CHAPITRE VII
Sommaire. — Le pangermanisme national en Bohême et dans les provinces germano-slaves. — Haute-Autriche et Basse-Autriche,
— Le caractère artificiel du mouvement dans ces deux provinces.
— Ses appuis : l'esprit de fronde, l'antisémitisme et ranticléricalisme combinés. — Tyrol et Salzburg. — Le mouvement brisé par le loyalisme et la ferveur catholique dans ces deux provinces. — Conclusion.
Maintenant que nous avons suivi pas à past dans sa longue carrière, dans son évolution lente, le mouvement pangermaniste autricliien, depuis l'époque où il se cachait timidement à Tombre de ridée nationale-allemande jusqu'à celle où il éclate, bruyant et fanfaron, au milieu du tumulte, du vacarme et des scandales, il nous reste, pour bien le connaître, à nous poser une question, et une question importante. Ce mouvement pangermaniste est-il uniforme dans TAutriclie entière, est-il ^^ et inébranlable dans sa doctrine, dans ses tendances, ou bien se présentc-t-il, au contraire, à nous sous des formes différentes, avec des carac-
tères particuliers, et répond-il à des préoccupations diverses, à des désirs distincts dans toutes ces provinces de la Cisleithanie, qui ont presque toutes jardé, sous la férule du Habsbourg, une physionomie propre?
De tout ce que nous avons eu Toccasion dé dire ît de voir dans le courant de cette étude, une chose 'essort nettement, indiscutablement, c'est que, de outes les provinces où le parti pangermani3te déploie Lujourd'hui son activité bruyante et un peu brouilonne, celle où le mouvement paraît le plus intéessant à observer est, sans contredit, la Bohême. ^à,dans celte province immense, à la physionomie i vivace, à Tindividualité si tenace et si fièrenent affirmée, les luttes nationales sont le résultat Tune haine séculaire, ancrée dans le sang des 'aces, fortifiée par les souvenirs historiques présents à la mémoire de tous, puisée aux entrailles nême de la terre de Bohême. Là, nous nous trou- /ons aux portes de Tempire allemand, presque lux portes de Tempire russe. L'ombre de laigle germanique plane sur la vieille Bohême toujours grondante, la griffe de Tours russe se tend aussi, caressante et enjôleuse, mais avide quand même, vers ces frères slaves opprimés. Là, depuis des années, depuis des siècles. Tchèques et Allemands ont pris l'habitude de se considérer moins comme citoyens autrichiens que comme membres de deux grandes races mortellement ennemies, la
race slave et !a race germanique, de deux vastes collectivités ([ui se heurtent sur une immense étendue de frontières, le slavisme et le germanisme, luttant pour la supr(!^matie dans ce vaste champ clos qu'est le monde moderne. Là, dans ce combat acharne!^, depuis longtemps on a recherché, en dehors de T Autriche, des sympathies précieuses, des appuis effectifs. Les frères de Russie et les frères d'Allemagne ont pu entendre les appels des Tchèques et des Allemands de Bohème, et si jusqu'à ces dernières années, pour des raisons spéciales, les Tchèques de Bohème se méfiaient un peu de la Russie et de son ambition, les Allemands de Bohème, par contre, ont depuis longtemps tendance à invoquer à grands cris la protection et Taide d' Berlin.
Tout cela, situation naturelle, évolution hisi rique, souvenirs et traditions du passé, rêves espérances pour l'avenir, explique pourquoi, cette vieille terre de Bohème déchirée parla l\ qui y est ih^nmve d^r^puis des siècles avc^ç acharnem^^^nnt, dans un pays d'unité iia.\^ ancienne ^^^Bliii' comme le nôtre, ou ^ peine se ^^^^Ae idée^ tout cela explic^i^ quoi le f^^^^B|ermaniste n pu faire progH'â, J^^^^^^ftinsi fois de
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faille rendre au parti pangermaniste, c'est qu'il est, sans conteste possible, des partis allemands, de beaucoup le plus violent. Il est, par conséquent, perniis de penser qu'il se trouve parmi ceux qui Tont soutenu de leurs votes, des gens qui ne songent pas à l'union avec l'Allemagne, et qui n'ont fait triompher ses candidats que pour affirmer, avec toute la vigueur ettoute l'intransigeance possibles, leurs sentiments allemands et antitchèques.
