CHAPITRE IX
CONCLUSION.— L'AVENm?
Sommaire. — Le triomphe du mouvement pangermaniste est-il probable? — Pourquoi il ne l'est pas. — Le partage de l'Autriche sur la carte. — Après l'empire ottoman et la Chine, TAutriche- Ilongrie. — Imaginations et réalités. — Après l'empereur François-Joseph? — Le successeur. — Pourquoi il pourra régner.
Les transformations de l' Autriche-Hongrie. — Son évolution probable.
Le triomphe du pangermanisme impossible sans guerre européenne, mondiale. — La guerre ou la paix, quel est l'avenir ? — Vers la concorde et la paix universelle !
Nous venons, dans une étude rapide des intérêts européens engagés dans la question, de voir quelles seraient pour l'Europe et pour T Allemagne les conséquences probables du triomphe du pangermanisme en Autriche. Cet examen, il faut l'avouer, n'est pas autrement réconfortant, et si ce triomphe se produisait, nous ne pourrions, avec la meilleure volonté du monde, envisager l'avenir sous un aspect bien souriant; la guerre européenne, la guerre universelle en serait, en effet, la conséquence fatale. Mais, contrairement à une opinion
assez répandue, notamment en France, ce triomphe si redoutable de Tide'e pangermaniste nous semble, heureusement, tout bien considéré, peu probable, et l'avenir, par conséquent, de ce côté-là tout au moins, ne nous paraît pas si effrayant et si noir.
Si l'on demande à tous ceux qui prophétisent le succès prochain des visées pangermanistes sur quoi ils basent principalement leurs sombres prédictions, tous répondront que ce succès dépend de la dislocation de la monarchie austro-hongroise et que cette dislocation fatale, immanquable, n'est qu'une question de jours. On entend répéter un peu partout que l'Autriche-Hongrie n'existe comme État que dans la personne de l'empereur François- Joseph et que la mort de l'empereur sera le signal certain d'un cataclysme, que rien ne saurait empêcher. Forts de cette affirmation de principe, des esprits ingénieux ont déjà procédé au partage de l'Autriche... sur la carte; ils l'ont découpée au gré de leur imagination fertile, comme une poire trop mûre. Ce sont là des exercices fort récréatifs, en effet, et très tentants quand il s'agit d'un pays comme l'Autriche-Hongrie, au sujet duquel les conceptions politiques les plus extraordinaires peuvent se donner libre cours ; ce sont là des exercices, dirions-nous presque, qui ne font de mal à personne, si toutefois, avec l'incontestable mérite d'avoir ouvert les yeux au public sur un danger réel, ils n'avaient pas eu le tort grave
d'affoler un peu ledit public par des exagérations regrettables.
Ces prophéties, d'après lesquelles TAutriche- Hongrie serait à la veille de se disloquer, répondentelles h la réalité des choses? En toute franchise, nous ne le croyons pas, et nous croyons, au contraire, qu'il faut se garder, d'une façon générale, de cette tendance qu'on a trop souvent, en France, de prédire à l'envi la fin et la ruine des Etats étrangers. L'histoire tout entière est là pour démentir, dans une large mesure, ces sombres prophéties. Depuis combien de temps parle-t-on, par exemple, du partage imminent de l'empire ottoman, et depuis combien de temps l'empire ottoman ne s'en portet-il pas plus mal pour cela? Puis c'est la Chine qui a remplacé la Turquie sur la table d'opérations où l'on remanie journellement le monde. Aujourd'hui, sans lâcher la Chine, sur laquelle la guerre russo-japonaise rappelle l'attention, les médecins en chambre de l'Europe moderne s'ingénient sur un troisième homme malade, l'État austro-hongrois. Il est vrai qu'il y a une considération rassurante, c'est que si l'Autriche-Hongrie a seulement la durée qu'a eue l'empire ottoman, depuis le moment oii on a commencé à le partager sur le papier, elle aura encore une existence assez longue pour que ni les alarmistes d'aujourd'hui, ni ceux de demain n'en voient la fin. Il en sera, croyons-nous, du démembrement de l'Autriche-
Hongrie à la mort de l'empereur François-Joseph, comme de ces événements sensationnels, prédits si longtemps à l'avance, à grand fracas, et qui se produisent bien rarement.
