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CHAPITRE VIII

Sommaire. — L'Allemagne et le pangermanisme. — Séductions et avantages qu'une politique pangermaniste présente pour l'Allemagne. — Le revers de la médaille. — Les dangers de cette politique. — Les soi-disant intrigues de l'Allemagne en Autriche.

— Hisinarck et le pangermanisme. — Pourquoi la réalisation de l'idéal pangermaniste atfaiblirait l'Allemagne.

L'Italie et le pangermanisme. — L'« Italia irredente ». — L'Angleterre et le pangermanisme. — La question de la Méditerranée.

— La Russie et le pangermanisme. — La question de Bohême.

— Le panslavisme. — L'échec du pangermanisme, question vitale pour la Russie.

La France et le pangermanisme. — L'alliance franco-russe. — Le principe de l'indépendance des nations et de la justice internationale. — La question d'Alsace-Lorraine. — Les illusions de ceux qui s'imaginent que l'Allemagne nous la rendra jamais de son plein gré. — Nécessité de l'existence d'une Autriche indépendante, si la France veut rester une grande puissance.

L'intérêt de l'Europe, tant matériel f[ue moral, commande de tout faire pour préserver l'indépendance et l'existence de l'Autriche.

Il nous faut maintenant sortir d'Autriche, nous transporter au dehors, et, dans un rapide voyage en Europe, examiner sommairement Tinlérêt des diverses puissances, leur attitude, l'intérêt enfin de l'Europe elle-même, en présence de ce mouvement pangermaniste, qui, en menaçant de modifier

de fond en comble l'équilibre européen, attire sur lui aujourd'hui l'attention plus ou moins bienveillante, mais, en tout cas, passionnée de tous. Il n'y a, h l'heure actuelle, de l'Atlantique aux plaines désertes de la Sibérie, des glaces du cap Nord aux Ilots bleus de la Méditerranée, aucune puissance européenne qui puisse se désintéresser de cette question redoutable, aujourd'hui surtout où la guerre, avec son cortège habituel de craintes de complications et de difficultés sans nombre, a de nouveau fait son apparition dans le monde, élisant son siège dans cet Extrême-Orient mystérieux et dangereux, où leurs ambitions rivales mettent aux prises les grands États européens, les États-Unis et lesempires jaunes, soucieux à leur tour déjouer un grand rôle chez eux. Mais, parmi ces puissances européennes, il en est une pour qui le pangermanisme présente un intérêt tout particulier, c'est celle dont, à en croire les pangermanistes, l'idée pangermaniste dirige la politique, celle à qui sa réalisation profiterait immédiatement, en reconstituant pour elle l'empire le plus formidable, le plus colossal, mais peut-être aussi le plus hétérogène de TEurope : cette puissance , que la Plus Grand e Allemagn e touche le plus directement, c'est l'Allemagne impériale d'aujourd'hui, l'Allemagne de Bismarck, de Mollke et aussi de Guillaume II.

Pour l'observateur superficiel qui ne considère que la surface des choses, le seul fait de se deman-

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der quoi est, sur ce point, Fintéret de l'Allemagne, paraît une ironie, une folie. Gomment l'Allemagne, en effet, ne souhaiterait-elle pas de toutes ses forces, comme l'événement qui couronnerait son triomphe, la réussite d'un mouvement, d'où résulterait pour elle un formidable accroissement de territoires, d'un mouvement qui réaliserait enfin l'antique rêve de la race germanique, l'union de tous ses enfants sous un seul sceptre, d'un mouvenjent qui permettrait à ses armées triomphantes de descendre ce Danube majestueux, route merveilleuse vers cet Orient tant convoité, d'un mouvement qui lui faciliterait, qui lui donnerait peut-être môme cette sortie si ardemment désirée sur l'Adriatique, sur la Méditerranée, qui, en lui procurant des débouchés immenses et nouveaux, lui permettrait de submerger à volonté l'Orient, le Midi ou l'Occident sous le flot tumultueux de ses bataillons, d'un mouvement qui ferait d'elle le centre de gravité de l'Europe entière, la maîtresse de la terre et des mers, la maîtresse de l'Europe, la maîtresse peutêtre du monde entier.

Rêve splendide, merveilleux, éblouissant, auquel une large part de réalité donne cette apparence, à la fois séduisante pour les uns et menaçante pour les autres, qu'ont les rêves dont la réalisation reste après tout possible. Fantasmagorie pure ? Non pas! Mais, comme toutes les choses humaines, médaille brillante, qui a un revers, et un revers qui peut-être est

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suffisamment obscur pour ternir l'éclat de la façade. C'est ce revers qu'il ne faut pas oublier de considérer si l'on veut faire œuvre utile, et ne pas se montrer aveugle. Et voilà pourquoi, après avoir étalé dans toute sa splendeur grandiose le tableau des espérances allemandes, il faut nous garder soigneusement de nous laisser à notre tour emporter dans les nuages par ces gigantesques conceptions, il ne faut pas nous laisser éblouir par ces rêves démesurés de la mégalomanie allemande, il nous faut au contraire considérer froidement si, en suivant une politique imbue de l'idéal pangermaniste, l'Allemagne ne se trouverait pas lâcber malgré tout la proie, c'est-à-dire son formidable empire actuel, pour l'ombre, c'est-à-dire la chimère séduisante, mais sans doute fausse, de la Plus Grande Allemagne.

