‹ Le Palais-RoyalChapitre 82 sur 92 · NARCISSE (1) ROSE ET AURORE · texte numérisé non relu

NARCISSE (1) ROSE ET AURORE

Nous avons fait l'histoire de Narcisse, la première converseuse. En continuant de rendre visite à Madame Janus, nous parvînmes à savoir le complément de l'histoire de toutes ses autres élèves.

(i) Lire page 239 l'histoire de Narcisse.

LES EX-SUNAMITHS 275

On connaît la singulière origine de la belle Rose : jamais, peut être, il ne fut de fille aussi jolie, aussi spirituelle. Son père, en la faisant, songeait à la belle baronne, qu'il croyait posséder, et qu'il possédait avec une volupté inexprimable, pour la première fois. Surpris de la perfection de ses charmes, il ne pouvait se lasser de les admirer. En effet, c'étaient réellement ceux d'une vierge de quinze à seize ans, sur les appas de laquelle aucune main amoureuse ne s'était encore appesantie. Le vicomte était dans l'enchantement! Or on sait combien le charme de la conception influe sur le caractère de l'enfant, qui provient d'un embrassement complet! Ce qu'il y a de particulier, c'est que Rose ressemblait à la baronne, plus qu'Œillette elle-même, sa sœur de père, qui était véritablement fille de cette dame.

Quoi qu'il en soit, il résulte de tout ce que nous venons de dire, que Rose avait infiniment d'esprit et de beauté. Après avoir été Sunamite, sans trop affaiblir sa santé, par les précautions de Madame Janus, qui n'était pas une avide matruUe, mais une mère tendre pour toutes ses filles, Rose fut choisie, avec Aurore, aussi belle et presque aussi spirituelle, pour amuser une grande dame, par leur conversation. Cette grande dame, après des malheurs égaux à sa haute naissance, était tombée dans une mélancolie profonde, dont rien ne pouvait la distraire. Rose particulièrement en vint à bout, non seulement par la conversation, mais par son talent pour la peinture, dans lequel elle réussit admirablement. Aurore la secondait.

Rose, un jour, dit à cette aimable compagne : — Nous avons épuisé tous les contes des villes et des provinces; nous avons récité à la princesse toutes les contemporaines de N.-E. Resttf, ses Françaises, ses Parisiennes, qui, par leur naturel, lui paraissaient des faits réellement arrivés :au lieu que les contes deMarmontel^ ne sont que de jolis contes. J'ai répété les Nuits de Paris, comme des faits nouveaux : j'étais au bout de mes sciences, lorsque j'ai découvert un trésor! Nous en avons pour un an. C'est quatre cent trente-quatre histoires provinciales, recueillies par Restif, sur des canevas envoyés de toutes les parties du royaume. Elles sont encore en manuscrit. Nous en apprendrons chacune, toi et moi,

une par jour, et nous les réciterons, comme à l'envi, à la princesse! Aurore fut enchantée de la découverte. Elle reçut de la main de Rose, son histoire à réciter, et elle l'apprit. C'était la Seconde Provinciale (i ).

La princesse, chaque jour, écoutait une de ces histoires à sa toilette, et l'autre, après son dîner. On les lui donnait pour des faits récents, qui venaient d'arriver, et elle était distraite, parla, d'une manière efficace.

Le succès de la recette de Rose l'encouragea. Les Provinciales étaient toutes composées; elle voulut s'essayer à devenir auteur elle-même, et c'est à ses efforts, pour désennuyer la princesse, que nous devons les Mille et une métamorphoses. Mais Rose sentit qu'un ouvrage aussi vaste fatiguerait son imagination. Nonseulement elle s'associa sa belle compagne, mais, de concert, elles mirent de l'entreprise les seize autres converseuses.

11 fut convenu qu'après la composition de chaque Métamorphose, on la communiquerait aux dix-sept coopératrices ; que chacune d'elles ferait un essai de la Métamorphose suivante, et qu'on préférerait la meilleure, ou qu'en les fondant, on en ferait une, deux, trois bonnes et même davantage. Ce plan fut agréé par toutes. Ainsi, nous n'y reviendrons plus. On voit qu'au moyen de cette association, les dix-neuf converseuses devaient être très amusantes, parce qu'une d'elles n'avait pas son esprit seul, mais l'imagination de toutes les autres : ce qui devait la faire paraître admirable, aux personnes 'qu'elle devait amuser par la conversation. Aussi ont-elles le plus grand succès f Elles sont devenues bien nécessaires pour les ennuyés qu'elles doivent dissiper, et ces êtres auparavant blasés, les regardent comme le sel de leur vie... Puissions-nous étendre leur réputation, et rendre plus connue cette ressource admirable! Puissions-nous * faire connaître à l'univers entier, combien Madame Janus est une femme de génie!... Peut-être n'a-t-elle pas le mérite de l'in-

(1) Cet ouvrage doit paraître après celui-ci. (R).

11 s'agit de VtÂnnéedes Dames Nationales. Histoire jour par jour d'une femme de France. 12 volumes 1 791 -1794. H. d'A,

LES F.X-SUNAMITRS 277

vention. Peut-être tout le plan est-il dû au médecin célèbre auquel cette femme avait bien voulu donner le moule d'un fils. Mais qu'importe ! Madame Janus n'en a pas moins le mérite de l'exécution. Mérite si rare, dans tous les temps, que souvent les meilleures lois restent sans effet, parce qu'on ne sait pas les bien exécuter... Mais revenons à Rose et Aurore.

Tandis qu'elles méritaient bien de la princesse, et qu'elles jouissaient de sa faveur, leur bonheur se préparait. Rose protégeait déjà son père, le mari de sa mère, (car Adélaïde s'était mariée), et ses frères légitimes lui devaient leur avancement. Un jeune seigneur a jeté les yeux sur elle.

Pour Aurore, elle avait les mêmes avantages ; mais, en outre, son père le batelier arriva des lies, avec une fortune considérable. Dans un temps où les grands ne peuvent plus faire que du bien, il s'est avoué hardiment le père de Jasmine et d'Aurore, en annonçant qu'il prétendait en faire ses héritières. Il a épousé la mère d'Aurore, demeurée fille jusqu'à ce moment, et a légitimé cette belle personne, qui vient d'épouser un abbé décolleté, enrichi prodigieusement par l'agiotage. Nous sommes sûr qu'Aurore, qui a l'âme belle, lui fera faire bon usage de richesses mal acquises.

Page 1