Entendons-nous, cependant, etdansce qu'on nous dit, sachons démêler le vrai du faux. Sans doute, il ne nous vient pas un seul instant à l'idée de contester cette vérité que la personnalité vénérée de l'empereur actuel est un des liens les plus puissants, peut-être même le plus puissant de tous ceux qui retiennent ensemble, tant bien que mal, les différents morceaux de cette monarchie disparate. Ce nous paraît une illusion de croire, comme le font certains très bons esprits, que tout ira beaucoup mieux avec son successeur, que l'avènement au trône des Habsbourg d'un monarque jeune, indépendant, ayant ses idées personnelles, libre de tout engagement, de tout souvenir, voire même de toute compromission avec le passé, ne pourra que donner de meilleurs résultats. Nous croyons, au contraire, que personne plus que l'empereur François-Joseph, par ses talents linguistiques, qui lui permettent de posséder toutes les innombrables langues dans lesquelles se disputent ses sujets (avantage que son successeur éventuel est loin de présenter), et surtout par TafFection générale, la respectueuse compassion et le profond dévouement que sa bonté bien connue et les tragiques vicissitudes de son existence couronnée lui ont assurés
dans toute retendue de son empire, nous croyons que personne plus que lui ne pouvait constituer un trait d'union entre toutes ces nationalités diverses et belliqueuses, qui forment sa monarchie. Il faut également reconnaître que, quoi qu'on ait pu dire, son successeur éventuel, l'archiduc François-Ferdinand (à tort ou à raison, peu importe), est loin d'atteindre au même degré de popularité, que beaucoup de ses futurs sujets, et cela dans tous les partis et parmi toutes les nationalités, ne Taiment guère et n'en disent que peu de bien.
Mais il y a une conviction aussi qu'il nous faut exprimer ici, parce que, à notre avis, elle découle de la compréhension véritable de la situation en Autriche-Hongrie, compréhension indispensable à tous ceux qui ne veulent pas se perdre dans le problème austro-hongrois. Cette conviction qui est la nôtre, c'est que, le jour où l'archiduc François- Ferdinand sera devenu l'empereur, le jour où, couronné à Vienne et à Budapest, il aura assumé la lourde charge de chef suprême de cet assemblage bariolé de peuples qui ne se comprennent pas, tous, en saluant l'empereur-roi, oublieront les griefs légitimes ou imaginaires qu'ils avaient contre l'archiduc-héritier, et qu'ici encore, comme bien souvent en Europe et presque toujours en Autriche, la fonction couvrira celui qui l'exerce et l'illuminera de son auréole. Nous ne pouvons, en effet, que difficilement, nous autres Français, fron-
deurs, irrespectueux et démolisseurs par nature, nous faire une idée de ce qu'est, en général, encore aujourd'hui, pour l'Autrichien, à quelque nationalité particulière qu'il appartienne, l'empereur. Ce n'est plus un homme comme les autres, c'est un personnage symbolique, qui est, en tout cas, l'incarnation unique et réelle de la patrie autrichienne. Et c'est là un fait que, dans une étude, quelle qu'elle soit, des choses d'Autriche-Hongrie, on ne saurait perdre de vue, une chose qu'il ne faut jamais oublier. Quel qu'il soit, populaire ou impopulaire, aimé ou méprisé avant son accession au trône, le monarque austro-hongrois sera, sans doute pendant longtemps encore, l'objet du respect de ces peuples divers, entre lesquels il est le seul trait d'union. Ils l'acclameront peutêtre de plus en plus obstinément chacun dans sa langue particulière, mais ils l'acclameront toujours, et c'est là le principal. Qu'il nous soit donc permis de dire qu'il nous paraît probable que l'archiduc-héritier (quel qu'il soit, cardans ces questions autrichiennes, il faut prévoir toutes les hypothèses), après les grosses difficultés auxquelles il aura certainement à faire face au moment de son avènement, plutôt difficultés d'attitude d'ailleurs que difficultés réelles, pourra, le premier pas une fois heureusement franchi, continuer l'œuvre de l'empereur actuel, en dirigeant tant bien que mal, au milieu d'écueils redoutables sans doute, mais
bien connus, la barque de l'Autriche vers un avenir que nous ne voulons pas croire aussi sombre que d'aucuns le présagent.
