CHAPITRE VII
Sommaire, -i- Le pangermanisme national en Bohême et dans les provinces germano-slaves. J-f Haute-Autriche et Basse-Autriche. 'P- Le caractère artificiel du mouvement dans ces deux provinces. ■A- Ses appuis : Fesprit de fronde, l'antisémitisme et l'anticléricalisme combinés. -2- Tyrol et Salzburg. -^ Le mouvement brisé par le loyalisme et la ferveur catholique dans ces deux provinces. ^ Conclusion.
Maintenant que nous avons suivi pas à pas, dans sa longue carrière, dans son évolution lente, le mouvement pangermaniste autriciiien, depuis l'époque où il se cachait timidement à l'ombre de l'idée nationale-allemande jusqu'à celle où il éclate, bruyant et fanfaron, au milieu du tumulte, du vacarme et des scandales, il nous reste, pour bien le connaître, à nous poser une question, et une question importante. Ce mouvement pangermaniste est-il uniforme dans l'Autriche entière, est-il un et inébranlable dans sa doctrine, dans ses tendances, ou bien se présente-t-il, au contraire, à nous sous des formes différentes, avec des carac-
tèrcs particuliers, et répond-il à des préoccupations diverses, à des désirs distincts dans toutes ces provinces de la Gisleithanie, qui ont presque toutes gardé, sous la férule du Habsbourg, une physionomie propre?
De tout ce que nous avons eu l'occasion de dire et de voir dans le courant de cette étude, une chose ressort nettement, indiscutablement, c'est que, de toutes les provinces où le parti pangermaniste déploie aujourd'hui son activité bruyante et un peu brouillonne, celle où le mouvement paraît le plus intéressant à observer est, sans contredit, la Bohême. Là, dans cette province immense, à la physionomie si vivace, à l'individualité si tenace et si fièrement affirmée, les luttes nationales sont le résultat d'une haine séculaire, ancrée dans le sang des races, fortifiée par les souvenirs historiques présents à la mémoire de tous, puisée aux entrailles même de la terre de Bohême. Là, nous nous trouvons aux portes de l'empire allemand, presque aux portes de l'empire russe. L'ombre de l'aigle germanique plane sur la vieille Bohême toujours grondante, la griffe de l'ours russe se tend aussi, j caressante et enjôleuse, mais avide quand même, ! vers ces frères slaves opprimés. Là, depuis des L^winées, depuis des siècles. Tchèques et Allel^^ands ont pris l'habitude de se considérer moins ' comme citoyens autrichiens que comme membres de deux grandes races mortellement ennemies, la
228 LE PANGERMAMèME EN AUTRICHE
race slave et la race germanique, de deux vastes collectivités qui se heurtent sur une immense étendue de frontières, le slavisme et le germanisme, luttant pour la suprématie dans ce vaste champ clos qu'est le monde moderne. Là, dans ce combat acharné, depuis longtemps on a recherché, en dehors de l'Autriche, des sympathies précieuses, des appuis effectifs. Les frères de Russie et les frères d'Allemagne ont pu entendre les appels des Tchèques et des Allemands de Bohême, et si jusqu'à ces dernières années, pour des raisons spéciales, les Tchèques de Bohême se méfiaient un peu de la Russie et de son ambition, les Allemands de Bohème, par contre, ont depuis longtemps tendance à invoquer à grands cris la protection et l'aide de Berlin.
Tout cela, situation naturelle, évolution historique, souvenirs et traditions du passé, rêves et espérances pour l'avenir, explique pourquoi, sur cette vieille terre de Bohême déchirée par la lutte, qui y est déchaînée depuis des siècles avec un acharnement, dont, dans un pays d'unité nationale ancienne et absolue comme le nôtre, on peut h peine se faire une idée, tout cela explique pourquoi le parti pangermaniste a pu faire là de tels progrès, justifiant ainsi une fois de plus cette constatation navrante, mais, hélas! trop vraie, qu'en temps de crise, c'est aux partis les plus violents que vont les électeurs. Or, s'il est une justice qu'il
ffiille rendre au parti pangermaniste, c'est qu'il est, sans conteste possible, des partis allemands, de beaucoup le plus violent. Il est, par conséquent, permis de penser qu'il se trouve parmi ceux qui l'ont soutenu de leurs votes, des gens qui ne songent pas à l'union avec l'Allemagne, et qui n'ont fait triompher ses candidats que pour affirmer, avec toute la vigueur et toute l'intransigeance possibles, leurs sentiments allemands et antitchèques.