Néanmoins, avant de nous poser cette grave question, il convient d'étudier un point très discuté, et en effet très discutable, c'est celui de savoir si, depuis 1870, le Gouvernement impérial allemand et les hommes de génie, ou simplement de talent, qui l'ont personnifié, ont paru disposés à favoriser l'extension du pangermanisme autrichien, si, en un mot, ce passé récent nous montre dans la politique pangermaniste une tendance traditionnelle du Gouvernement allemand, ou si, au contraire, ledit Gouvernement ne l'a pas rejetée comme une politique scabreuse et pleine de dangers. On a

beaucoup parlé d'intrigues du Gouvernement allemand, de missions secrètes en Autriche, d'agitateurs par lui payés, c'est-à-dire d'un ensemble d'actes qui tendrait en effet à prouver que le Gouvernement allemand appuie, soutient, encourage le mouvement pangermaniste en Autriche et désire sa réussite. Laissons, pour l'instant, de côté, les missions secrètes, si difficiles à contrôler, et voyons à quoi se ramènent, dans la politique autrichienne depuis 1870, ces intrigues, cette ingérence du Gouvernement impérial allemand?

Quand on parle d'action du cabinet de Berlin sur celui de Vienne, le premier événement auquel on fait allusion, ce sont ces fameuses entrevues de l'été de 1871, où se prépare, à l'instigation évidemment de l'Allemagne, le renvoi du ministère Hohenwart, ministère tchéquophile, détesté par les Allemands. De ces entrevues nous avons parlé plus haut, et nous avons montré que l'intérêt des pangermanistes, donc du Gouvernement allemand, s'il entre dans leurs vues, commandait au contraire de ne rien faire pour amener la chute de ce ministère Hohenwart, qui, en mécontentant, en exaspérant les populations allemandes d'Autriche contre leur Gouvernement, ne pouvait que les inciter à se jeter sans hésitation dans les bras de l'Allemagne. Or que nous montre, au contraire, l'histoire de cette époque? Elle nous apprend que l'Allemagne, si, en effet, elle a exercé une influence sur les desti-

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nées do la politique autrichienne en 1871, l'a employée à faire renvoyer le ministère llohenvvart, qui pourtant, comme tous les gouvernements anliallemands en Autriche, faisait indirectement le jeu des pangermanistes.

Puis surviennent les affaires de Bosnie. Ici, nous dit-on, rAUemagno a poussé de toutes ses forces l'Autriche à se lancer dans la question d'Orient d'une manière active, à occuper la Bosnie, tant pour faciliter à l'invasion allemande pour l'avenir la route de l'Orient que pour détourner l'attention de la monarchie dualiste de ce qui se passe sur ses frontières de TOuest et du Nord-Ouest, et préparer ainsi plus à son aise l'entrée future de la partie occidentale de la monarchie dans la Grande Allemagne. Cette théorie est sans doute séduisante; elle contient une forte part de vérité, tout au moins en ce qui concerne l'intérêt très réel qui pousse rAllemagne à désirer voir une puissance après tout à tort ou à raison considéiée comme étant d'essence germanique, avancer vers l'Orient dans cette course au clocher de Sainte-Sophie, à laquelle on se livre de part et d'autre avec tant d'ardeur. Cependant, cette théorie ne se trouve-t-elle pas fortement éhranlée par ce fait que (ainsi que nous avons eu l'occasion de le faire remarquer plus haut, en étudiant les événements de cette époque, notamment en citant un passage de discours) le grand chef du pangermanisme autrichien, M. Schœnerer, se

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montra rien moins qu'enthousiaste pour Taventure bosniaque. Il y aurait donclà, tout au moins, une très bizarre contradiction entre les désirs qu'on prête au cabinet de Berlin et l'attitude des pangermanistes autrichiens, qu'on prétend toujours inspirée par ledit cabinet.

