Il gémira,
Ressentira
La gêne amère; Mais il se soumettra,
Déguisera Une flamme si chère,
Comme il pourra.
Soucie. Fille charmante! \
Ta voix touchante Rend un époux A celle que ce rendez-vous Avait trahie; Et Rosalie Fixant mon cœur, Est son vengeur.
Génétine. Quoi! déjà volage?
Déjà vous cessez De me rendre hommage.
Et vous l'adressez A celle que vous délaissez!
Reconnaissez l'objet qu'outrage Votre légèreté !
Ursule a chanté.
Elle vous a dompté Par sa mélodie!
Dites, je vous prie,
Est-il beauté
Plus accomplie?
je vous défie
De me citer,
De me vanter,
Femme jolie
A régaler?
Soucie. Cette voix si tendre, Je n'ai pu l'entendre, Sans être touché!...
J'ai cherché,
D'étrange sorte, Un bonheur lointain
Qu'à ma porte J'avais sous la main.
Autre mode.
Mon cher époux!
Pardonnez-vous
La tromperie
Que Rosalie
Vous fait pour nous.
De vous déplaire
J'avais bien peur!
Elle et ma sœur
Ont voulu faire
Ce tour menteur!
De mon scrupule
Elles ont ri :
Mais un mari,
Peut se fâcher ■
Qu'on dissimule
Pour le toucher!
— Les voilà! les voilà ! (s'écrièrent les deux étrangers).
— Une des deux va paraître : devinez-la? (dit Madame Janus, qui possédait au suprême degré l'art d'exciter l'intérêt, par les retards)... Elle amena Génétine.
A son air modeste, à ses regards tempérés par la timidité, le jeune prince lui donna la voix douce, et son cœur. Le comte, plus expérimenté, la fit rire. Génétine voulut le faire, en chantant une ariette, tirée d'une pièce non encore jouée, et mise en musique par son maître.
En vérité, Monsieur plaisante !
Hé oui, vraiment, ce ton m'enchante!
Le fat! me donne mon congé...
Bien obligé !
Ha! pauvre amante!
11 a changé, S'est dégagé !
Avec une infante
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II s'est arrangé !
[Pleurant.] Ha! ha! ha! [Riant.] Ha! ha! ha!
Il n'a pas ménagé Une flamme naissante!
11 a négligé Affligé, Dérangé, Ravagé Le cœur qu'il a plongé Dans une douleur étonnante?
[Pleurant.) Ha! ha! ha! [Riant.) Ha! ha! ha!
Je rédige,
Je transige,
Et J'exige
Qu'on fustige, Après l'avoir interrogé, Cet amant si mal dirigé!
C'est un vertige, Que le pauvre homme a; [Pleurant.) Ha! ha! ha! [Riant.) Ha! ha! ha! Je le plante là! [Elle sort.)
Le comte assura qu'il reconnaissait sa belle à sa voix argentine... — Vous auriez perdu (s'écria le jeune prince), vous avez dit qu'elle était brune!
Madame Janus leur conseilla d'attendre. Elle fit entrer Soucie. Au son de sa voix parlée, les Polonais s'accordèrent à lui donner l'organe le plus doux : mais alors, le comte avait doublement perdu. Le jeune prince lui fit grâce du prix de la gageure à discrétion, qu'il aurait pu fixer très haut, et demanda seulement le privilège du choix (car il se croyait dans une maison de plaisirs faciles). Madame Janus, qui lut dans sa pensée, lui donna les éclaircissements nécessaires. — Hé bien, je persiste à demander le choix (répondit-il), pour faire à Mademoiselle tout le bien que je pourrai! Le comte s'empressa d'y consentir : car il préférait Génétine : de sorte que les deux hommes furent d'accord.
Ils demandèrent ensuite, s'ils ne pourraient pas avoir leurs
belles comme cantatrices? Madame Janus leur apprit alors, qu'elle ne confiait ses élèves, surtout aux jeunes gens, qu'après un dépôt réel et solide, qui répondît des événements, si elles étaient trompées, par un perfide ou un téméraire. Elle exigea le fonds de douze mille livres de rentes. Elle ne s'attendait pas à se voir prise au mot! Les seigneurs polonais, tous deux excessivement riches, offrirent également de déposer, avant que d'obtenir la société de leurs belles ; et cette affaire fut remise au lendemain.
Madame Janus les avait presque oubliés, lorsqu'ils reparurent, avec cinq de leurs compatriotes, des plus riches familles du pays. Ces nouveaux venus firent chanter les cantatrices, et choisirent chacun celle qui leur convenait. Félicité eut un jeune homme, encore sous la conduite de son gouverneur; Abricote un célibataire de trente-cinq ans, Piédalouette, un officier de vingt-cinq; Grenade, un prince R — I; et Muscadine, un seigneur russe.
On effectua les sept dépôts le jour même. Les conditions furent que les amants pourraient emmener les belles dans leurs pays; à condition de les bien traiter, de les défrayer, de leur faire un sort, et, dans le cas d'un sujet de plainte légitime, comme renvoi, injures, mauvais procédés, ou la maternité, de leur laisser le dépôt, sans avoir d'autre arbitre que Madame Janus.
Tout étant ainsi disposé, la maman laissa librement voir ses élèves, jusqu'au départ. Aucune ne devint enceinte à Paris; mais comme toutes écoutèrent leurs amants, les dépôts furent gagnés, les amants le reconnurent, et l'argent fut placé. Une condition nouvelle, agréée de toutes les parties, c'est que les rentes resteraient sous la tutelle de Madame Janus.
Tous les amants emmenèrent leurs cantatrices. Grenade et Muscadine, qui étaient sœurs, et qui connaissaient leur mère, se sont mariées à Varsovie, et sont revenues à Paris, avec leurs maris, et chacune trois enfants. Elles ont fait la consolation de la papetière.
Soucie et Génétine, sont comtesse et princesse en Pologne.
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Félicité jouit du même bonheur.
Abricote et Piédalouette ont été les moins fortunées. Leurs amants voulurent les vendre à la charge de retirer leurs dépôts, dont se chargeraient les nouveaux amants. Mais ceux-ci ne purent jamais plaire. Abricote et Piédalouette vendues, pour ainsi dire, prirent la fuite, arrivèrent à Berlin, où le directeur de la troupe française de comédiens les fit passer pour des actrices : elles revinrent à Paris, où elles se sont mariées, l'une à un marchand drapier et l'autre à un notaire.
Nous terminons ici l'histoire des cantatrices de Madame Janus, et nous allons parcourir sa quatrième classe.