Ceci n'est peut-être pas seulement une hypothèse en l'air, une pure et simple conjecture. En elYet, les élections qui ont eu lieu au mois d'octobre 1901, pour le renouvellement de la Diète de Bohême, ne font que confirmer cette supposition et lui donner de fortes apparences de vérité. Sans doute, elles ont vu les pangermanistes remporter des succès éclatants et conquérir nombre de sièges; mais ces succès étaient surtout remportés aux dépens des progressistes allemands modérés. Mais elles ont vu aussi chez les Tchèques les tendances extrêmes, exaspérées par la lutte, l'emporter nettement, et le parti tchèque le plus violent, celui des agrariens tchèques, faire des progrès considérables, également au détriment des éléments tchèques modérés plus disposés a la conciliation. Des deux côtés donc, les violents ont triomphé, de ce
iiomphe un peu factice et généralement éphémi'ïre l'est le triomphe des idées de violence et de line, et c'est, par conséquent, ce triomphe môme,
dû plutôt à la virulence de leurs opinions qu'à la séduction exercée par leur programme sur les populations, qui vient renforcer les doutes que nous émettions tout à Theure sur la réelle conviction pangermaniste des trop nombreux électeurs des députés pangermanistes de Bohême.
Il y a encore, croyons-nous, au succès, tout au moins momentané du mouvement pangcrmaniste en Bohême, d'autres causes. Nous sommes là, ne Foublions pas, dans un pays qu'ont ensanglanté pendant de longues années les querelles religieuses, dans un pays où tout le monde a gardé une tendance manifeste, un goût marqué pour les discussions théologiques, discussions qui ont souvent abouti à des persécutions et à des massacres.
N"est-il pas, dès lors, tout naturel que dans un pareil milieu, milieu si bien préparé à la réapparition d'une guerre de religion, le nouveau masque du mouvement pangcrmaniste, le masque religieux, en même temps qu'il lui suscitait des adversaires acharnés, lui ait amené aussi de nouveaux et enthousiastes adhérents, et ait en tout cas créé une atmosphère d'agitation et de trouble dont le mouvement pangcrmaniste n'a pu que profiter.
En somme, et pour nous résumer, il paraît à peu près certain que ce qui a fait jusqu'ici le succès du mouvement pangcrmaniste en Bohême (et ceci s'applique aussi, presque au même degré, à la Moravie), c'est, à notre avis, qu'il a trouvé là un terrain tout
l'OPLLATlONS ALLEMANDES ET PANGERMANISME 231
proparé pour une agitation fondée sur une idée nationale, un pays oii les nationalités adverses se livrent depuis des siècles un combat sans issue, un pays aussi sur lequel s'étend toujours menaçante Tombre gigantesque de l'empire allemand, de la Plus Grande Allemagne, un pays où son appel à une croisade anticatholique, antiromaine, devait trouver un écho, un pays surtout oij il a profité plus que partout ailleurs d'un de ces états de crise aiguë et intense, qui font oublier aux hommes la très grande différence qu'il y a entre énergie et violence. Enfin, et ceci alors est une raison générale, matérielle et pratique, ce qui a fait aussi son succès en Bohême, c'est que, de tout temps, les Tchèques de Bohême ont été considérés par les Allemands comme le principal, peut-être même le seul obstacle à l'union de tous les Allemands, l'obstacle qu'il faut broyer et défoncer pour édifier sur ses ruines le colosse grandiose, mais hétérogène, de la Plus Grande Allemagne.
Il est permis, néanmoins, d'espérer que cet état de crise aiguë, qui reste malgré tout, à notre avis, la cause principale des progrès du mouvement pangermaniste en Bohême, ne sera pas éternel, et que son acuité même Tempêchera de devenir un mal
I ironique. D'où viendra le remède quel sera-t-il? e sont là des questions sur lesquelles nous ne DUS permettrons même pas d'émettre des hypothèses. Nous nous contentons d'exprimer ici un
espoir de pacification et de souhaiter bien sincèrement que cet espoir ne soit pas ctiimérique. Le jour oîi cette pacification se réaliserait, le jour oii une solution raisonnable, satisfaisante pour les uns et pour les autres (si ce n'est pas là une impossibilité) saurait ramener en Bohême la paix et la tranquillité, et désarmer, sinon réconcilier les adversaires séculaires, ce jour-là, nous sommes convaincus que le mouvement pangermaniste verrait s'arrêter sa marche ascendante vers le succès, et que ridée qu'il représente, sans disparaître peutêtre entièrement, redeviendrait une idée purement philosophique, un rêve d'avenir immatériel, et par conséquent peu inquiétant.