Il y a bien encore la grande réunion pangermaniste de Dresde au mois de mai 1897; mais, si importante qu'elle ait pu être, en effet, quelque valeur morale que puissent avoir les encouragements adressés aux directeurs attitrés du mouvement pangermaniste autrichien par des députés prussiens, par Mommsen lui-même, ces manifestations, en somme platoniques, le fait même que ces réunions ont eu lieu sur le territoire allemand permettent-ils de voir dans tout cela un acte décisif, incontestable, déclaré du Gouvernement allemand en faveur du pangermanisme? Nous ne le croyons en aucune façon, et ce que nous en disons peut s'appliquer également à toutes ces réunions mystérieuses, à tous ces conciliabules romanesques, tenus souvent la nuit et accompagnés d'une mise en scène théâtrale et un peu comique, qui eurent lieu en Allemagne, lors de l'éclosion de la Los von Rom Bewegung, entre pangermanistes d'Allemagne et d'Autriche.

Il y aurait bien encore le fameux retrait des ordonnances Gautsch par le comte Clary, le 1 i octobre 1899. On a voulu, ici encore, trouver l'ingé-

rence berlinoise, attribuer en partie ce retrait sensationnel à une pression exercée sur l'empereur par son jeune et fougueux allié. Mais, d'abord, celte pression n'a jamais été bien prouvée, et en pareille matière, il est bon d'être prudent et de ne se prononcer qu'en connaissance de cause, et ensuite, en admettant môme qu'elle se soit effectivement produite, que prouverait-elle? Donner à un Gouvernement allié des conseils, lui insinuer qu'il y a certaines mesures sur lesquelles il ferait bien de revenir, c'est sans doute se mêler de ses affaires intérieures. Mais, en l'espèce, peut-on voir dans une pareille attitude une manifestation pangermaniste du Gouvernement impérial allemand? Il nous semble que ce serait là une déduction bien hasardeuse et bien exagérée.

Restent alors toutes les missions secrètes dont on parle si souvent, et que le Gouvernement allemand confie, dit-on, à des agents cbargés de fomenter l'agitation pangermaniste en Autriche, ou d'y créer des désordres favorables au développement de ladite agitation. Peut-être y en a-t-il eu, en effet, de ces agents secrets, car c'est là un procédé qu'emploient, trop souvent, hélas, les gouvernements entre eux; mais, en général, toutes ces missions mystérieuses relèvent plus ou moins du roman-feuilleton. Il serait, en tout cas, malaisé de prouver d'une façon absolue que ces agents obéissaient à des ordres venus de Berlin, et, par conséquent, toute conclusion

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qu'on pourrait tirer de toute cette cuisine clandestine d'espionnage et d'intrigues, en faveur d'un soutien efficace accordé au mouvement pangermaniste autrichien par l'Allemagne, serait bien diflicile à étayer sur des bases solides et sérieuses. Il ne serait pas étonnant non plus que ces menées du cabinet de Berlin, dont on affirme parfois avec tant de certitude l'existence, aient pris naissance plutôt dans l'esprit fertile des trop nombreuses personnes qui s'imaginent voir partout la trahison (il y a cependant déjà dans le caractère même du pangermanisme autrichien quelque chose qui frise suffisamment la trahison pour qu'il soit inutile d'aller chercher encore ailleurs ce sentiment) et l'immixtion étrangère que dans la réalité des faits.

Ceci dit sur l'attitude effective du Gouvernement allemand vis-à-vis de l'agitation pangermaniste en Autriche, il est temps de revenir à la question primordiale, celle que nous posions un peu plus haut, la question de savoir où est, en cette matière, l'intérêt véritable, bien compris et raisonné de l'Allemagne. Or, malgré les avantages mirifiques, éblouissants, qu'elle retirerait de la réalisation de la Plus Grande Allemagne, il est permis de penser que le succès du mouvement pangermaniste, la réussite triomphale de ses vastes desseins ne seraient pas, malgré tout, un bien pour l'Allemagne.

Et d'abord, s'il est vrai que le passé doit en politique servir de leçon pour l'avenir, s'il est vrai

qu'en ce cas piirLiculier, les hommes d'J^]Lat allemands, au moment où se pose devant eux ce problème passionnant et complexe, au moment où, séduisante et enjôleuse, la chimère pangermaniste cherche à les entraîner à sa suite, doivent se replier sur eux-mêmes et prendre conseil auprès de l'homme qui lit TAllemagne une et impériale, la réponse que ferait le chancelier de fer à ses successeurs ne saurait, à notre avis, être douteuse. La tradition bismarckienne, tout entière, s'oppose à la poursuite du rêve pangermaniste, et de toute son autorité met en garde l'Allemagne contre les séductions trompeuses de l'idéal des Gross Deutsche.

L'opinion de M. de Bismarck, nous avons eu l'occasion de l'exposer plus haut; nous n'y reviendrons donc pas ici, et nous nous contenterons de faire remarquer que, quels que soient les plans qu'on ait pu prêter à M. de Bismarck après 1870, x\L de Bismarck, en 1866, c'est-à-dire à une époque où il était parfaitement libre d'indiquer clairement, d'une façon indiscutable, son projet de poursuivre ultérieurement l'annexion de l'Autriche allemande à l'Allemagne nouvelle en voie de formation, a, au contraire, montré nettement et avec une réelle éloquence, tant par son attitude que par ses paroles, qu'il ne pensait pas que cette annexion put être désirable.

