BOULEVARD SAINT-GERMAIN
LE
« Nous sommes mal placés à Paris pour nous rendre compte des effets de la « malaria », a dit M. le professeur Hayem dans son livre Du Sang. Exagérant l’importance de cette phrase, beaucoup de médecins se desintéressent trop facilement de l’étude du paludisme, considérant que la connaissance de cette maladie importe surtout, et presque exclusivement, aux médecins appelés à pratiquer dans les colonies ou dans les pays à malaria.
Il y a quarante ans à peine, la France possédait encore un. assez grand nombre de régions dites à fièvres, et les praticiens de la Dombe, de la Bresse, de la Sologne, de la Vendée, de la Bretagne entretenaient fréquemment les Sociétés
savantes ou les recueils médicaux de leurs travaux sur cet intéressant sujet.
Aujourd’hui, grâce aux incessants 'progrès de l’hygiène, la victoire est presque- complète, comme l’affirmait récemment M. Charrin {Semaine médicale 1892), et sauf quelques points de l’Ille-et-Vilaine, Rochefort, etc., on peut dire que le paludisme a disparu du sol national. Il faut d’ailleurs bien reconnaître que jamais la malaria n’a joué, dans nos régions tempérées, le rôle important, prépondérant, que nul ne lui conteste.dans les régions pré- ou intertropicales. Aussi ne sera-t-on pas surpris, en lisant ces pages, de rencontrer le plus souvent des noms de médecins de la marine et de l’armée parmi ceux qui ont fait l’histoire du paludisme.
Les médecins militaires, au moment de la conquête de l’Algérie et pendant les années de l’occupation, ont décrit, en les suivant pas à pas, toutes les formes de la mal-aria, son traitement, son anatomie pathologique; enfin, il y a dix ans, M. le médecin principal Laveran découvrait le parasite du paludisme. Aussi les noms de Maillot, Laure, Haspel, Rey, Jacquot, Mourson, Roudin, Dutrouleau, Catteloup, Corre, Colin, Kelsch,
Kiener, Laveran, etc., auront-ils à revenir fréquemment sous notre plume.
Néanmoins, et bien que placés sur un terrain moins avantageux, nous voyons, à Paris, les travaux de Trousseau, Jaccoud, Lanceréaux, Rendu, Verneuil, et, à Montpellier, ceux de Fuster, Anglada. Grasset, montrer qu’il y avait encore matière à recherches, même après les investigations minutieuses et innombrables des observateurs de l’Algérie et des colonies sur ce’sujet. Toutefois on pent dire qu’en France les praticiens sont appelés à voir peu de cas de paludisme aigu ; Paris a mis sa coquetterie à avoir des accès intermittents, voire même pernicieux, ont affirmé certains médecins. Mais cettq rareté du paludisme aigu, admise avec certaine restriction d’ailleurs, nous pouvons dire que, si dans une certaine mesure le médecin du continent peut se désintéresser de la malaria aiguë, il n’en est plus de même pour le paludisme Chronique. La vérité de cette proposition, qui peut sembler paradoxale, ne ressortira pas moins avec la plus claire évidence, si nous parvenons à démontrer que le premier devoir d’un médecin qui pratique en pays à malaria est de'
renvoyer dans un pays sain, c’est-à-dire sans malaria, tout paludique, je ne dirai point chronique, mais menaçant de le devenir, si faibles que soient les indices permettant d’affirmer que bientôt la forme chronique va remplacer la forme aiguë.
Nous avons, dans le cours de ce livre, évité les citations trop fréquentes, mais, vu l’importance de la proposition que nous voulons démontrer, nous dérogerons à notre manière de faire pour prouver que depuis longtemps, sans remonter à Hippocrate, ni même à Galien, tous les médecins pratiquant dans des régions impaludées ont toujours suivi cette règle de conduite : évacuation des paludéens chroniques.
En écrivant « tous les médecins », nous commettons une légère erreur, car, d’après les idées d’un certain nombre de praticiens, on a, à diverses reprises, en Afrique, en Asie, tenté de laisser les Européens s’acclimater à la fièvre. Il y avait en jeu une question d’économie (frais de transport, changements de garnisons, etc.) qui séduisait les gouvernements économes ; mais à l’heure actuelle la chère expérience a été faite et si les pays européens coloniaux ont une ten-
dance, elle est de diminuer le temps de séjour aux colonies.