Les mêmes raisons que nous venons d'exposer sommairement en examinant la Bohême, atténuées par le fait de l'éloignement plus grand de ce centre d'attraction colossal qu'est Berlin pour les pangermanistes, se retrouvent pour expliquer le succès du mouvement dans les autres provinces de la Gisleithanie où les Allemands sont face à face avec les Slaves. Nulle part, cependant, le combat pour la nationalité n'y est aussi vif qu'en Bohême, et nulle part il ne met aux prises des populations aussi nombreuses que celles qui se disputent cet antique et glorieux royaume, et ce double fait contribue aussi à expliquer pourquoi, tout en y présentant les mêmes caractères généraux qu'en Bohême, le mouvement pangermaniste nous les montre ici pour
ainsi dire à une échelle plus réduite. Partout, par conséquent, où le slavisme et le germanisme se heurtent en Cisleithanie, tout ce que nous disions du pangermanisme en Bohême est également vrai; mais l'intensité heureusement moindre de la lutte de nationalités moins fortement représentées qu'en Bohême et moins ardentes au combat, et l'éloignement plus grand de Berlin y ont enlevé au mouvement pangermaniste une grande partie de sa violence, et par cela même ne lui permettent, par conséquent, pour l'instant, qu'un plus maigre succès.
Restent maintenant, outre le Tyrol et la province de Salzburg, dont nous parlerons en dernier lieu, les provinces essentiellement allemandes de la Cisleithanie, c'est-à-dire la Haute-Autriche et la Basse-Autriche. Tout ce que nous disions pour la Bohême ne paraît plus du tout pouvoir s'appliquer à ces deux provinces. Ici pas de lutte engagée entre deux nationalités vivaces et également florissantes pour la suprématie, pas de conflit de langues, pas d'influence étrangère assez voisine pour être réellement forte, puisque nous sommes au contraire au c(Eur même de la monarchie; rien, en un mot, de ce qui expliquait le succès de l'agitation pangermaniste en Bohême, ne se retrouve ici. D'oii vient donc alors, si nous voulons poser nettement le problème, dans ces provinces où il n'est nullement question de lutte de nationalités, un mouve-
ment aussi foncièrement national que celui que nous étudions?
Et, en effet, ici ce mouvement a de tout autres causes, et est par cela même beaucoup plus artificiel. Ici nous ne trouvons pas, à sa base, a son origine, l'idée nationale, la seule sur laquelle il puisse légitimement se fonder; cette idée n'existe, et encore combien confuse et vague, que chez les étudiants nationaux-allemands, élément turbulent qu'il ne faut pas trop négliger, mais qui est cependant bien loin d'avoir l'importance qu'il s'attribue si bruyamment. Non! Ce qui, dans ces deux provinces, et plus particulièrement encore dans la Basse-Autriche, a fait le succès du mouvement pangermaniste, c'est bien plutôt son caractère violent de mouvement d'opposition à outrance. C'est incontestablement ce caractère-la, qu'il a revendiqué hautement dès son apparition dans la vie politique, qui, lors des ministères à tendances tchéquophiles, lui a valu beaucoup de suffrages de la part de tous ces agités qui ne se trouvent dans leur élément que lorsqu'ils sont a l'avant-garde de l'opposition. Cependant, si cette violence dans l'opposition lui a valu ainsi des succès inespérés, il est juste de dire que c'est elle aussi qui a de nouveau éloigné de lui pas mal d'électeurs, lorsque le groupe Schœnerer a définitivement adopté cette attitude intransigeante d'opposition de principe à tout ministère quel qu'il pût être, lorsqu'il a inauguré
aussi cette tactique d'obstruction systématique, dont se meurt aujour^d'hui le parlementarisme en Autriche. Car ainsi, à des époques différentes, le groupe radical-allemand s'est trouvé avoir froissé successivement plus ou moins tout le monde.