Nous ne reviendrons pas non plus maintenant sur les raisons pratiques, tirées de l'absence de sym-

pathie entre Allemands du Nord et Allemands d'Autriche et de la différence de religion qui les sépare elle aussi, raisons majeures, qui, à notre avis, éloignent la grande majorité des Allemands d'Autriche de la Prusse, aujourd'hui directrice de l'Allemagne impériale, et qui, en même temps, doivent donner à réfléchir à la Prusse, si ces projets d'agrandissement en Autriche devaient jamais la tenter^ Ces raisons, en effet, nous avons eu l'occasion de les exposer tout au long, lorsque nous avons étudié les motifs de la « Los von Ro7n Bewegung » et le fait seul de l'introduction dans le programme pangermaniste de la formule : « Los von Rom » ne constitue-t-il pas une reconnaissance tacite par les paugermanistes autrichiens de la valeur de ces raisons?

Mais allons plus loin. Supposons que, par un concours de circonstances inespérées, on réussisse à amener la conversion à bref délai de la quasi-unanimité des Allemands d'Autriche au protestantisme, supposons qu'ainsi la différence de religion une fois disparue, l'on parvienne à créer en Autriche une sympathie ardente pour la Prusse, et qu'alors cette annexion de l'Autriche allemande à l'Allemagne puisse s'opérer pacifiquement, sans campagne, que les Allemands soient accueillis en Autriche comme des libérateurs, supposons donc que tout vienne ainsi favoriser le succès du pangermanisme, il n'en restera pas moins éternelle-

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ment vrai que cette annexion de F Autriche allemande, même pacifique, même accueillie par les annexés avec enthousiasme, détruirait à jamais ce merveilleux équilibre, édifié artificiellement en Allemagne au bénéfice de la Prusse, par M. de Bismarck, et qui permet à Berlin d'être le centre effectif del'Allemagne. Ajoutez à l'Allemagne d'aujourd'hui l'Autriche allemande, introduisez-y la ville de Vienne, rivale de Berlin, et qui ne se résignera jamais à n'être qu'un chef-lieu de province ou môme une capitale d'Etat sujet et secondaire, et cet équilibre est irrémédiablement rompu. L'Allemagne moins homogène, plus hybride que jamais, se trouvera tiraillée entre deux foyers d'attraction presque égaux. Berlin ne sera plus que la tête d'un corps gigantesque, monstrueux et difforme, qui traînera derrière lui Vienne comme un boulet au pied. Le centre de gravité de l'Allemagne, cloué par les baïonnettes prussiennes à Berlin, se trouvera désormais déplacé, transporté par la force des choses quelque part dans l'Allemagne du Sud, en Bavière ou en Saxe.

En un mot, l'annexion de l'Autriche allemande à l'Allemagne, dont il nous reste à voiries difficultés matérielles, internationales, la quasi-impossibilité sans doute, porterait, croyons-nous, un coup mortel à l'influence, à l'hégémonie prussiennes en Allemagne. Et il ne paraît guère probable que l'empereur allemand oublie jamais qu'il est en

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même temps et même avant que Tempereur allemand... le roi de Prusse. Pour qu'il l'oublie un jour, il faudra qu'il y soit forcé, qu'un grand souffle national soulève à nouveau l'Allemagne comme en 1848, et que, pour ne pas être emportée dans le tourbillon, la Prusse se voie obligée, à son corps défendant, de se mettre à la tête de l'invasion germanique en marche vers TOrient.

Ce cataclysme se produira-t-il? Personne ne peut le savoir, et l'avenir seul peut, en regard de ce point d'interrogation mystérieux, inscrire une réponse, qui, nous l'espérons, ne sera pas écrite en lettres de sang.

Supposons, cependant, que cette éventualité redoutable se produise, que la Prusse et l'Allemagne, rendues aveugles sur leurs intérêts véritables par la chimère grandiose de la reconstitution, en plein xx° siècle, de l'antique Saint-Empire romain germanique, se laissent entraîner dans l'aventure pangermaniste, quelle deviendrait alors la situation des autres Etats européens, et, par ce que serait cette situation, il nous sera permis de voir quel est aujourd'hui leur intérêt.