On ne s’accoutume pas à la malaria et si l’on veut persister à séjourner dans les lieux ihfectés. malgré les atteintes multiples, on passe par une série d’accidents qui peuvent varier à l’infini, mais dont le terme fatal est unique : la mort.
On peut même considérer comme un des triomphes de la médecine moderne la prophylaxie qu’elle a su dicter pour éviter en partie le paludisme aigu, mais surtout les dangers de l’affection chronique. On sait déjà que la guerre de Coumassie porte en Angleterre le nom de Doctor’s , war; mais ce qui est moins connu, c’est que la mortalité d’une armée opérant dans un pays fébrigène se réglera, pour ainsi dire, d’après la facilité, la rapidité, la précocité, avec lesquelles seront effectuées les évacuations.
Dans une thèse de 1888, M. Palud, médecin de la marine, cite les faits suivants : Chargé du service des évacuations au Tonkin, il eut : dans un premier transport, 33 décès sur 511 évacués, soit 6 pour 100; dans un deuxième, alors que les hommes avaient pourtant plus de temps de colonie, circonstance éminemment défavora-
ble, il ne perdit que 3 hommes sur 594 évacués, soit 0,5 pour 100. Ce n’était point que les maladies eussent changé de forme ou d’intensité, ce n’était point que les médications fussent modifiées; mais, dans l’intervalle des deux évacuations, une circulaire avait rappelé aux médecins, toujours très heureux de ces rappels, que les évacuations devaient être aussi précoces que possible. Le résultat ne s’était pas fait longtemps attendre. Mais j’ai hâte d’en arriver à donner l’avis des médecins des pays à malaria sur l’évacuation des paludéens chroniques.
« Éloignez le malade d’un pays qui n’a plus pour lui qu’une tombe », disait Lind il y a un siècle, et depuis cette époque, où que nous trouvions le paludisme, l’unanimité des médecins prescrit le renvoi dès que la maladie est devenue chronique.
A la Guyane, en 1840, Thévenot faisait remarquer que les marchands européens et les marins ne guérissaient qu’en fuyant ; au contraire, ajoute-t-il, les soldats en restant périssent en grand nombre.
Vingt ans plus tard, Laure ne tient pas un autre langage : « L’impaludisme chronique ne
guérit ni à. l’hôpital, ni dans le pays, il faut rapatrier ». Dans la même région, en 1869, Marchand conclut de ses observations que la fièvre intermittente est. inguérissable à la Guyane ; Dedet, en 1882 : « Le rapatriement s’impose ».
Pour le Sénégal, même accord : «En 1758, dit Lind, les Anglais sont forcés d’évacuer Bakel » ; Gougaud, en 1882, affirme que les soins donnés aux paludéens chroniques ne doivent servir qu’à permettre d’attendre le rapatriement, qui est le seul remède.
La Carrière, en 1889, est plus énergique encore : « Si l’on tarde à évacuer, le malade n’attend pas la solution pour rejoindre ses camarades sous les arbustes du cimetière. Si le rapatriement se fait attendre, une cause fortuite, froid, fatigue, détermine une fièvre hémoglobinurique qui amène rapidement une issue fatale ».
A Madagascar les témoignages abondent : Deblenne, Dutrouleau en 1885 : si l’on resté dans les foyers paludéens, la terminaison est fatale. Il faut quitter Nossi-Bé.
En 1886 : l’évacuation à la Réunion et le rapatriement immédiat en France sont les seuls remèdes qui puissent sauver le malade. En 1887
Palier : clans la cachexie, l’envoi au sanatorium de Salazie ne suffit plus, le retour en Europe est formellement indiqué. De même Audubert, Ferrand, etc. En 1890 Ganolle, sur 115 marins et 17 officiers entrés a l’hôpital, n’a pas eu de décès à Madagascar, grâce, dit-il, aux évacuations. Voyons le ïonkin : Rey, dans sa magistrale étude de notre nouvelle colonie, dit textuellement : « Les impaludés sont perdus pour le service; il est inutile de chercher à les relever sur place, il faut au plus vite les rapatrier, même lorsqu’ils paraissent à peine en état de supporter le transport. »
M. le médecin inspecteur général Colin avait fait la même remarque en Italie : « A certains jours du mois d’août et de septembre, nous embarquions dans le port de Civita-Vecchia des centaines de malades au masque jaune, au corps amaigri, ayant à peine la force de se traîner jusqu’au bateau; souvent j’ai dû insister pour vaincre les scrupules de l’administration des Messageries maritimes, quand on hésitait à recevoir à bord les plus invalides de ces malheureux passagers ; jamais je n’ai eu à me repentir de pareilles instances, leur ,rétablissement avait
presque toujours lieu; tandis que les malades qu’on ne renvoyait pas s’affaiblissaient de plus en plus, continuant à subir la série des manifestations palustres et les chances redoutables d’accidents pernicieux. » {Traité des fièvres intermittentes, par L. Colin, 1870, p. 533.)
