‹ Le pangermanisme colonial sous Guillaume II;Chapitre 56 sur 84 · SI K LE DÉMEMBREMENT DE LA TURQUIE · texte numérisé non relu

SI K LE DÉMEMBREMENT DE LA TURQUIE

Les revendications des explorateurs étaient aussitôt recueillies, quand elles n'étaient pas provoquées, par la Ligue pangermaniste. Klle en lit un catéchisme anonyme, mais editorial, où elle s'autorisait des opinions de ces explorateurs et en tirait des conclusions. Ce manileste, [)ublié en 1898, est intitulé Deutschlands Anspriiche an dus tiirkische Erbe (Les droits de l'Allemagne à l'héritage de la Turquie). Nous en (extrayons le passage ci-dessous :

La Turquie doit appartenir à V Allemagne comme V Egypte à l'Angleterre.

La dissolution de la Turquie entraînera en Orient, sans aucun doute, un déplacement de puissance qui ne peut pas rester sans contre-coup sur nos intérêts politiques et commerciaux. Pour cette simple raison, rAlIemagne ne pourra guère assister en spectatrice étrangère au démembrement de l'empire turc.

L'empire allemand est devenu une i)uissance mondiale qui a à défendre d'importants intérêts en tous lieux et sous toutes les latitudes. Si donc il se produit en un point quelconque du globe des modifications dans la situation territoriale qui procurent à d'autres États un accroissement d'influence et de force, l'Allemagne est fondée en droit à demander que ces modifications ne

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s'eftectuent pas sans qu'une compensation correspondante lui soit aussi laite.

L'empereur Guillaume le Grand a tiré l'Empire allemand de sa faiblesse séculaire pour en faire le premier de l'univers ; cet Empire n'a plus besoin de se tenir humblement à l'écart, quand le conseil des nations tranche les destinées du monde ; sa voix a d'autant plus le droit de se faire écouter qu'elle s'est fait valoir, comme l'a montré la politique allemande, uniquement dans l'intérêt de la justice et de la paix.

Aussi, liés que les événements aboutiront à une dissolution de la Turquie, nulle autre puissance n'essaiera nonplus tie protester sérieusement, si l'Empire allemand revendique une part également pour lui-même, part à laquelle il a droit, comme puissance mondiale, et dont il a besoin à un degré incomparablement plus élevé que les autres grandes puissances, en vue du maintien de la vie nationale et économique des centaines de milliers de ses émig^'ants.

L'Empire allemand ne saurait supporter à la longue que ces centaines de milliers se rendent chaque année vers des parties du monde étrangères où ils apportent à d'autres nations l'tJnergie allemande, la civilisation allemande, fortifiant ainsi celles-ci dans leur opposition econoniicjue el nationale contre l'Empire.

Mais, comme il a été déjà indiqué, dans le cas où la contrnnalion tics troubles en Orient n'amènerait [)as encore un (iémcmbrement complet tie l'empire turc, il ne serait guère possible d'éviter l'établissement d'un stade intermédiaire, dans le sens même de l'administration anglaise en Egypte. Et alors, nous souvenant du mot ' hcati /tossif/cntc.H », la nécessité a[>parait aussi de veiller à ce que les territoires propres à une colonisation allemande ne tombent pas sous l'administration d'Etats étrangers.

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Il conviendrait au contraire d'associer l'Empire allemand à la création de ce stade transitoire, en lui assignant, au cours de celui-ci, les pays sur lesquels il aurait l'intention de faire valoir des revendications dans la suite, lors du démembrement définitif.

Dans l'état actuel des choses, ces revendications de l'Allemagne auraient sans doute toute chance d'être prises en considération par les autres puissances continentales, dès que l'Allemagne affirmerait avec décision sa volonté à cet égard.

Deutschlands Ansprilche an dus tiïrkische Erhe (Les droits de l'Allemagne sur l'héritage turc), 1898, x^ ^>-

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C). — AMICUS PATRIAE

Nous lie savons quel est le personuajje qui se cache sous le pseudonyuic d'Amicus patriae. Est-ce un oflicieux ? Ce n'estpas sAr, puisque son pamphlet Arnwiiien iind Kreta coïncide à peu i)rès avec les déclarations du prince de Bûlow qui afiirma au Reichstag' (ju'il ne sacrilicrait pas, pour la Crète, les fameux « os du grenadier poméranien ». Dautro part, c'est bien le prince de Bfdow q«i a décidé le voyage de (luillaume II en Palestine, en 1898, Icijuel est le point de départ des projets allemands sur la Mésopotamie ; et le prince de Bulow a toujours fortement affirmé «lue l'Allemagne ne céderait rien de ses droits sur l'Anatolie. Avait-elle, sans le dire, des visées arméniennes ? Le pamphlet d' Amiens patriae est-il un ballon d'essai ? Nous le citons à titre de symptôme.