Voici d'abord l'Italie. On a souvent, par haine de l'Autriche, émis en Italie l'idée que l'annexion de l'Autriche allemande à l'Allemagne devrc^it être acceptée par l'Italie, en échange du retour à la mère patrie de cette « Italia irredente », éternel sujet des revendications italiennes. Mais, à notre avis, les

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mêmes raisons d'ordre militaire et économique, qui font que l'Autriche, aujourd'hui, ne veut pas abandonner un pouce du territoire habite par les Italiens en x\utriche, se retrouveraient pour empocher l'Allemagne d'accepter cette combinaison ingénieuse. De plus, en admettant môme que l'Allemagne, poussée, en pareille matière, par l'intérêt qu'elle aurait à acheter le concours, ou tout au moins la neutralité de l'Italie, lui rende le Trentin, concession importante et grave au point de vue militaire. l'Italie n'en serait-elle pas moins dominée, enveloppée (la Suisse ne devant plus guère compter en ce cas) par l'empire allemand, voisin autrement belliqueux et autrement redoutable que Tempire habsbourgeois. En tout cas, l'Allemagne ne renoncerait pas à arriver à Trieste, le pavillon impérial allemand flotterait sans doute bientôt et sur Trieste et sur le port de guerre de Pola, l'Allemagne, ayant un pied sur l'Adriatique, pourrait librement déboucher sur la Méditerranée. Elle couperait ainsi à l'Italie la route de cet Orient du côté duquel cette dernière a une si forte tendance à regarder aujourd'hui, de cet Orient oii elle veut jouer un rôle important, et oii l'Allemagne, qui y toucherait alors directement, serait un adversaire bien plus dangereux pour elle que l'Autriche. Donc, môme en supposant que 1 Italie se fasse payer sa neutralité parce à quoi elle tient le plus, la rétrocession du Treutin, même en admettant qu'on rentre ainsi, pour la

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plus grande honte du monde civilisé, dans l'ère des partages odieux qui signalèrent la politique européenne au xviii'" siècle, Fltalie se trouverait, croyonsnous, réduite à l'inaction, immobilisée de tous les côtés par la constitution de la Plus Grande Allemagne. Et, siTAllemagne, par hasard, forte de son prestige et de ses armées, ne faisait à Fltalie aucune concession, ou bien si elle ne la faisait qu'avec l'intention bien arrêtée de revenir sur cette concession, le succès une fois assuré, les frères Italiens de « ritalia irredente » ne seraient-ils pas encore bien plus malheureux, encore bien plus définitivement perdus pour l'Italie sous le joug du Hohenzollern (|ue sous celui du Habsbourg ?

Le jour oij se réaliserait le rêve pangermaniste, ritalie n'aurait plus le choix qu'entre deux politiques : l'une qui consisterait à se faire la vassale, la satellite, presque l'esclave de l'Allemagne, qui la déborderait de tous côtés, à devenir ainsi un Etat secondaire, sans politique personnelle, simple dé- ])endance du formidable empire voisin ; l'autre, qui la ferait, en désespoir de cause, se jeter aveuglément dans les bras de la France. Et cette politique-là serait singulièrement risquée et terriblement dangereuse, car l'Allemagne, maîtresse de l'Autriche actuelle, pourrait, sans doute, submerger Fltalie entière avant que nous puissions lui apporter une aide efficace, à supposer même que dans une Europe ainsi bouleversée, l'aide de la France puisse jamais

être efficace contre le nouveau colosse tudesquc. Que l'Italie donc ne se laisse pas hypnotiser par le rêve de voir revenir, rendus à la mère patrie par l'Allemagne triomphante, ses frères exilés en Autriche, qu'elle ne se laisse pas aveugler sur son intérêt véritable, et que, faisant taire son antipathie séculaire, elle se pénètre bien de cette vérité, que, du jour oii il n'y aurait plus d'Autriche, son rôle politique à elle, Italie, serait également à toutjamais fini.

Voici maintenant l'Angleterre. Au premier abord il pourrait sembler que l'Angleterre, absorbée par l'idée de réaliser la grande fédération impériale, le Greater Britain, n'est pas directement intéressée dans la question, que sa sphère d'influence, bien distincte de celle de l'Allemagne, ne soufl'rirail pas de cet accroissement territorial immense de l'empire des Hohenzollern. Mais, pour qui a suivi un peu l'évolution politique de ces dernières années, pour qui connaît l'inquiétude suscitée en Angleterre par la concurrence grandissante de l'Allemagne sur le terrain économique, pour qui veut bien voir que ce danger a paru si pressant aux yeux de certains hommes d'Etat anglais, que c'est lui qui les a, en grande partie, déterminés à proposer de modifier de fond en comble la politique fiscale de cette Angleterre, berceau historique du libre échange, une pareille affirmation est insoutenable.

De plus, l'Allemagne ayant un débouché dans la

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Méditerranée, l'Allemagne maîtresse absolue de l'Europe centrale, avec un pied à Hambourg et l'autre à Trieste, avec sa flotte de guerre en plein développement à Kiel et à Pola, ce serait la fin du règne de l'Angleterre dans la Méditerranée. Or, comme on l'a souvent dit, pour l'Angleterre et sa grandeur, c'est une question vitale que de pouvoir dominer dans la Méditerranée. L'introduction d'un élément nouveau, l'apparition dans cette mer de la flotte allemande, au moment oii l'Allemagne aspire à jouer un grand rôle sur l'eau, l'Allemagne possédant sur la Méditerranée un grand port de commerce, quel coup plus sensible pourrait-on porter ;i l'influence britannique dans cette Méditerranée oii elle veut, oîi il lui faut rester la première?