Est-ce à dire que la monarchie austro-hongroise est destinée à rester toujours immuablement ce qu'elle est aujourd'hui? Certainement non. Il est possible et même probable qu'elle changera d'aspect, que nous assisterons à une transformation politique de l'Autriche-Hongrie, à son évolution vers une forme nouvelle.
Peut-être verrons-nous, à la place delà monarchie dualiste, s'édifier une monarchie, qu'on nous passe l'expression, trialiste (Autriche-Hongrie-Boheme). Peut-être même ne sera-ce pas encore suffisant et la monarchie danubienne est-elle destinée à devenir un Etat franchement fédéraliste? Mais ce sont là, bien entendu, de pures conjectures, entre lesquelles on ne peut que choisir, par intuition, celle qui vous agrée le plus. L'avenir seul peut décider, et tout ce qu'on pourrait dire aujourd'hui n'aurait que la valeur d'un pronostic en l'air, qu'un rien suffit à ébranler et à démentir. Est-ce à dire, d'autre part, que l'avenir de la monarchie austrohongroise paraisse aujourd'hui bien brillant? 11 serait téméraire de l'affirmer; l'horizon est sombre, surchargé de gros nuages que seule une politique habile et énergique peut empêcher d'éclater, mais nous ne croyons pas que ce soit du nuage pangermaniste, actuellement un des plus noirs et des plus
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menaçants, que sortira Forage, si tant est qu'un orage doive encore se déchaîner, après tant d'autres, sur les terres de l'empereur François-Joseph.
Nous irons même plus loin, et, au risque d'encourir l'accusation d'émettre un paradoxe, nous dirions presque que ce qu'on considère, en général, comme devant être la cause de la ruine de l'Autriche, à savoir la lutte effrénée qu'y ont engagée les nationalités rivales, et qui, en effet, y constitue le principal obstacle au fonctionnement régulier d'institutions, qui ont sans doute le grave tort de ne plus répondre à la nature du pays, que cette lutte effrénée est peut-être ce qui contribuera surtout à préserver l'Autriche-Hongrie de la dislocation. Il est fort croyable, en efl'et, que c'est précisément ce combat formidable qui y met aux prises des nationalités qui se balancent à peu près également comme force numérique, combat formidable, dans lequel, de par la constitution même de ri^tat austro-hongrois, il est désormais impossible qu'aucune prenne jamais définitivement le dessus, il est fort croyable que c'est précisément ce combat sans issue qui actuellement maintient l'édilice austro-hongrois dans un équilibre peut-être instable, mais en tout cas préférable à l'écroulement.
Enfin, pour rassurer dans la limite du possible les pessimistes à outrance, qu'il nous soit permis de dire qu'en admettant (on voit que nous faisons ici la part belle aux pangermanistes) que l'unani-
mité des Allemands d'Autriche en vienne un jour à souhaiter l'annexion à l'Allemagne, que, par un miracle inespéré, elle soit en mesure de l'imposer aux non Allemands, qu'en admettant même que l'Allemagne, emportée dans un rêve néfaste de grandeur démesurée vers la réalisation d'un idéal national exaspéré, que l'Allemagne, aveuglée sur ses intérêts immédiats, directs, positifs, matériels, soit prête à tout pour opérer cette annexion, qu'il nous soit permis de dire que même alors tout ne serait pas encore perdu. Quel est le spectacle auquel nous assistons, en effet, presque journellement ? Dès qu'une puissance quelconque manifeste par un acte plus ou moins important, plus ou moins officiel, son intention d'annexer quelques tas de sable, habités par une population sauvage, dans quelque trou perdu de l'Afrique ou d'ailleurs, sans importance considérable au point de vue politique ou économique, aussitôt toute l'Europe pousse de hauts cris, c'est un toile général, une clameur indignée contre ces conquérants avides, et de tous côtés on dénonce hautement l'attitude agressive et ambitieuse de la puissance en question.