I. L'Allemagne a le droit de continuer en Turquie son œuvre de colonisation poursuivie séculairement par le refoulement des Slaves.

Une politique coloniale de grand style ! Ne craignons pas de pnmoncer ces mots, c'est-à-dire : fondation d'une nouvelle Allemagne qui, cha([ue année, recevra tout notre excédent de population, tout le demi-million dont il nous faut prendre soin ! C'est-à-dire une nouvelle migration des i)eupl<'s! Plus d'un s'ellraiera de tels ])rojets utopistes, de Vd'ux « sans bornes ». l^h bien, que quelqu'un nous montre une autre voie! Tant qu'on ne le fera pas, nous ne pouvons (jue pei'sister dans celle oj)inion; il faut (|ue nous nous accoutumions à celle i>ensée : il y a sur terre taut de vastes contrées inhabitées ou dont la

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population tout au moins est si clairsemée! Aujourd'hui, ce sont des steppes, de pauvres étendues de pays qui, pour ainsi dire, réclament à grands cris d'être cultivées; elles s'ofïrent à nos paysans allemands, à nos artisans allemands ! Dira-t-on qu'elles ont déjà leurs propriétaires ? Qu'elles appartiennent à d'autres gens? Que nous n'avons pas le droit, au grand jamais, de les voler? Certainement non, tant que les propriétaires satisfont aux obligations quç leur impose la propriété. Au droit du propriétaire correspond aussi un devoir : administrer la chose possédée pour le bien de la collectivité. C'est ce que ne l'ont pas les Turcs, les peuples des steppes de l'Asie centrale ; o'est ce que ne l'ont i>as même les-Husses, Dieu le sait ! Par leur mauvaise gestion économique, ils transforment en déserts les terres les plus fertiles du globe, terres bénies du Ciel ; ils foulent aux pieds — peut-être par stupidité — la richesse surabondante que Dieu leur a donnée, et nous, nous mourons de faim ! Car nous ne voulons pas venir comme des hordes de brigands, pour prendre aux anciens habitants ce qui est à eux, pour les opprimer et les dépouiller. Non, nous leur apporterons, je pense, quelque chose; nous leur apporterons l'ordre, la paix, la prospérité; nous leur apporterons la culture allemande et la civilisation; nous leur apporterons le christianisme évangélique. En d'autres termes, il faut que se renouvelle le spectacle qu'il a été donné de voir, il y a 800 ans, au delà de l'Elbe : le paysan allemand a refoulé le Slave par sa pesante charrue, par son labeur assidu, par sa piété et sa sobriété ; ou mieux : il l'a soumis, je dirai même qu'il l'a absorbé et se l'est assimilé. Mais non pas pour le malheur ou la ruine du pays et de la race; nous comptons aujourd'hui les gens de la Marche, les Silésiens, les Poméraniens parmi nos tribus qui ont le plus de valeur et les plus fortes qualités. N'aurions-nous pas, aux xix'etxx* siècles, alors que l'Ai"

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lemagne est devenue la première puissance mondiale, la force qu ont eue nos ancêtres ?

Arménien und Kreta, eine Lehensfrage

• fur Dentschland [V Arménie et la Cvète,

question vitale pour TAllemagne), 1898,

2. Démembrement prochain de la Turquie. — Droits de V Allemagne sur V Asie-Mineure.

Pour le moment, il nous faut tourner nos regards vers une autre direction : vers l'Asie-Mineure. Quel pays c'était jadis ! Et qu'en ont fait les Turcs? Jusqu'en i^lein moyen àa^e, les villes s'y alignaient l'une contre l'autre ; le i)ays était bien arrosé et fertile ; les sciences et les arts flofissaient. De riches monastères où l'on travaillait et étudiait avec soin ; des églises qui s'élançaient jusqu'au, eiel, des bains, des théâtres, des palais ornés de toute» les belles jjroductions de l'art, une culture nationale généi-ale comme nous en cherchoiis vainement aujourd'hui dans les pays les plus civilisés de l'Europe. Et aujourd'hui? Un champ de décombres dont les ruines accusent le Turc sous les pieds duquel « l'herbe se dessèche en entier ». Mais elles accusent aussi l'Européen qui a laissé les choses en venir à cv. point. Et ce pays est aujourd'hui, dans une certaine mesure, une terre dépourvue de raaitres. Le Turc a ])erdu son droit à la posséth^r, non pas seulement moralement, non, mais aussi, prélendons-nous, au point de vue strictement juridi(|ue. Au Congrès de lierlin de 18^8, il a assumé certaines obligations dont il n'a pus rempli une seule; il a fait des promesses (|u'il n'a jamais eu l'iTitention de tenir. Il est sans droits aujourd'hui, l'uisse l'aréopage; européein reconnai- Cve cet état de choses: pui.sse-t-il li(|uider cet héritage;

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puisse-t-il, selon les paroles de la Bible, « reprendre sa livre au valet paresseux et la donner à celui qui a dix livres ». Et cela en vertu du droit.