L'influence allemande s'est, de plus, déjà suffisamment exercée à Gonstantinople, pour porter ombrage à la diplomatie anglaise. Mais combien plus grave serait la situation pour l'Angleterre, le jour où les armées allemandes, descendant le Danube, seraient aux portes de l'empire ottoman et où la flotte allemande pour venir appuyer ces démonstrations terrestres, n'aurait plus besoin de faire le grand tour, et serait en quelques heures sur les côtes de la péninsule balkanique. La puissance britannique, édifice artificiel admirablement construit, œuvre de siècles de diplomatie habile et tenace, se trouverait, de ce jour, singulièrement ébranlée, car, avec les tendances actuelles qui sans doute se dé-

vclopperont de plus en plus, l'heure paraît bien lointaine où l'on pouvait croire que Londres et Berlin allaient fraterniser.

Tournons maintenant nos regards vers TOrient, et demandons-nous quelle pourrait-être, vis-à-vis du succès du pangermanisme, l'attitude de la Russie, ou plutôt non, car ici toute hésitation est impossible. Le jour oii l'Allemagne se de'ciderait à poursuivre la réalisation de l'idéal pangermaniste, la Russie ne peut pas ne pas lui déclarer la guerre. Ici, en effet, chose rare en politique, les raisons de sentiment et les raisons d'intérêt concordent pour contraindre la Russie à prendre les armes. On a sans doute, ici encore, émis l'hypothèse d'un partage, prétendu que l'Allemagne et la Russie pourraient un jour s'entendre pour se distribuer les dépouilles de la monarchie austro-hongroise, comme autrefois celles de la Pologne. Mais, indépendamment du fait que l'ère des partages de la Pologne paraît définitivement close, tout au moins en Europe, ce partage est impossible. Il est impossible parce que les Russes ne peuvent laisser l'Allemagne annexer la Bohême, et que l'Allemagne, de son côté, ne peut réaliser l'idéal pangermaniste, réunir Vienne et Berlin sous le même sceptre sans annexer la Bohême. Tel est le fait brutal, mais indiscutable.

C'est peut-être un peu exagérer que de parler do panslavisme, mais enfin il est une chose certaine, c'est que, le jour où les frères slaves d'Autriche, et

plus particulièrement encore les Tchèques, seraient annexés, ou même seulement menacés d'une annexion à l'Allemagne, le sentiment de solidarité inné et très vivace des Slaves, vis-à-vis de l'Allemand, créerait en Russie un mouvement national intense qui obligerait le Gouvernement à intervenir, même s'il n'y était pas disposé. Car si, d'ordinaire, le peuple russe paraît assez malléable et incapable d'exercer une action sur le Gouvernement, il n'en est pas moins vrai que, sous l'empire du sentiment national, on peut y voir se développer de ces mouvements formidables, doués d'une force incalculable, qui, en un instant, gagnent le pays tout entier, de ces mouvements auxquels aucun gouvernement, dans quelque pays que ce soit, ne saurait résister. Ici, d'ailleurs, les intérêts vitaux du Gouvernement russe concorderaient avec le sentiment national pour lui faire prendre les armes. Que le mouvement pangermaniste réussisse, que l'Autriche allemande devienne partie intégrante de l'empire allemand, et la Russie se heurte directement à l'Allemagne dans la marche convergente des puissances de l'Europe centrale et orientale vers Constantinople. L'étendue de frontières sur laquelle les deux empires géants deviendraient limitrophes serait immense. Leurs iniluences rivales se combattraient en Hongrie, dans cette Hongrie dont certains s'imaginent aveuglément l'existence possible comme Etat indépendant entre le colosse allemand

et le colosse russe. Enfin, et ceci est terriblement grave, si T Allemagne parvient à reconstituer cet empire formidable, la Russie se voit coupée de l'Europe occidentale non plus par cette monarchie austro-hongroise, qui constitue tout au plus une barrière à claire-voie, mais par une énorme masse allemande, bardée de fer, hérissée de baïonnettes, et qui s'étendrait triomphante de Kiel à Trieste. Que l'Allemagne réussisse et les flottes russes, elles aussi, sont bloquées défmitivement dans l'Europe orieutale, trouvant la route maritime vers l'ouest barrée par les escadres allemandes et dans la Baltique et dans la Méditerranée. Le triomphe de l'Allemagne signifierait pour la Russie la fin de son influence en Europe, il anéantirait l'effort colossal accompli par elle depuis cinq siècles pour y prendre pied, il la rejetterait défmitivement vers l'Asie, la reléguant au rang de puissance extra-européenne, de puissance asiatique. Devant une menace pareille, est-il exagéré de penserque le Gouvernement de Saint-Pétersbourg, soutenu, de plus, par le sentiment national, de la Russie tout entière, ne pourrait qu'intervenir et préférer le risque d'une guerre, si terrible qu'elle dût être, à la situation d'isolement absolu, à la ruine de toutes ses espérances, à l'expulsion d'Europe, qui seraient pour lui la conséquence fatale de l'annexion à l'Allemagne de l'Autriche allemande et du triomphe de l'idée pangermaniste? Reste alors la France. On peut prétendre que la

