‹ Le Pangermanisme en AutricheChapitre 14 sur 37 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE PUOLOGUE

SoMviAiKE. — L'Allemagne de 1815. — La confédération germanique : son caractère fatalement provisoire.

L'idée pangermaniste n'est autre chose que l'idée de l'imité allemande poussée a ses dernières limites et pour ainsi dire exaspérée. Il est donc de prime abord évident que cette idée pangermaniste n'a pu germer avant la première apparition réelle, dans l'Europe politique, de l'idée de l'unité allemande, apparition que nous pouvons faire remonter à peu près à l'année 1813. C'est, en effet, à ce moment-là que, pour la première fois, sous la double influence, d'une part, des idées de la Révolution Française, transplantées en Allemagne et adaptées au tempérament pratique de l'Allemand, de l'autre, de la nécessité pour ainsi dire physique de s'unir qu'éprouvait l'Allemagne, pour réussir à chasser l'étranger établi chez elle, c'est sous cette double induence que, pour la première fois, quelque chose qui ressemble à un sentiment national anime peu

LE PHOLOGUE 21

à peu l'Allemagne entière jusqu'à lui faire prendre les armes pour secouer le joug napoléonien. Sans doute, ce sentiment national ne sera-t-il, malgré tout, pas assez puissant pour ne pas s'efî'acer peu à peu, une fois l'oppresseur chassé, sans doute n'aurat-il pas encore non plus la ténacité nécessaire pour imposer dès lors à la diplomatie européenne, si hésitante à l'époque, la constitution d'une Allemagne unifiée, sans doute les souverains allemands qui se lancent alors avec tant d'acharnement dans la guerre contre Napoléon ne sont-ils que faiblement inspirés par ce sentiment national allemand et combattent-ils, les uns, comme l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse, surtout pour rétablir h leur profit l'équilibre européen, se venger d'Austerlitz, de Wagram, d'Iéna et d'Auerstaedt et arrondir leurs possessions, les autres, en général, pour garder, sous Tégide de la coalition, les territoires que leur obséquieuse servilité, pendant quinze ans, aux moindres gestes du grand empereur, leur fit obtenir ! Tout cela est certain ! Mais enfin, il n'en est pas moins également vrai que des individualités, comme, par exemple, le ministre prussien Stein^,

1. Stein (Heinrich-Friedrich-Karl, baron de), né à Nassau le 26 octobre 1757, mort au château de Kappenberg le 29 juin 4831, ministre de 1804 à janvier 1807, rappelé au ministère par Frédéric- (iuillaume 111 le 4 octobre 1807, travaille à la réorganisation de la Prusse et de l'Allemagne ; son renvoi est alors exigé par Napoléon et il quitte le ministère le 24 octobre 1808. Réfugié en Autriche, puis en Russie (1812j, suit les alliés à Paris et prend part au Congrès de Vienne ; conseiller d'Etat en 1827.

les poètes Arndt' et Kœrner^, pour ne citer que ceux-là, étaient réellement animées par un sentiment national allemand. 11 nVn est pas moins encore également vrai que les idées de la Révolution Française, idées que nous autres Français, idéalistes et généralisateurs, nous avions apportées à FAllemagne avec la conviction qu'elles nous rendraient l'Allemagne à jamais dévouée, que ces idées, transformées selon le tempérament allemand, devenues des idées allemandes, parlant non plus des droits de l'homme, mais des droits de l'Allemand, agissaient aussi dès lors puissamment dans le sens de l'unité allemande. Notons, enfin, aussi que des Allemands de toutes les parties de l'Allemagne avaient été incorporés par Napoléon dans ses immenses armées, et qu'ainsi, pour la première fois sans doute. Allemands du Nord et du Sud, de l'Est

1. Arndt (Ernst-Moritz), né le 26 décembre n69 dans l'île de Riigen, mort à Bonn le '29 janvier 1860. Professeur d'histoire à l'Université de Greifswald en 1805. Poursuivi par la haine de Napoléon à cause de ses ouvrages, se réfugie en Suéde, d'où il revient en 1809, se réfugie denouveauà Breslau en 1812. puisdevient secrétaire de Stein à Saint-Pétersbourg, publie son « Catéchisme du soldat allemand », rentre en Prusse après la retraite de Uussie et publie une brochure intitulée « le Rhin, fleuve et non frontière de l'Allemagne», et ses chants de guerre. Professeur à l'Université de Bonn (1817), révoqué peu après comme trop démocrate, membre du Parlement de P'rancforten 1848, un des plus fervents partisans de l'oflredela couronne impériale aux llohenzollern. Il meurt à Bonn, un mois après la célébration solennelle de son 90" anniversaire.