Pouvons-nous, en toute franchise, penser un seul instant qu'à une époque pareille l'Allemagne pourrait annexer purement et simplement dix à douze millions d'Européens civilisés, habitant une des régions les plus belles et les plus importantes à tous les points de vue, de notre vieille Europe,
sans déchaîner immanquablement la guerre universelle. Or, nous le demandons ici à tous ceux qui suivent la politique européenne, quel exemple tout récent n'avons-nous pas sous les yeux, encore à l'heure actuelle ? Une guerre a éclaté en Extrême- Orient entre un Etat européen et un Etat asiatique ; immédiatement une émotion profonde s'est emparée de l'Europe entière; chaque puissance a supputé les risques qu'elle pouvait courir d'être entraînée dans la guerre, l'opinion publique s'est émue, une véritable panique s'est, pendant quelques jours, déchaînée dans toutes les grandes capitales, et pourtant de quoi s'agissait-il? D'une guerre extraeuropéenne, et qui, on le savait, resterait presque certainement localisée en Extrême-Orient. Une guerre européenne, éclatant aujourd'hui, amènerait dans l'Europe entière un arrêt complet de toute vie politique ou économique, ce serait une catastrophe, un cataclysme, et, avant même le premier coup de canon, une panique effroyable, cause de bien des malheurs et de la ruine générale de la prospérité publique. Dans ces conditions là, et elles ne sont pas poussées au noir, est-il téméraire de penser qu'il est peu probable qu'aucun chef d'Etat ose jamais prendre sur lui la responsabilité écrasante designer, dans une simple pensée de gain et de conquête, l'acte qui déchaînerait immanquablement cette guerre européenne, cette guerre mondiale, dont on pourrait, à la rigueur, déterminer l'origine
et voir le point de départ, mais dont personne au monde ne pourrait prévoir la marche, la fin, le dénouement, à travers les images de désolation et de carnage que cette seule idée de guerre européenne évoque fatalement à l'esprit même le plus positif.
Non ! Dût-on traiter nos espoirs d'utopies et de chimères, nous voulons croire que ce n'est pas vers un avenir pareil que marche l'Europe du xx^ siècle. Il ne sera pas dit, espérons-le pour l'honneur et la gloire de notre époque, qu'un mouvement comme le mouvement pangermaniste, œuvre d'un parti sans scrupules, d'un parti de violence et de haine, parviendra à déchaîner cette guerre fatale, cette guerre mondiale qui ramènerait l'Europe civilisée de quelques siècles en arrière. Non, ce mouvement avortera et avortera piteusement, et c'est avec une satisfaction profonde que nous avons constaté que l'étude approfondie et raisonnée du mouvement pangermaniste, de son histoire et de ses éléments, nous amenait à une conclusion conforme à nos espérances et à nos rêves.
Nous voulons croire, jusqu'à preuve du contraire (preuve qui, souhaitons-le, ne nous sera jamais fournie), que l'avenir ne saurait être sur terre qu'à ceux qui savent prêcher aux hommes la honte et la tolérance, à ceux qui préparent dé toutes leurs forces l'avènement du règne grandiose de la justice et de la concorde^ où, sous l'égide hienfaisante de la paix.
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tous les peuples pourront, sans rien abdiquer de leur caractère national, de leur originalité, de leur personnalité, de leur individualité, travailler dans une émulation franche, loyale et fraternelle, en même temps que pour leur propre bien et leur propre prospérité, au plus grand bien et à la plus grande prospérité de 1 humanité tout entière !
Paris, 27 février 1904.
BIBLIOGRAPHIE