A côté de cette raison générale, qui a, malgré tout, amené au parti pangermaniste, à cause de son caractère de parti d'opposition à outrance, de nombreux électeurs mécontents, il y en a une autre, plus spéciale celle-là, mais non moins intéressante à connaître. A un moment donné, en effet, une agitation purement antisémitique a gagné une grande partie des habitants de Vienne, et aussi, quoique à un moindre degré, de ceux des campagnes dans les deux provinces dont nous nous occupons. Cette agitation a donné naissance à un parti antisémite, à la tête duquel se trouve M. Lueger, aujourd'hui bourgmestre de Vienne; mais ce parti antisémite est devenu rapidement, comme son nom de parti chrétien social l'indique, un parti éminemment clérical. Il s'est trouvé alors des gens à qui cette nouvelle tendance a déplu, des gens qui, quoique antisémites, ne voulaient pas devenir les serviteurs de l'autel, des gens à qui l'antisémitisme ne suffisait pas pour donner libre cours à leurs passions haineuses, et qui portent leur intolérance religieuse au comble, en pratiquant à la fois Tantisémitisme et l'anticléricalisme. Ceux-là ne pouvaient se ranger sous la bannière ultra-cléricale
de M. Lueger, et ils se sont trouves alors tout naturellement amenés, quelles que pussent être leurs opinions en ce qui concerne la propagande pangermaniste, à venir grossir les rangs du parti, à tendances à la fois antisemitiques et anticléricales, que dirigeait avec tant de maestria dans la violence et dans l'invective M. Schœnerer.
Tout bien considéré, il nous semble donc, en définitive, que l'idée nationale doit ici être reléguée au second plan, et qu'elle doit laisser la première place aux véritables parrains du mouvement pangermaniste en Haute-Autriche et en Basse-Autriche : l'esprit d'opposition et de fronde de la capitale d'une part, et la réalisation par lui, d'autre part, d'un comble d'intolérance religieuse par la conciliation habile de l'antisémitisme et de l'anticléricalisme. Jusqu'à quel point ces deux éléments primordiaux de son succès promettent-ils d'être durables, jusqu'à quel point ces tendances violentes soutiendront-elles et alimenteront-elles l'agitation pangermaniste, quelles forces plus considérables encore que celles dont il dispose aujourd'hui pourront-elles éventuellement lui amener? Ce sont là des questions fort intéressantes, sans doute, mais sur lesquelles on ne peut, à l'heure actuelle, faire que d'assez vagues conjectures, et que l'avenir seul pourra et devra trancher.
Restent enfin le Tyrol et la province de Salzburg. Au premier abord, il semblerait que ces deux pro-
vinces doivent âe trouver dans une situation assez analogue à celle que nous venons d'analyser sommairement en Haute et^ en Basse-Autriche. Là aussi, en effet, la lutte des nationalités n'est pas très active. Dans la province de Salzburg, elle est même à peu près inexistante; dans le Tyrol, elle existe évidemment, mais elle est, malgré les apparences, d'une intensité relative. Les Allemands et les Italiens, qui s'y trouvent face à face et qui s'y détestent cordialement, se cantonnent assez rigoureusement dans leurs zones respectives. Sans doute, les Italiens protestent-ils de toutes leurs forces contre ce qu'ils estiment être l'oppression allemande, sans doute ne cessent-ils d'y réclamer des droits, sans doute y sont-ils un élément sérieux, appréciable, d'agitation nationale. Mais enfin, il n'y a, malgré tout, pas là comme en Bohème, de combat acharné engagé entre les deux nationalités en vue de s'assurer la suprématie, la domination, dans Fensemble de la province, et voilà pourquoi il est permis de dire que la lutte des nationalités y est d'une intensité relative.
Et cependant la situation y est différente de celle que nous avons étudiée en Haute et en Basse- Autriche. Ici, le mouvement pangermaniste trouve, , en effet, en face de lui, deux adversaires nouveaux, adversaires terribles dont il aura, croyons-nous, bien de la peine à triompher et qui, sans doute, le refouleront même complètement. Le premier,
c'est le loyalisme tout particulier de ces deux provinces, surtout du Tyrol, c'est leur fidélité proverbiale, aveugle à la dynastie de Habsbourg. Sans doute, a-t-on pu voir, même là, se produire, dans ces dernières années, peut-être un léger relâchement de ces liens de dévouement instinctif et inébranlable à la dynastie ; sans doute, là aussi, les passions déchaînées ont-elles fait leur œuvre et un peu ébranlé l'idole. Néanmoins, on peut, croyonsnous, affirmer, sans crainte d'être contredit, que la quasi-unanimité des habitants du Tyrol et de la province de Salzburg est prête à tout pour la défense de l'empereur, et cela quelle que puisse être la personnalité du monarque, simplement et uniquement parce qu'il est un Habsbourg.
