A MON JURY DE THÈSE
Introduction
Rochefort jouissait autrefois d’une détestable réputation d'insalubrité. Son histoire est remplie de souvenirs d’épidémies effroyables qui dévastaient la population. Le paludisme était le plus souvent en cause et, pendant les deux siècles qui ont suivi la fondation de la ville, pouvait être considéré comme un véritable fléau. Il n’en est plus de même actuellement. Grâce aux travaux d’assainissement qui ont été effectués, l’infection palustre a progressivement perdu du terrain ; ses manifestations ont perdu leur caractère de gravité primitif, et même, à l’heure actuelle, une opinion assez répandue dans la région est que le paludisme a complètement disparu.
Pendant un séjour que nous avons fait à Rochefort, nous avons pu nous convaincre qu’il n’en est rien, et que si le paludisme donne lieu à des manifestations discrètes, sa persistance ne peut être niée.
Il nous a paru intéressant, à ce propos, de retracer l’histoire de l'endémie palustre qui est intimement liée à celle de la ville. Nous étudierons ensuite l’état
actuel du paludisme à Rochefort.
Enfin, après avoir rappelé les mesures prophylactiques déjà employées, nous envisagerons les mesures à prendre qui nous sembleraient susceptibles d’aider à l'extinction définitive de l'infection palustre.
Historique.
Au début du xvur® siècle, Rochefort n’était encore qu'une petite bourgade de pêcheurs s’élevant à l’extrémité d’un promontoire rocailleux, au milieu des marais, dans l’ancien golfe de Saintonge, aujourd’hui comblé par les alluvions de la Charente et de la Seudre.
Il ne subsiste actuellement de cette petite bourgade que l'Eglise, « la Vieille Paroisse », qui, désaffectée en 1888, est devenue depuis 1900 la « Bourse du Travail ».
Les hauteurs comprises entre Tonnay-Charente, le Breuil et le Vergeroux étaient couvertes d’une belle forêt faisant de ce lieu un endroit parfaitement sain, en dépit du voisinage des marais qui l'environnaient de tous côtés.
Les marais du sud-ouest de Rochefort, occupant toute la région de Brouage, jouissaient en particulier d’une réputation détestable d’insalubrité et la mor-
alité y était considérable. C'était un pays où,communément, on « grelottait la fièvre ».
Aux xv° et xvr° siècles, les salines installées autour de Brouage avaient valu à cette ville d’être un impor-
An Cotes
tant port commercial, trafiquant avec les Hollandais qui y venaient faire des chargements de sel pour leurs colonies. Par la’ suite, sous le ministère du Cardinal de Richelieu, Brouage devenait une de nos plus importantes places de guerre.
Malheureusement, par suite de la concurrence faite aux sels de Saintonge par ceux de Bretagne où l'impôt sur le sel, la gabelle, était relativement léger, les salines furent peu à peu abandonnées vers la fin du xvi° siècle.
Le défaut d'entretien des digues retenant la mer, et des canaux, fit que les eaux douces se mêlèrent aux eaux de mer, transformant ces riches marais salants en marécages insalubres que l’on nomme dans le pays « Marais gâts ».
Sous la plume de Thévenot dans son Esquisse médicale de Rochefort en 1828, nous trouvons de cette contrée cette lamentable description :
« Quel ne doit pas être l'aspect de cette terre abandonnée ? De quelque côté que s'arrête la, vue, elle ne repose que sur des plaines à demi- desséchées. Partout un air brûlant et des odeurs fétides. Partout les traces d’une rapide décomposition. A peine voiton dans la campagne quelques étroits sentiers où se hâtent les tristes habitants du voisinage. Les hommes y sont rares, car la nature y est funeste. Brouage seul paraît au loin sur les bords d’un canal comblé par les vases ; il s’élève dans cette solitude comme pour accuser l’abandon des hommes , et
montrer ses fortes murailles, veuves depuis long-
NT À rte
temps d’un peuple moissonné par'les maladies. Tel est l’aspect affligeant des plaines étendues entre Moèze et Brouage. »
Thévenot ajoute plus'loin : «La physionomie des habitants du Marais et l’aspect général des êtres qui s’y développent sont principalement remarquables silon porte aussitôt les regards sur ‘les fertiles coteaux de Saintonge qui s'étendent au nord-est de Rochefort... Les hommes y sont plus vigoureux, on y: trouve en général un air d’aisance et de contente ment que n'offre pas la partie méridionale de Rochefon 20»
Colbert, en 1666, choisit Rochefort pour la fondation d’un.port de guerre : le fort tirant d’eau de la Charente, la proximité des provinces les plus riches du royaume justifièrent ce choix.