Ceci n'est peut-être pas seulement une hypothèse en l'air, une pure et simple conjecture. En efl'et, les élections qui ont eu lieu au mois d'octobre 1901, pour le renouvellement de la Diète de Bohême, ne font que confirmer cette supposition et lui donner de fortes apparences de vérité. Sans doute, elles ont vu les pangermanistes remporter des succès éclatants et conquérir nombre de sièges; mais ces succès étaient surtout remportés aux dépens des progressistes allemands modérés. Mais elles ont vu aussi chez les Tchèques les tendances extrêmes, exaspérées par la lutte, l'emporter nettement, et le parti tchèque le plus violent, celui des agrariens tchèques, faire des progrès considérables, également au détriment des éléments tchèques modérés plus disposés à la conciliation. Des deux côtés donc, les violents ont triomphé, de ce triomphe un peu factice et généralement éphémère qu'est le triomphe des idées de violence et de haine, et c'est, par conséquent, ce triomphe môme,
dù plutôt à la virulence de leurs opinions qu'à séduction exercée par leur programme sur les pc::::^^^ pulations, qui vient renforcer les doutes que noi*::^ émettions tout à Theure sur la réelle convictio -^c: pangermaniste des trop nombreux électeurs dc^r* députés pangermanistes de Bohême.
11 y a encore, croyons-nous, au succès, tout a~ — moins momentané du mouvement pangermanist— ^ ( en Bohême, d'autres causes. Nous sommes là, n e l'oublions pas, dans un pays qu'ont ensanglanta^ pendant de longues années les querelles religieuses, dans un pays où tout le monde a gardé une tendance manifeste, un goût marqué pour les discussions théologiques, discussions qui ont souvent abouti à des persécutions et à des massacres.
N'est-il pas, dès lors, tout naturel que dans un pareil milieu, milieu si bien préparé à la réapparition d'une guerre de religion, le nouveau masque du mouvement pangermaniste, le masque religieux, en même temps qu'il lui suscitait des adversaires acharnés, lui ait amené aussi de nouveaux et enthousiastes adhérents, et ait en tout cas créé une atmosphère d'agitation et de trouble dont le mouvement pangermaniste n'a pu que profiter.
En somme, et pour nous résumer, il parait à peu près certain que ce qui a fait jusqu'ici le succès du mouvement pangermaniste en Bohême (et ceci s'applique aussi, presque au même degré, à la Moravie), c'est, à notre avis, qu'il a trouvé là un terrain tout
préparé pour une agitation fondée sur une idée nalionale, un pays où les nationalités adverses se livrent depuis des siècles un combat sans issue, un pays aussi sur lequel s'étend toujours menaçante Tombre gigantesque de Fempire allemand, de la Plus Grande Allemagne, un pays où son appel à une croisade anticatholique, antiromaine, devait trouver un écho, un pays surtout où il a profite plus que partout ailleurs d'un de ces états de crise aiguë et intense, qui font oublier aux hommes la très grande différence qu'il y a entre énergie et violence. Enfin, et ceci alors est une raison générale, matérielle et pratique, ce qui a fait aussi son succès en Bohême, c'est que, de tout temps, les Tchèques de Bohême ont été considérés par les Allemands comme le principal, peut-être même le seul obstacle à l'union de tous les Allemands, l'obstacle qu'il faut broyer et défoncer pour édifier sur ses ruines le colosse grandiose, mais hétérogène, de la Plus Grande Allemagne.
11 est permis, néanmoins, d'espérer que cet état de crise aiguë, qui reste malgré tout, à notre avis, la cause principale des progrès du mouvement pangermaniste en Bohême, ne sera pas éternel, et que son acuité même l'empêchera de devenir un mal chronique. D'où viendra le remède quel sera-t-il? Ce sont là des questions sur lesquelles nous ne nous permettrons même pas d'émettre des hypothèses. Nous nous contentons d'exprimer ici un
espoir de pacification et de souhaiter bien sit^^" rement que cet espoir ne soit pas chimérique - '^^ jour où cette pacification se réaliserait, le jouf o^ une solution raisonnable, satisfaisante pour les uns et pour les autres (si ce n'est pas là une impossibilité) saurait ramener en Bohême la paix et ia tranquillité, et désarmer^ sinon réconcilier les ad" versaires séculaires, ce jour-là, nous sommes coif vaincus que le mouvement pangermaniste verrai s'arrêter sa marche ascendante vers le succès, e^ que ridée qu'il représente, sans disparaître peut^^ être entièrement, redeviendrait une idée purement^ philosophique, un rêve d'avenir immatériel, et par conséquent peu inquiétant.