Le second adversaire auquel se heurte, dans ces deux provinces, le pangermanisme, adversaire non moins redoutable, c'est leur catholicisme fervent, ardent, passionné, que le mouvement de séparation de Rome, patronné par les pangermanistes et désormais intimement lié à leur propagande nationale, n'a fait qu'exaspérer encore davantage. C'est là, pour le pangermanisme, un obstacle sans doute infranchissable, et, pour avoir voulu détourner les populations de Rome, il est condamné à un échec certain et sanglant dans ces deux provinces d'un aspect si particulier. Autant donc qu'on peut affirmer quelque chose concernant l'avenir en politique et principalement en politique autri-
chienne, il paraît à peu près certain que les poputions du Tyrol, du Vorarlberg et aussi de la province de Salzburg, foncièrement catholiques et loyalistes avant tout par instinct, ne sont pas du tout disposées à jamais se laisser gagner à leur tour par la fièvre pan germaniste. Ce sont bien là, en effet, de ces populations d'antan, dernières héritières de traditions aujourd'hui presque partout disparues, pour qui l'idée nationale consiste uniquement à défendre à outrance, pied à pied, roc par roc, le sol natal contre l'envahisseur étranger, et dont toute la conduite, toute la vie sont dirigées par une foi religieuse d'une ferveur enfantine et naïve, et par la fidélité absolue, aveugle, irréfléchie au Habsbourg seigneur féodal, maître incontesté et père de ses très humbles sujets.
Maintenant que nous avons ainsi marqué en quelques traits rapides les caractères différents du mouvement pangermaniste dans les diverses provinces de la Gisleithanie, quelle conclusion pouvons-nous tirer lie cette brève étude? D'abord ceci, qu'on ne saurait trop répéter, c'est que partout, au Nord comme au Midi, à l'Est comme à l'Ouest, le mouvement pangermaniste se présente à nous avec ce même caractère uniforme de violence haineuse, avec ces mômes appels aux passions les moins nobles, que toute son histoire nous a révélés, depuis le jour où ce mouvement, issu d'une idée
nationale et d'une conception philosophique, grandioses au point de vue allemand, a été accaparé par des agitateurs de profession. Ensuite, et cette ohservation est une conséquence forcée de la précédente, ce mouvement pangermaniste a, toute son histoire le prouve surabondamment, besoin d'une atmosphère de crise et de désordres pour se développer et prospérer. Gela, les pangermanistes l'ont si bien compris qu'ils sont, dans le cours de leur évolution, devenus, par la force des choses, un parti d'opposition toujours et quand môme. Ils se connaissent, en effet, bien, ils savent que, môme s'ils devenaient jamais assez nombreux pour ôlre un parti de gouyernement, ils sont incapables de prendre la direction des affaires d'un grand pays, et que le seul rôle qu'ils peuvent et veulent jouer, c'est celui, infiniment plus facile, de pêcheurs en eau trouble.
Enfin-, et quelque grave que puisse paraître cette affirmation, nous croyons qu'on peut dire franchement que, sauf en Bohôme et à un moindre degré dans les autres provinces germano-slaves de la Gisleithanie, le mouvement pangermaniste est tout artificiel. En effet, si un tel mouvement ne peut se justifier, car rien ne saurait, à nos yeux, justifier la conduite de citoyens d'un pays, qui cherchent à s'échapper de leur patrie, à la démembrer, qui réclament leur annexion à un autre pays, ce mouvement peut cependant s'expliquer.
s'excuser même jusqu'à un certain point. Et sa seule excuse, c'est d'avoir, malgré tout, pour fondement, une idée nationale, l'idée nationale-allemande, dévoyée si Ton veut, détournée de son sens véritable, mais idée après tout, qui, au point de vue allemand, ne manque pas de grandeur. Mais cette idée-là, qui seule peut excuser l'agitation pangermaniste, nous avons montré qu'elle n'existait pour ainsi dire pas, qu'elle n'avait aucune raison d'exister dans les provinces purement allemandes, ni même dans le Tyrol. Dépourvue de cette base nationale, simple produit dès lors de passions politiques basses et sans grandeur, l'agitation pangermaniste y devient, par conséquent, une manifestation quelconque de ces doctrines de haine, qui sévissent un peu partout en Europe, et par là même y est une création tout à fait artificielle, due à des politiciens mécontents et bruyants.