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question ne nous touche pas directement, que l'extension de l'Allemagne vers l'Est ne nous menace pas, que, peut-être môme, en détournant les ambitions et les convoitises allemandes de rOccident vers l'Orient, elle ne saurait nous être nuisible. Mais rappelons-nous bien d'abord que l'appétit vient en mangeant, et qu'ayant croqué l'Autriche, l'Allemagne pourrait bien après se retourner vers nous. Et puis, de toutes les façons, est-il un seul instant admissible que cette extension inouïe de nos vainqueurs de 1870, si d'aventure elle venait à se produire, pût nous laisser indifférents et impassibles? Serait-il possible que le fait seul que Hambourg et ïrieste verraient flotter sur leurs bassins le même pavillon (qu'on nous pardonne de revenir toujours sur ce point, mais c'est, à notre avis, un point capital), fait qui achèverait la ruine définitive du commerce français, serait-il possible que la présence des escadres allemandes, pourvues de points d'appuis solides, et dans les mers du Nord et dans la Méditerranée, et qui ainsi nous barreraient, le jour venu, la route maritime vers .l'Orient et l'Extrême-Orient, serait-il possible que cet ensemble de conséquences de l'extension germanique ne dût susciter chez nous qu'un intérêt de pure et simple curiosité? Et puis l'alliance avec la Russie, cette alliance à laquelle nous devons, il ne faudrait pas l'oublier, d'être sortis de l'isolement où nous nous trouvions depuis 1870, à la-

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quelle nous devons, en grande partie d'avoir reconquis en Europe la situation morale et matérielle que nous y occupons aujourd'hui, cette alliance à laquelle, sans parler des intérêts, la simple loyauté et le point d'honneur national, qui sont les mêmes pour une nation que pour un individu, nous commandent de rester délihérémeiit fidèles, ne nous entraînerait-elle pas déjà, hon gré malgré, dans la

guerre?

Pourrions-nous, nous qui nous targuons, et à hon droit, de mettre un peu d'idéalisme et un peu de générosité dans notre politique extérieure (nos adversaires disent même du don-quichottisme), assister en simples spectateurs au cataclysme qui enlèverait leur indépendance à des populations chez lesquelles (et aussi hien parmi les populations allemandes d'Autriche que parmi les populations slaves) existe au fond, en général, un réel sentiment de sympathie pour la France? Cette nouvelle atteinte au hon droit, à la justice, à l'indépendance des nations ne serait-elle pas par trop criante? Et, rentrons ici sur le terrain pratique, positif et matériel, à qui ce cataclysme donneraitil ces territoires tant disputés ?

A des conquérants qui reconstitueraient de la sorte un empire monstrueux, défi permanent à la tranquillité de leurs voisins et à la liherté des peuples, h des conquérants dont les vues amhitieuses sur l'Orient notamment, nous inquiètent déjà

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aujourd'hui. Mais combien plus de sujets d'inquiétude ne nous donneraient-elles pas, le jour où le (( Drang nacli Osten » (la poussée vers l'Est) se serait matériellement opéré, le jour où les bataillons allemands s'avanceraient à grands pas, en pays conquis, le long de la véritable route de pénétration de l'Orient, le Danube ?

Tout ceci est, en général, peu contesté. Mais nous avons, depuis quelques années, vu s'édifier une théorie nouvelle, s'esquisser une politique hasardeuse, quoique séduisante au premier abord, dont il convient de dire ici quelques mots.

Des esprits ingénieux ont émis l'idée que l'Allemagne, le jour où elle voudrait annexer l'Autriche allemande, en présence de l'hostilité presque générale que rencontreraient ses desseins, aurait tout intérêt à acheter le concours, ou tout au moins la neutralité de la France, et que cette neutralité précieuse, elle irait peut-être jusqu'à la payer par la rétrocession de l' Alsace-Lorraine, ou tout au moins de la Lorraine. On touchait ainsi la corde sensible ; en effet, il n'est point, il faut le dire et l'affirmer hautement, de Français que la perspective de voir revenir à la mère patrie les provinces arrachées par la force en 1870 ne prédispose pas favorablement à Tégard de la politique qui prétendrait arriver à ce résultat. Mais prenons bien garde de ne pas nous faire d'illusions. Admettons un instant que l'Allemagne se résigne à cette

rétrocession, compenserait-elle, malgré la satisfaction nationale, la joie patriotique et légitime qu'elle nous causerait, les dangers terribles de la reconstitution d'un Saint Empire Romain Germanique au cœur même de l'Europe? Ne serait-elle point de plus peut-être une simple rétrocession temporaire, consentie avec des arrière-pensées, et la Plus Grande Allemagne, une fois constituée, ne se retournerait-elle pas contre nous pour nous écraser dans une lutte inégale et nous reprendre ce qu'elle viendrait de nous rendre?