Colbert du ‘Terron, ‘intendant de la province d'Aunis, fut chargé de rendre Rochefort un lieu propre à l’armement et au désarmement des vaisseaux du Roi.
L'on ne sait pas exactement l'importance de la population de Rochefort dans la ville nouvelle jus qu'en r789.: Cependant de nombreux témoignages établissent que la population, lors dela fondation du port, atteignit très vite le chiffre de 15.000 âmes.
-Un placet que les :Capucins présentèrent au Roi montre qu’en 1673 la ville contenait près de 20.000 habitants.
Gette population était constituée surtout par un
grand nombre de gens attirés par les salaires et les
RUE pe
avantages divers offerts aux habitants qui affluaient sur les nouveaux chantiers. On trouvait dans la ville naissante des gens de tous les pays, de toutes les religions. C'était un ramassis d'immigrés, de nomades, de proscrits, d’aventuriers, de trafiquants louches, de mercenaires enrôlés au hasard.
Cette multitude de gens était obligée de s’entasser dans des cabanes en bois ou en pierre, construites à la hâte, que l’on appelait « cayennes », sortes de taudis n’ayant qu’un rez-de-chaussée très bas. Les chambres humides sur la terre battue étaient trop petites et manquaient d’air et de lumière.
Les habitants vivaient dans ces cayennes dans des conditions déplorables de malpropreté et de promiscuité.
Les rues non pavées étaient remplies d’une boue empoisonnée exhalant une odeur funeste. Les casernes n'étant pas construites, les gens de la Marine et les soldats vivaient chez l'habitant, déjà dépourvu luimême de logement convenable, augmentant encore l'embarras des maisons et la corruption de l’air intérieur,
Tant de mauvais principes réunis ne tardèrent pas à porter leurs fruits, rendant la maladie générale et la mortalité commune.
Les vastes remuements de terre, nécessités par les travaux du port, les effluves pernicieux des marais auxquels, suivant la théorie de l’époque, l’on attribuait l’origine de bien des maladies et en particulier
des fièvres intermittentes, venaient également contri-
in
buer à accroître considérablement la mortalité de la population. On se demandait même si elle pourrait continuer à se maintenir dans un climat aussi meurtrier.
Dès le 15 novembre 1666, le nombre des malades devenant tous les jours plus grand, Colbert du Terron fit établir le premier hôpital de la Marine à Tonnay-Charente au prieuré de Saint-Eloi. Cet hôpital devint rapidement tout à fait insuffisant et l’on se décida à construire un hôpital de la Marine à Rochefort. Lui-même insuffisant du fait des nombreux cas de fièvre intermittente qui décimaient la population; il fallut envoyer des malades dans des hôpitaux provisoires installés aux Vergeroux, à Portdes-Barques et à l’île d’Aix.
En 1688, Bégon était nommé Intendant de la généralité de La Rochelle.
Le spectale effrayant de la ville naissante piqua d’abord son attention. Il obtint un arrêt du conseil du 22 octobre 1689 pour faire élever les maisons afin de leur donner de l’air et du jour. Les propriétaires qui ne pouvaient élever leurs maisons d’un étage furent expropriés et les nouveaux acquéreurs durent prendre l'engagement de bâtir à deux étages dans les principales rues de la ville. Il fit également procéder au nivellement et au pavage des rues. Pour diminuer l'encombrement des maisons, l’on commença en 1688 à construire une caserne près de la porte Martrou. L'édifice était terminé en 1692. Malheureuse-
ment, située dans le quartier le plus bas de la ville et