Les mêmes raisons que nous venons d'exposer sommairement en examinant la Bohême, atténuées par le fait de l'éloignement plus grand de ce centre d'attraction colossal qu'est Berlin pour les pangermanistes, se retrouvent poiîr expliquer le succès du mouvement dans les autres provinces de la Cis- Icithanie oîi les Allemands sont face à face avec les Slaves. Nulle part, cependant, le combat pour la nationalité n'y est aussi vif qu'en Bohême, et nulle part il ne met aux prises des populations aussi nombreuses que celles qui se disputent cet antique et glorieux royaume, et ce double fait contribue aussi à expliquer pourquoi, tout en y présentant les mômes caractères généraux qu'en Bohême, le mouvement pangermaniste nous les montre ici pour
ainsi dire à une échelle plus réduite. Partout, par conséquent, où le slavisme et le germanisme se heurtent en Cisleithanie, tout ce que nous disions du pangermanisme en Bohême est également vrai; mais rintensité heureusement moindre de la lutte de nationalités moins fortement représentées qu'en Bohême et moins ardentes au combat, et Téloignement plus grand de Berlin y ont enlevé au mouvement pangermaniste une grande partie de sa violence, et par cela môme ne lui permettent, par conséquent, pour rinstant, qu'un plus maigre succès.
Restent maintenant, outre le Tyrol et la province de Salzburg, dont nous parlerons en dernier lieu, les provinces essentiellement allemandes de la Gisleithanie, c'est-à-dire la Haute-Autriche et la Basse-Autriche. Tout ce que nous disions pour la Bohême ne parait plus du tout pouvoir s'appliquer et ces deux provinces. Ici pas de lutte engagée entre deux nationalités vivaces et également florissantes pour la suprématie, pas de conflit de langues, pas d'influence étrangère assez voisine pour être réellement forte, puisque nous sommes au contraire au c(Eur même de la monarchie; rien, en un mot, de ce qui expliquait le succès de l'agitation pangermaniste en Bohême, ne se retrouve ici. D'oîi vient donc alors, si nous voulons poser nettement le problème, dans ces provinces oîi il n'est nullement question de lutte de nationalités, un mouve-
ment aussi foncièrement national que celui que nous étudions?
Et, en effet, ici ce mouvement a de tout autres causes, et est par cela même beaucoup plus artificiel. Ici nous ne trouvons ])as, à sa base, à son origine, Tidée nationale, la seule sur laquelle il puisse légitimement se fonder; cette idée n'existe, et encore combien confuse et vague, que chez les étudiants nationaux-allemands, élément turbulent qu'il ne faut pas trop négliger, mais qui est cependant bien loin d'avoir l'importance qu'il s'attribue si bruyamment. Non! Ce qui, dans ces deux provinces, et plus particulièrement encore dans la Basse-Autriche, a fait le succès du mouvement pangermaniste, c'est bien plutôt son caractère violent de mouvement d'opposition à outrance. C'est incontestablement ce caractère-là, qu'il a revendiqué hautement dès son apparition dans la vie politique, qui, lors des ministères à tendances tchéquophiles, lui a valu beaucoup de suffrages de la part de tous ces agités qui ne se trouvent dans leur élément que lorsqu'ils sont h l'avant-garde de l'opposition. Cependant, si cette violence dans l'opposition lui a valu ainsi des succès inespérés, il est juste de dire que c'est elle aussi qui a de nouveau éloigné de lui pas mal d'électeurs, lorsque le groupe Schœnerer a définitivement adopté cette attitude intransigeante d'opposition de principe à tout ministère quel qu'il pût être, lorsqu'il a inauguré
etussi cette tactique d'obstruction systématique, dont se meurt atijourd'hui le parlementarisme en Autriche. Car ainsi, à des époques différentes, le groupe radical-allemand s'est trouvé avoir froissé ^successivement plus ou moins tout le monde.