Et puis, sachons voir les choses telles qu'elles sont, et pénétrons-nous de cette vérité navrante, que jamais l'Allemagne ne nous rendra de son plein gré, de son initiative, l'Alsace-Lorraine, qu'elle ne le i^eut j^as^ parce que TAlsace-Lorraine est la terre symbolique dont la conquête a fait l'Allemagne une et impériale, l'Allemagne d'aujourd'hui. La guerre de 1870 contre l'ennemi héréditaire, la reprise en vertu de droits historiques anciens, soigneusement interprétés par les savants allemands, et tirant leur principale force des baïonnettes, qui les soutinrent mieux que les plumes les plus érudites, ont provoqué ce grand mouvement national, qui a balayé les dernières tendances particularistes et cimenté l'unité allemande. Serait-ce au moment 011 l'Allemagne une deviendrait la Plus Grande Allemagne, au moment où, emportée dans un rêve de mégalomanie surexcitée, l'Allemagne tenterait

de constituer cet empire colossal en dévorant toute l'Europe centrale, serait-ce au moment où l'idée pangermaniste, poussée à ses limites extrêmes, serait sur le point d'écraser l'Europe sous le triomphe brutal et orgueilleux du germanisme, serait-ce à un moment pareil que, de son plein gré, pour acheter la neutralité de la P'rance, l'Allemagne lui rendrait ces deux provinces qui lui ont coûté tant de peine à conquérir, oii depuis elle a dépensé tant d'argent, ces deux provinces dont l'annexion à l'empire allemand a été le geste qui annonçait au monde la réalisation définitive de cette unité allemande, si ardemment poursuivie?

Non, ne nous faisons pas d'illusions, ce n'est pas d'une complicité intéressée dans l'aventure pangermaniste qu'il nous faut attendre le retour de l'Alsace-Lorraine à la France. Et, allant même plus loin, il nous paraît que, môme si nous pouvions l'attendre d'une pareille attitude de notre part, nous devrions, malgré tout, renoncer à cette politique-là. Il faut de plus en plus, au contraire, nous convaincre de cette vérité que, pour que la France reste une grande puissance, pour qu'elle continue à jouer un rôle en Europe, pour qu'elle ne se voie pas réduite au rang de puissance secondaire, sans importance et sans influence, il faut qu'il existe une Autriche et une Autriche indépendante, parce qu'elle est indispensable à l'équilibre européen et à la paix du monde. Et puis, indépendamment de

toute raison d'intérêt positif, pratique et matériel, la France, victime toujours meurtrie de la dernière grande guerre européenne, ne doit-elle pas souhaiter de toutes ses forces le maintien de la paix sur le sol de cette vieille Europe, qui doit décidément être bien résistant pour que tant de secousses et fie chocs ne l'aient pas ébranlé davantage ?

De quelque côté donc que nous regardions (quelque sommaire qu'ait été nécessairement cette rapide revue), nous voyons que les intérêts matériels des puissances européennes, même en laissant de côté leurs intérêts moraux, s'opposent au succès des desseins du pangermanisme en Autriche. Il nous a paru même, à tout bien considérer, que l'intérêt de l'Allemagne elle-même, son intérêt réel et positif, qui consiste à ne pas compromettre sa situation actuelle dans des aventures grandioses, mais peut-être chimériques, commandait au cabinet de Berlin de se garder des tentations de la politique pangermaniste. Il ne nous reste donc plus maintenant, avant de jeter un coup d'œil vers Tavenir et de conclure ainsi toute cette trop longue étude de ce problème passionnant, qu'à déclarer hautement qu'il est du devoir de l'Europe entière, en tant que personnalité morale, de ne pas se laisser aveugler par les avantages passagers qu'on pourrait faire miroiter à ses yeux et de ne rien faire qui puisse directement ou indirectement favoriser

le mouvement pangermaniste. Car le triomphe de ce mouvement, la constitution du monstre difforme que serait la Plus Grande Allemagne, ne pourrait, en rompant Téquilibre européen, que nous ramener aux époques les plus sombres de l'histoire, aux sinistres guerres causées par la mégalomanie conquérante, aux coalitions formidables et aux rêves de domination universelle, qui n'ont jamais laissé derrière eux que des ruisseaux de sang et des montagnes de cadavres.

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