ACTE TROISIÈME
MARTHE
IVTon talisman ! Toujours le même I Comme on ne regarde jamais une femme laide, elle a tout le temps de regar(^er les autres. C'est ce que j'ai fait, et j'ai vu... Ainsi te voilà, toi mademoiselle Suzanne Villeneuve, institutrice; tu vas demander conseil à un avocat, à un médecin, à un savant; à ta première visite, il te fait des compliments; -à la seconde, il t'appelle ma jolie cliente; et, à la troisième, selon la date de son extrait de naissance, il te glisse un billet doux, te prend la taille ou se jette à t^ genoux... Les hommes de l'Empire se jettent encore à genoux, quitte à ne pas se relever.
SUZANNE
Oui... de vieux fous dont tout le monde se moque.
MARTHE
Du touti ce sont les mœurs nationales I Tu vas en solliciteuse dans une grande administration d'industrie, de chemin de fer, n'importe. Tu ne trouves que des protecteurs, desapostilleurs... Au bout de deux jours, les surnuméraires te serrent la main, le chef du personnel t'embrasse... sur le front...
SUZANNE
Comment... il m'embrasse?...
MARTHE
Un chef du personnel I Veux-tu pas qu H se contente des appointements de son inférieur?... Puis il te conduit chez le ministre ^ 1
SUZANNE
Quoi?... Est-ce que les ministres aussi...?
MARTHE
Oh! non I non 1... c'est bien différent! Les ministres sont bien au-<lessus de ces petites faiblesses!... leur fonction est comme un sacerdoce. Ils se respectent I ils te respectent!... et tu n'as rien à craindre d'eux !... Mais, excepté eux, et les sénateurs peut-être, tous, vieux ou jeunes, beaux ou laids, riches
1. Nota. — Le mot les ministres a été remplacé à la censure par les admi nistratcw^ généraux.
ou pauvres, employés ou nmtiers, industriels ou artistes, civils ou militaires; tous troubadours! troubadours! troubadours! et mendiants; car ils demandent toujours I... Troubadours et usuriers, car ils prêtent toujours à la petite semaine... deux cents pour cent d'intérêt, payables en... Pas un qui aime avec désintéressement... pas même un capitaine!
SUZANNE, troublée.
Un capitaine I
MARTHE
Eh bien, oui I car, puisque le mot est lâché, il faut bien que j'arrive au but enfin! Timagines-lu que, si M. de Brignoles grimpe si lestement et si souvent nos quatre étages, ce soit pour l'amour de la sculpture sur bois?... M. de Brignoles est amoureux do toi I...
SUZANNE, souriaiit.
Je le sais bien .
MARTHE
Tu le sais?
SUZANNE
Sans doute, puisqu'il me Ta dit.
MARTHE
Et toi?
Moi? Je Taime aussi...
MARTHE
Et tu le lui as dit de même?
SUZANNE
Sans doute, puisqu'il me Ta demandé.
MARTHE, à part.
Elle a des réponses qui vous renversent!... (naut.) Tu as donc parlé de ton père?
SUZANNE
Non, pas encore ! C'est mon secret... j'ai le droit de le taire.. C'est le secret d'un autre... je n'ai pas le droit de le dire.
MARTHE
Tu n'as pas parié à ton père de l'amour de M. de Brignoles?...