2. Kœrrier (Karl-Théodor), né à Dresde, le 23 septembre 1791, tué à Voebbelin le 26 août 1813. Le poète de l'indépendance allemande, s'engage dans le corps franc de Lûtzow le 19 mars 1813, blessé à Kilzen le 7 juillet : à peine guéri, est tué par une balle dans l'escarmouche de Voebbelin, près de liamboui-g.

N. B. — Presque toutes ces notes biographiques sont faites d'après la grande Encyclopédie.

et de l'Ouest, se sont trouvés réunis sous un môme drapeau, drapeau de l'oppresseur il est vrai. Et nous ne devrons plus alors trop nous étonner de les voir profiter de cette leçon et prouver peu après que cette cohésion momentanée que leur imposa la main de fer de Napoléon, ils étaient capables de la retrouver sans lui et en remplaçant simplement son drapeau par celui de l'Allemagne, debout tout entière pour la guerre de délivrance, le « Befreiungskrieg », presque la guerre sainte.

Et voici 1814 et l'entrée des alliés à Paris, voici 1815 et Waterloo, voici Napoléon définitivement renversé, voici l'Allemagne enfin délivrée après neuf ans de servage. Il semble bien qu'elle ait mérité son unité et que, d'un élan spontané, les souverains de l'Europe vont profiter de leur victoire pour établir, couronnement final de l'œuvre d'affranchissement, cette unité allemande si vaillamment réclamée! Et voici qu'au contraire, en 1820, définitivement, voici môme que dès cette année 1815, si féconde en grands événements, la diplomatie européenne replonge l'Allemagne dans l'anarchie, dans l'impuissance et en refait de propos délibéré le grand corps mou et inerte qu'était devenu le Saint Empire Romain Germanique. Bien plus, la situation se trouve encore aggravée par ce fait qu'il n'y a même plus, à la tète de la nouvelle Allemagne, d'empereur pour présenter aux yeux de l'Europe, tout au moins le prestige réel d'une majesté, sans

doute au fond bien illusoire. Si l'on réfléchit à ce résultat désespérant pour rAllemagne, Ton comprendra bien vite que les souverains européens, désireux avant tout de calmer l'Allemagne surexcitée, et ne voyant dans FAllemagne unifiée qu'une force dangereuse pour eux, l'aient ainsi délibérément annihilée. Mais il y a une chose qu'il ne faut pas oublier, et c'est là que nous voulions en venir, car c'est un point capital pour la compréhension de tout ce qui suivra, et cette chose c'est que c'est l'Autriche qui portait laplusgrande partie delalourde responsabilité d'avoir ainsi fait échouer l'unité allemande! Faut-il s'étonner de ce que l'Allemagne, convaincue dès lors, qu'il n'eût tenu qu'à l'Autriche de faire l'unité allemande {ce qui n'est, d'ailleurs, sans doute pas tout à fait exact), ait voué à l'Autriche une vive, quoique sourde, rancune d'avoir trompé ses espérances? Et en effet Metternich ^ le grand direc-

1. Metternich (Klemens-Lothar-Wenzel). né à Coblentz, le 15 mai 1773, mort à Vienne le 11 juin 1<S59. Représente le Collège des comtes westphaliens au Congrès de Rastatt (1797), envoyé impérial à la cour de Dresde (1801), à la cour (le Berlin (finlSUS), ambassadeur à Paris (1806). Arrêté sur l'ordre de Napoléon pendant la guerre de 1809. Ministre des Affaires étrangères, d'abord par intérim, puis définitivement (8 octobre 1809), le reste jusqu'au 13 mars 1848. Préside le Congrès de Vienne, est ensuite couvert d'bonneurs par les souverains de l'Europe entière, et préside encore le Congrès de Carlsbad (1819). Chancelier d'Etat de la cour et de la maison impériale (1821), est nommé président des conférences ministérielles pour les affaires intérieures (1826) et conserve ce poste jusqu'à la mort de l'empereur François 1"" (1835). Renversé du pouvoir par la Révolution de 1848, il est obligé de s'enfuir; s'installe à Bruxelles (novembre 1849), revient chez lui à Johannisberg en juin 1851, et rentre à Vienne au mois de septembre de la même année. Il meurt le 11 juin 1859 au début de la guerre d'Italie.