Et, même en Bohême, il ne faudrait pas, croyonsnous, s'exagérer par trop la profondeur, l'intensité, la sincérité du mouvement, quelque sérieux qu'il y soit réellement; il ne faudrait pas, même là, voir la situation sous un jour par trop sombre. L'heure viendra peut-être où un homme d'Etat véritable (pourquoi ne serait-ce pas, après tout, M. de Kœrber, dont la valeur s'est hautement affirmée pendant ses quatre ans de ministère ?) saura trouver le terrain de conciliation sur lequel Alle-
2i2 LE PANGERMANISME EN AUTRICHE
mands et Tchèques, las à la fin cle.cette lutte nationale sans issue, dont tout le pays souffre, pourront et voudront signer la paix ; le jour luira peut-être, tôt ou tard, où l'on parviendra à ramener l'entente et la concorde dans la monarchie austro-hongroise, où, calmées et satisfaites d'une politique équitable et tolérante, les nationalités adverses renonceront à consumer leurs forces dans la lutte stérile où elles s'entredéchirent sans profit pour personne. La tâche est difficile, surhumaine peut-être, mais nous n'avons pas le droit de la proclamer impossible ; elle est, en tout cas, belle et digne de tenter les hommes d'Etat de l'empire du Danube. Le jour où l'un d'eux y réussirait, l'on peut être sûr que le mouvement pangermaniste, malgré ses efforts, aurait vécu ! Ce jour-là aussi, le parti, qui depuis vingt-cinq ans l'exploite si habilement, s'en irait, tel une outre vide et molle, tel un ballon flasque et dégonflé, mourir de sa belle mort dans l'oubli, sous la poussière qui recouvre bientôt les partis d'agitation factice, qui ne savent que faire appel à la haine et à la violence.
11 y aurait encore bien d'autres choses à dire sur la situation du parti pangermaniste en Autriche. Il y aurait notamment à voir l'influence capitale que les faits de l'ordre économique, si importants à l'heure actuelle, et qui promettent de dominer de plus en plus la politique future, peuvent éventuellement exercer sur le mouvement qui nous inté-
POPULATIONS «ALLEMANDES ET PANGERMANISME 2i3
resse^. Mais cola exigerait encore toute une étude très spéciale et fort longue, à laquelle il ne nous est pas loisible de nous livrer ici, où nous examinons la question à un point de vue uniquement historique, philosophique et politique.
En somme, nous ne croyons pas pouvoir mieux résumer les conclusions raisonnées que nous inspire Tétude approfondie du problème pangermaniste, circonscrit dans les limites delaCisleithanie, qu'en affirmant hautement que tous les véritables amis de l'Autriche en tant qu'Autriche (et nous verrons un peu plus loin que tous les véritables amis de la paix européenne doivent éprouver pour l'Autriche l'affection mêlée d'émotion qu'on ressent pour un talisman) doivent souhaiter ardemment que le mouvement pangermaniste ne réussisse pas dans ses desseins et ne parvienne jamais à bouleverser ce pays, et en même temps notre pauvre équilibre européen. Certes, il est possible que le mouvement s'étende encore, qu'il se développe, toujours plus dangereux et plus menaçant, que les circonstances difficiles, que cet état de crise aiguë qui semble devenir chronique sur les bords du beau Danube bleu, lui permettent d'acquérir une force nouvelle. Néanmoins, nous ne pouvons et ne voulons pas croire sérieusement que son succès
1. Pour toute cette partie d'ordre économique, on pourra lire avec profit les pages tort intéressantes qu'y consacre M. René Henry dans son ouvrage déjàcité, p. 96-104 et 133-133.
244 LE PANGEH3IAxMS31E EN AUTRICHE
soit jamais autre chose que le triomphe éphémère et sans lendemain d'un parti de violence, qui, voué par sa nature même à une opposition acharnée, à une opposition de principe, ne pourrait s'emparer du pouvoir sans s'effriter et montrer l'impuissance et la stérilité de ses conceptions grandiloquentes.