Diacre, sur 83 décès par cachexie palustre au Tonkin, en 11 mois, affirme que les deux tiers de ces décès auraient été évités si les évacuations promptes avaient été possibles. Le médecin-major Lagrange à Hué, en 1888, dit que « l’anémie etla cachexie atteignaient rapidement un degré assez prononcé pour qu’il y eût lieu de rapatrier les malades atteints de paludisme ». De même en Cochinchine le médecin inspecteur Didiot, en 1861, avait constaté la nécessité des évacuations, et Danguy des Déserts affirme qu’en ce pays il n’y a qu’une chance de rétablissement pour les impaludés chroniques : le retour en France.
Les conclusions de Loustalot-Bachoue, à Zanzibar, de Dudon sur la côte occidentale d’Afrique, de David au Gabon, etc., sont identiquement les mêmes.
En Asie nous ne citerons que le témoignage de
l’éminent médecin en chef de l’armée des Indes S. J. Fayrer: Le plus important remède, dit-il, c’est le changement d’air. Enfin, si nous interrogeons les traités de Roux, Gorre, Nielly, Colin, Laveran, Kelsch et Kierier, Mahé, etc.,nous trouvons les mêmes prescriptions.
Malheur, dit Pellereau, aux cachectiques qui persistent à rester dans les pays palustres. Haspel, Prout, Roche, Martin (deBerlin),Thomas, Mireur ne font que renouveler cette indication de l’évacuation. Nous n’insisterons pas davantage, croyant suffisamment démontrée cette proposition, que \e paludéen chronique doit être traité en Europe, ou, pour être plus précis, en pays non paludéen.
Mais il ne faudrait pas supposer que le changement suffira toujours pour guérir, nous verrons plus loin que parfois six mois, un an après le retour en région salubre, le paludéen n’est pas encore rétabli, et que si parfois le simple transport a suffi pour ramener la santé, c’est là plutôt une exception.
En outre, quiconque voudra dépouiller avec soin les observations de fièvres pernicieuses verra que la plupart des décès atteignent des impa-
ludés chroniques et que, parce qu’on est en pays sain, on n’est pas encore à l’abri de la perniciosité. Nous ne donnerons qu’un exemple à ce sujet. Pendant deux ans nous avons constamment suivi un bataillon de 600 hommes en Tunisie (1881-1883) sans avoir eu à constater un seul décès par accès pernicieux; rentré en France, nous avons eu la bonne fortune de rester attaché à ce même bataillon, et dans les six mois qui ont suivi le retour, nous avons vu deux accès pernicieux à issue fatale, survenus tous deux chez des impaludés chroniques.
S’il restait une dernière raison à donner pour militer en faveur de la connaissance du paludismechronique, nous ferions remarquer que, dans le traitement des accès pernicieux qui surviennent chez les impaludés chroniques, « les heures sont solennelles, et que l’hésitation en pareil cas n’est, comme on l’a dit, qu’une méditation sur la mort. ».
Enfin, si nous interrogeons les statistiques de l’armée française, nous verrons que souvent le nombre des réformés pour cachexie palustre est égal et parfois supérieur en France à celui des réformés pour la même cause en Algérie et en
Tunisie, -ce qui tient évidemment à ce qu’on évacue ces impaludés chroniques, car nous n’ayons, plais de garnison continentale où la malaria puisse amener la cachexie.
En outré, ces constatations prouvent surabondamment que le changement de climat et les soins donnés ne suffisent pas toujours pour guérir, si précoce qu’ait été l’évacuation. Ainsi en 1880, dans le 19'’ corps on trouve 9 réformés pour cachexie palustre et 8 en France. En 1882, 4 réformés en Algérie et Tunisie, et 11 à l’intérieur; en 1883, 13 réformés à l’intérieur et 7 seulement dans le 19“ corps et en Tunisie; en 1884, 9 à l’intérieur et 5 en Algérie et Tunisie.
La preuve nous paraît établie et nul médecin en France ne doit négliger l’élude du paludisme chronique.