leur de la politique autrichienne, n'avait pas voulu une Allemagne unie. Désireux uniquement d'établir solidement en Allemagne la prépondérance autrichienne, résultat qu'il avait obtenu en assurant à l'Autriche la présidence perpétuelle de la Confédération, Metternich était de plus convaincu que l'impuissance de l'Allemagne serait la meilleure et plus durable garantie de cette hégémonie autrichienne. Aussi n'avait-il rien négligé pour réduire l'Allemagne h l'inaction forcée et y avait-il merveilleusement réussi en la dotant d'une organisation fort compliquée, à fonctionnement très lent et à rouages innombrables, dans les détails de laquelle il ne nous appartient d'ailleurs pas d'entrer ici. Ajoutons encore à toutes ces raisons auxquelles obéissait le chancelier autrichien que, pour Metternich, idée nationale et idée révolutionnaire, c'était blanc bonnet et bonnet blanc ! N'est-il pas alors tout à fait naturel que l'apôtre de la contre-révolution en Europe ait cru être absolument dans son rôle, en étouffant, dans la mesure du possible, tout sentiment national en Allemagne? Et voilà comment, dès 1815, naît entre l'aspiration nationale allemande et la politique autrichienne la première divergence, divergence terriblement grave, la première contradiction, si grosse de conséquences, qui malheureusement n'est encore que le prélude de toutes celles qui rempliront plus ou moins tout le xix'' siècle.

Voilà donc rAllemagne, tout au moins momonianément, calmée, réduite à l'inaction absolue, voilà le sentiment national allemand à peu près étoulî'é et bâillonne, en tout cas, vigoureusement combattu et énergiquement surveillé, à l'instigation du toutpuissant Metternich, par les souverains allemands. La partie semble perdue, la cause de l'Allemagne peut-être irrémédiablement compromise! Mais entre l'apparence et la réalité, il y a un abîme, et le sentiment qui pousse les Allemands avec un clan invincible vers l'unité n'est pas un de ces sentiments superficiels dont la force brutale peut venir à bout I De plus, ce sentiment, à qui sa sincérité promet déjà pour une époque plus ou moins lointaine le succès, trouvera un secours providentiel et inestimable dans le fait de la croissance rapide de la Prusse. Car la Prusse ne peut qu'être jalouse de la prépondérance autrichienne, et de cette jalousie naîtra bientôt le conilit qui doit fatalement mettre aux prises dans l'Allemagne, trop (étroite pour contenir leurs ambitions rivales, le Habsbourg d'Autriche et le Hohenzollern de Prusse.

Il ne faut donc pas se laisser induire en erreur par le calme relatif qui règne en Allemagne après cet échec de l'unification allemande : pour que toute cette masse, en apparence plus ou moins assoupie, qu'agitent cependant, de temps à autre, de brusques et significatifs soubresauts, se réveille et se remette en mouvement, il suffira, en somme.

(le peu de chose. Sans doute, ce réveil définitif de TAUemagne grondante et en ébullition perpétuelle put être évité en 1830, grâce à des efforts énergiques.

Mais, quand dix-liuit années se seront encore écoulées, les événements de 1848 seront le branlebas du combat et le tocsin sonnera dans l'Allemagne entière, de telle façon que personne ne pourra y arguer de surdité pour ne pas prendre part à la lutte. Et si, d'une part, il est vrai qu'alors le conflit inévitable entre la Prusse et l'Autriche surexcitera le désir d'unité des Allemands, d'autre part, il est également vrai que les aspirations nationales allemandes, masquées sous l'idée révolutionnaire, alimenteront à leur tour puissamment les sentiments de véritable animosité, presque môme de haine, qui régneront pendant toute cette pt'riode entre l'Autriche et la Prusse.

Et, devant l'Europe attentive, le rideau va se lever brusquement sur le premier acte du drame dont la vieille terre germanique va être le théâtre, sur le premier acte du drame de Funilé allemande, prologue du mouvement pangermaniste qui nous intéresse aujourd'hui. Montrer comment et pourquoi les Allemands d'Allemagne d'abord, puis une partie de ceux d'Autriche, se sont détachés de la dynastie de Habsbourg, les premiers matériellement, les seconds moralement en désirant mieux, voir aussi à quels intérêts réels, à quelles causes profondes et peut-

être parfois justes d'une part, à quels calculs souvent bas d'ambitions surexcitées et d'appétits déchaînés d'autre part, se rattache ce mouvement pangermaniste, tel sera désormais l'objet de cette étude.

Page 1