A côté de cette raison générale, qui a, malgré "tout, amené au parti pangermanîste, à cause de son caractère de parti d'opposition à outrance, de nom- Ireux électeurs mécontents, il y en a une autre, plus spéciale celle-là, mais non moins intéressante à connaître. A un moment donné, en effet, une agitation purement antisémitique a gagné une grande partie des habitants de Vienne, et aussi, quoiqueà un moindre degré, de ceux des campagnes dans les deux provinces dont nous nous occupons. Cette agitation a donné naissance h un parti antisémite, à la tête duquel se trouve M. Lueger, aujourd'hui bourgmestre de Vienne; mais ce parti antisémite est devenu rapidement, comme son nom de parti chrétien social l'indique, un parti éminemment clérical. Il s'est trouvé alors des gens à qui cette nouvelle tendance a déplu, des gens qui, quoique antisémites, ne voulaient pas devenir les serviteurs de l'autel, des gens à qui Fantisémitisme ne suffisait pas pour donner libre cours à leurs passions haineuses, et qui portent leur intolérance religieuse au comble, en pratiquant à la fois l'antisémitisme et Tanticléricalisme. Ceux-là ne pouvaient se ranger sous la bannière ultra-cléricale
di; M. Luejçer, et ils se sont trouvés alors to^'*'^ naturellement amenés, quelles que pussent ôt^^ leurs opinions en ce qui concerne la propaganc^^ pangermaniste, à venir grossir les rangs du part ^^ à tendances à la fois antisémitiques et anticléricale^^' que dirigeait avec tant de maestria dans la violenc^s:^^^ et dans Tinvective M. Schœnorer.
Tout bien considéré, il nous semble donc, e^^^ délinitive, que Tidée nationale doit ici être reléguée ^ au second plan, et qu'elle doit laisser la premières "^
place aux véritables parrains du mouvement pan "
germaniste en Haute-Autriche et en Bassè-Au — ^" triche : l'esprit d'opposition et de fronde de la^^^* capitale d'une part, et la réalisation par lui, d'autre part, d'un comble d'intolérance religieuse parla conciliation habile de l'antisémitisme et de ranticléricalisme. Jusqu'à quel point ces deux éléments^ primordiaux de son succès promettent-Us d'être ^
durables, jusqu'à quel point ces tendances vio-
lentes soutiendront-elles et alimenteront-elles ragi—-**
tation pangermaniste, quelles forces plus considé
râbles encore que celles dont il dispose aujourd'hui pourront-elles éventuellement lui amener? Cesont::^ h\ des questions fort intéressantes, sans doute, mais sur lesquelles on ne peut, h l'heure actuelle, faire que d'assez vagues conjectures, et que l'avenir seul pourra et devra trancher.
Restent enfin le Tyrol et la province de Salzburg. Au premier abord, il semblerait que ces deux pro-
nces doivent se trouver dans une situation assez talogue à celle que nous venons d'analyser somairement en Haute et en Basse-Autriche. Là Lssi, en effet, la lutte des nationalités n'est pas ^s active. Dans la province de Salzburg, elle est ^me à peu près inexistante; dans le Tyrol, elle îste évidemment, mais elle est, malgré les appaïices, d'une intensité relative. Les Allemands et 5 Italiens, qui s'y trouvent face k face et qui s'y testent cordialement, se cantonnent assez rigouiisement dans leurs zones respectives. Sans ►ute, les Italiens protestent-ils de toutes leurs rces contre ce qu'ils estiment être l'oppression iemande, sans doute ne cessent-ils d'y réclamer s droits, sans doute y sont-ils un élément séîux, appréciable, d'agitation nationale. Mais enfin, n'y a, malgré tout, pas là comme en Boht^me, de mbat acharné engagé entre les deux nationalités
vue de s'assurer la suprématie, la domination, ns l'ensemble de la province, et voilà pourquoi est permis de dire que la lutte des nationalités y t d'une intensité relative.
Et cependant la situation y est différente de celle le nous avons étudiée en Haute et en Basseitriche. Ici, le mouvement pangermaniste trouve, L effet, en face de lui, deux adversaires nouveaux. Iversaires terribles dont il aura, croyons-nous, en de la peine à triompher et qui, sans doute,
refouleront même complètement. Le premier.
c'ost le loyalisme tout particulier de ces deux provinces, surtout du Tyrol, c'est leur fidélité proverbiale, aveugle à la dynastie de Habsbourg. Sans doute, a-t-on pu voir, même là, se produire, dans ces dernières années, peut-être un léger relâchement de ces liens de dévouement instinctif et inébranlable îi la dynastie ; sans doute, là aussi, les passions déchaînées ont-elles fait leur œuvre et un peu ébranlé l'idole. Néanmoins, on peut, croyouî'' nous, affirmer, sans crainte d'être contredit, que ^* quasi-unanimité des habitants du Tyrol et de ^* province de Salzburg est prête à tout pour -** défense de l'empereur, et cela quelle que puis^^ être la personnalité du monarque, simplement ^^ uniquement parce qu'il est un Habsbourg.
