ROSEMAUVE
Capucine est fille de la laitière à la marche voluptueuse, et sœur-nièce de Centaurée. Celle-ci est fille de la femme de chambre de la marquise et du cocher, comme Julienne est fille du même et de la marquise. Madame Janus avait toujours les origines présentes à l'esprit, quand il s'agissait d'établir ses élèves, qu'elle nommait ses filles.
Un médecin, dans les mêmes principes que celui de Madame Janus, avait ordonné au vieux prince de***, la conversation de deux belles, également sages et spirituelles, pour tout régime; car du reste, il pouvait manger, boire, etc. Ce prince, qui avait un superbe hôtel, et une jolie maison sur le boulevard, choisit Capucine et Lavande. Il eut l'air d'en être content. Elles l'amusaient par leurs entretiens, parsemés, comme on l'a vu, de jolies historiettes. Tout le mal, c'est que la provocante Capucine mettait le feu dans tous les cœurs, par les grâces de sa démarche; et que Lavande, vive, fringante, n'était pas propre à l'éteindre.
Un abbé, parent du prince, devint si éperdûment amoureux de Capucine, qu'il offrit de renoncer, pour elle, au petit collet. La voluptueuse blonde consulta la maman Janus, qui lui repré-
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senta, que l'abbé devait avoir de grands bénéfices, et qu'il était trop grand seigneur pour l'épouser. Il fut décidé, entre ces deux femmes, que le jeune et joli abbé garderait la calotte, et que Capucine prendrait des arrangements avec lui. On voit que Madame Janus se faisait toute à tous. L'abbé dit, en particulier à cette dame : — Je veux bien avoir Capucine pour maîtresse ; mais je veux qu'elle se croie ma femme, afin qu'elle en soit plus honnête et plus heureuse. 11 faut cela pour mon propre bonheur. Arrangez les choses en conséquence.
Madame Janus n'avait pas donné à ses élèves une grande connaissance des lois et de la discipline. Elle vint à bout de persuader à Capucine, que son amant la pouvait épouser secrètement, et continuer sa carrière ecclésiastique. Le mariage se fit dans une chapelle de l'hôtel, par le chapelain ; et Capucine fut mariée, à rinsu de sa compagne, et de tout le monde : car il n'y eut de témoins que Madame Janus, la petite Rosemauve et deux valets dévoués.
La jolie blonde fut d'abord très-heureuse et trés-aimée. Mais l'abbé, jeune libertin blasé, s'avisa de se dégoûter des blondes, et d'adorer les brunes. Il fit secrètement sa cour à Lavande qui consulta Madame Janus.
Celle-ci n'ignorait pas jusqu'où devait aller le jeune abbé. — Sa fortune suffit à mes deux filles (pensa- t-elle) : que risqué-je? elles ne peuvent que gagner à l'aventure ! Et elle assista au mariage clandestin de Lavande, comme elle avait protégé celui de Capucine. Ainsi l'abbé, qui ne devait point avoir de femme, en eut deux.
Par une suite du caractère seigneur du jeune bigame, il n'eut pas possédé deux mois la brune, qu'il redevint amoureux de la blonde. Il se réconcilia donc avec elle, et comme elle était infiniment provocante, il l'adora trois mois. Puis il redevint amoureux de la brune et s'en fit aimer.
11 alterna de la sorte, pendant quelque temps : les deux belles ne se doutaient pas qu'elles fussent toutes deux épousées : elles étaient amies, mais discrètes, et la confidence entière ne les tentait pas. Elles continuaient à remplir leurs fonctions auprès du vieux prince, qui, parfois, voulait rire.
Un jour, que Capucine était bien brouillée avec son mari, le vieux prince devint pressant. Captrcine se défendit. Mais le vieillard avait été général d'armée; il ne voulait pas qu'on lui résistât. Son projet était formé ce jour-là. Il appefa deux grands drôles, et une certaine femme. On contint Capucine et le prince rit comme il put...
Capucine fut très en colère! Le prince lui répondit. — Pourquoi, Mademoiselle, êtes-vous si provocante? Capucine se fâcha. Le vieux prince fit venir Madame Janus, qui fut très-surprise ! Mais elle dit, que tout se payait avec de l'argent. Il en coûta cent mille écus au vieux prince et tout fut raccommodé.
Il paraît que le vieillard ressemblait un peu à son neveu. Estce qu'il n'eut pas aussi envie de la brune?... Nous sommes réellement fâchés d'avoir à conter de pareilles histoires... Il rit, avec elle, tout de même, et par les mêmes moyens. Il se raccommoda tout de même, à l'aide de Madame Janus. Et puis il fut tranquille; car c'était tout ce qu'il désirait.
Quelque temps après, un soir que les deux belles, qui n'entraient plus qu'ensemble dans son cabinet, lui faisaient des contes, pour l'amuser, il crut s'apercevoir que leur taille était moins svelte. Il les pria de se lever, sous un prétexte, et ne pouvant plus douter, il s'écria : — Serait-il possible! Les belles rougirent et se turent. Le vieux prince, transporté de joie, leur .dit mille choses plaisantes, et manda Madame Janus. 11 lui apprit son bonheur, et la consulta sur les avantages à faire aux deux belles. Le plan fut vaste; il n'alla pas à moins que toute la fortune du prince, qui par là fut couverte d'une créance qui l'absorbait. Madame Janus ne ménagea rien. Mais comme elle entrevit ces avantages considérables, par le moyen de l'abbé, qu'il fallait conserver, elle donna Rosemauve au vieillard pour Sunamite.
Il fut enchanté de la petite personne, et laissa libre ses deux converseuses. D'un autre côté. Madame Janus fit entendre à l'abbé, qu'il les fallait séparer. Capucine, alors en faveur, fut mise dans une maison de campagne et Lavande resta. Elles accouchèrent de deux filles, et l'oncle et le neveu se crurent pères.
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Pendant le temps du parture, l'abbé devint amoureux de Rosemauve, et, ne pouvant l'épouser, à cause de son indiscrétion naturelle, il en fit sa maîtresse. La petite se donna. Le vieux prince fut encore ici la dupe. Il n'avait pas respecté sa Sunamite, qui le mit au tombeau. 11 lui donna tout ce qu'il put, et à sa mort il devait plus qu'il n'avait. Rosemauve fera peut-être un grand rôle; mais son histoire n'est encore qu'ébauchée.
Pour Capucine et Lavande, après leurs couches, elles ont découvert la vérité. Mais, par le conseil de Madame Janus, elles ont dissimulé longtemps; et elles ont mis la fortune du neveu aussi bas que celle de l'oncle.
Nous n'approuvons pas tout cela. Mais en historien véridique nous publions les faits.