Nous ne nous plaindrons pas, si d'autres aussi en ont leur part. Que la Russie prenne, si elle le veut, Constantinople, et l'Autriche l'autre moitié de la Turquie d'Flurope ; que l'Egypte aille à l'Angleterre, la Syrie à la France, — il nous sera douloureux que les lieux saints de la chrétienté tombent dans des mains françaises, — et j)Ottrtant, nous n'y ferons pas d'opposition. Mais il faut que l'Allemagne mette sa main forte et puissante sur l'Asie-Mineure. (^u'on se l'eprésente un peu une division allemande de Poméraniens ou de Bavarois dans ce jwys ; un gouverneur juste et énergique, à peu près dans le genre du statthalter d'Alsace-Lorraine ; qu'on s'imagine le garde forestier allemand couvrant méthodiquement les hauteui's montagneuses de forêts, et l'agriculteur allemand cultivant les basses terres ; qu'on imagine l'artisan allemand, liabile et laborieux, montrant au peuple étranger ce (ju'est un travail allemand soigné, lini, sûr et consciencieux ; qu'on se représente l'inslrtuteur allemand, l'ecclésiastique allemand, inculquant l'instruction et la moralité aux esi)rits et aux cœurs ; — n'est-il pas vrai alors que nous ne viendrions pas dans le pays en brigands mais en bienfaiteui's !

J'entends dire encore : « Des utopies ! de beaux projets ! mais iri*éalisables ! Est-ce que les autres puissances toléreront la chose ? Veiix-lu donc assumer la resjx>nsabilité de la guerre mondiale qui pourrait en sortir? » Certes, ce sont là des questions graves ; nul homme consciencieux ne peut passer devant arec indifterence. Des hommes comme l'empereur Guillaume I*"', comme Bismarck, se les sont également posées, avant de porter la main à l'épée, en i8()0 et i8;o ; mais, Dieu soit loué! ils ne se sont pas laissé paralyser par des questions sem-

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blables ; ils ont dit : « Celui qui ne veut pas m'accorder mon droit de plein gré,^elui-là, je l'y contrains ; ce n'est pas pour mon plaisir que je tire l'épée ; mais s'il le faut, si l'honneur, la santé, la vie de l'Allemagne exigent cette cure par le fer et le feu, cette cure dont dépend la vie ou la mort, eli bien donc, à la grâce de Dieu ! je ne craindrai pas non plus d'assumer cette terrible responsabilité.»

D'ailleurs, nous sommes encore loin aujourd'hui d'en être arrivés là. Nous pouvons nourrir le ferme espoir que la guerre entreles puissances européennes sera évitée aujourd'hui, tout aussi bien qu'en 1878. Quand les autres puissances verront que rAllemagne prend la chose au sérieux, qu'elle est armée jusqu'aux dents et fermement décidée, s'il le faut, à se servir de son armement, ils y regarderont à deux fois avant de nous attaquer. Il suffit qu'il y ait à la tête de l'Allemagne un homme qui leur en impose, qu'ils redoutent, un homme de la trem])e de Bismarck ! — On nous menace d'une résistance de la Turquie, d'un massacre des chrétiens d'Orient par le fanatisme musulman. A cela nous répondrons : « Plutôt une fin par la terreur, qu'une terreur sans fin. » Mais, pour parler sérieusement, nous n'avons guère à craindre cette alternative. Tout ce terrorisme turc se terrera comme par enchantement, le jour où le Turc remarquera que les puissances chrétiennes prennent la chose au sérieux. Une fois que l'union serait faite entre les puissances, que la ré.solution serait prise de démembrer la Turquie, le second acte s'accomplirait aisément, peut-être même sans aucune ell'usion de sang.

Dieu veuille nous doniu^r l'homme qui, cj>mprenant son temps, aura assez de force et de résolution pour réaliser d'une main puissante ce qu'il a reconnu comme juste! Dieu n'abandonne aucun bon Allemand! Au vaillant, Dieu prête assistance !

Ibid., p. 14, sq.

ALBRECHT WIRTH iSj

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