Le second adversaire auquel se heurte, dans c^^^ deux provinces, le pangermanisme, adversaire nc^^^ moins redoutable, c'est leur catholicisme ferven ^ ' ardent, passionné, que le mouvement de séparatic-^^^ de Rome, patronné par les pangermanistes et déso^ ^' mais intimement lié à leur propagande national^^ ®' n'a fait qu'exaspérer encore davantage. C'est 1^^ ^' pour le pangermanisme, un obstacle sans dou^^*^ infranchissable, et, pour avoir voulu détourner 1l^ ^^ populations de Rome, il est condamné à un échi^^*^^ certain et sanglant dans ces deux provinces d'i^==^^ aspect si particulier. Autant donc qu'on pe*^*^^ aflirmer quelque chose concernant l'avenir ^sn politique et principalement en politique autf/-
iîhienne, il paraît à peu près certain que les popu- :ions du Tyrol, du Vorarlberg et aussi de la prov-ince de Salzburg, foncièrement catholiques et oyalistes avant tout par instinct, ne sont pas du tout disposées h jamais se laisser gagner à leur tour par la fièvre pangermaniste. Ce sont bien là, în effet, de ces populations d'antan, dernières héritières de traditions aujourd'hui presque partout disparues, pour qui l'idée nationale consiste uniquement à défendre à outrance, pied à pied, roc par roc, le sol natal contre Fenvahisseur étranger, et dont toute la conduite, toute la vie sont dirigées par une foi religieuse d'une ferveur enfantine et naïve, et par la fidélité absolue, aveugle, irréfléchie au Habsbourg seigneur féodal, maître incontesté et père de ses très humbles sujets.
Maintenant que nous avons ainsi marqué en quelques traits rapides les caractères différents du mouvement pangermaniste dans les diverses provinces de la Cisleithanie, quelle conclusion pouvons-nous tirer de cette brève étude? D'abord ceci, qu'on ne saurait trop répéter, c'est que partout, au Nord comme au Midi, à l'Est comme à l'Ouest, le mouvement pangermaniste se présente à nous avec ce même caractère uniforme de violence haineuse, avec ces mômes appels aux passions les moins nobles, que toute son histoire nous a révélés, depuis le jour où ce mouvement, issu d'une idée
nationale et d'une conception philosophique, gran^' dioses au point de vue allemand, a été accapar^^^ par des agitateurs de profession. Ensuite, et cette observation est une conséquence forcée de la précédente, ce mouvement pangermaniste a, toute son histoire le prouve surabondamment, besoin d'une ^f* ^'
atmosphère de crise et de désordres pour se déve- --
lopper et prospérer. Cela, les pangermanistes Font ^ -^t si bien compris qu'ils sont, dans le cours de leur -":«: r évolution, devenus, par la force des choses, un parti d'opposition toujours et quand même. Ils se connaissent, en effet, bien, ils savent que, même s'ils devenaient jamais assez nombreux pour être un parti de gouvernement, ils sont incapables de prendre la directijon des affaires d'un grand pays, et que le seul rôle qu'ils peuvent et veulent jouer, c'est celui, inliniment plus facile, de pêcheurs en eau trouble.
Enfin, et quelque grave que puisse paraître cette affirmation, nous croyons qu'on peut dire franchement que, sauf en Bohême et à un moindre degré dans les autres provinces germano-slaves de la Cisleithanie, le mouvement pangermaniste est tout artificiel. En effet, si un tel mouvement ne peut se justifier, car rien ne saurait, à nos yeux, justifier la conduite de citoyens d'un pays, qui cherchent à s'échapper de leur patrie, à la démembrer, qui réclament leur annexion à un autre pays, ce mouvement peut cependant s'expliquer,
'excuser même jusqu'à un certain point. Et sa 3ule excuse, c'est d'avoir, malgré tout, pour fonement, une idée nationale, Tidée nationale-allelande, dévoyée si Ton veut, détournée de son ens véritable, mais idée après tout, qui, au point e vue allemand, ne manque pas de grandeur, lais cette idée-là, qui seule peut excuser l'agitaion pangermaniste, nous avons montré qu'elle ['existait pour ainsi dire pas, qu'elle n'avait .ucune raison d'exister dans les provinces purenent allemandes, ni même dans le Tyrol . Dépourvue le cette base nationale, simple produit dus lors de )assions politiques basses et sans grandeur, l'agi- ;ation pangermaniste y devient, par conséquent, jne manifestation quelconque de ces doctrines de liaine, qui sévissent un peu partout en Europe, et par là même y est une création tout à fait artificielle, due à des politiciens mécontents et bruyants.
Et, même en Bohême, il ne faudrait pas, croyonsnous, s'exagérer par trop la profondeur, l'intensité, la sincérité du mouvement, quelque sérieux qu'il y soit réellement; il ne faudrait pas, même là, voir la situation sous un jour par trop sombre. L'heure viendra peut-être où un homme d'État véritable (pourquoi ne serait-ce pas, après tout, M. de Kœrber, dont la valeur s'est hautement affirmée pendant ses quatre ans de ministère ?) saura trouver le terrain de conciliation sur lequel Alle-
2i2 LE PANiiEHMAMSME 1':N ALTKICMi:
mands et Tchèques, las à la lia de cette lutte nationale sans issue, dont tout le pays souffre, pourront et voudront signer la paix ; le jour luira peut-être, tôt ou tard, où Ton parviendra à ramener l'entente et la concorde dans la monarchie austro-hongroise, où, calmées et satisfaites d'une politique équitable et tolérante, les nationalités adverses renonceront à consumer leurs forces dans la lutte stérile où elles s'entredéchirentsans profit pour personne. La tâche est difficile, surhumaine peut-être, mais nous n'avons pas le droit de la proclamer impossible ; elle est, en tout cas, belle et digne de tenter les hommes d'Etat de l'empire du Danube. Le jour où Tun d'eux y réussirait, Ton peut être sûr que le mouvement pangermaniste, malgré ses efforts, aurait vécu ! Ce jour-là aussi, le parti, qui depuis vingt-cinq ans l'exploite si habilement, s'en irait, tel une outre vide et molle, tel un ballon flasque et— dégonflé, mourir de sa belle mort dans l'oubli, sous la poussière qui recouvre bientôt les partie d'agitation factice, qui ne savent que faire appel à, la haine et à la violence.
Il y aurait encore bien d'autres choses à dire sur la situation du parti pangermaniste en Autriche. 11 y aurait notamment h voir l'influence capitale que les faits de l'ordre économique, si importants à l'heure actuelle, et qui promettent de dominer de plus en plus la politique future, peuvent éventuellement exercer sur le mouvement qui nous inté-
rosse ^ Mais cela exigerait encore toute une étude très spéciale et fort longue, à laquelle il ne nous est pas loisible de nous livrer ici, où nous examinons la question à un point de vue uniquement historique, philosophique et politique.
En somme, nous ne croyons pas pouvoir mieux résumer les conclusions raisonnées que nous inspire Tétude approfondie du problème pangerma- Tiiste, circonscrit dans les limites delaCisleithanie, qu'en affirmant hautement que tous les véritables amis de TAutriche en tant qu'Autriche (et nous yerrons un peu plus loin que tous les véritables amis de la paix européenne doivent éprouver pour TAutriche Taffection mêlée d'émotion qu'on ressent pour un talisman) doivent souhaiter ardemment que le mouvement pangermaniste ne réussisse pas dans ses desseins et ne parvienne jamais à bouleverser ce pays, et en même temps notre pauvre équilibre européen. Certes, il est possible que le mouvement s'étende encore, qu'il se développe, toujours plus dangereux et plus menaçant, que les circonstances difficiles, que cet état de crise aiguë qui semble devenir chronique sur les bords du beau Danube bleu, lui permettent d'acquérir une force nouvelle. Néanmoins, nous ne pouvons et ne voulons pas croire sérieusement que son succès
1. Pour toute cette partie d'ordre économique, on pourra lire ayec profit les pages fort intéressantes qu'y consacre M. René Henry dans son ouvrage déjà cité, p. 96-104 et 133-133.
244 LE PANbERiMAMSME EN AUTRICHE
soit jamais autre chose que le triomphe éphén et sans lendemain d'un parti de violence, voué par sa nature même à une opposition achar à une opposition de principe, ne pourrait s parer du pouvoir sans s'effriter et montrer rimj sance et la stérilité de ses conceptions gra loquenles.
Sommaire.. — L'Allemagne et le pangermanisme. — Séductions et avantages qu'une politique pangermaniste présente pour TAllemagne. — Le revers de la médaille. — Les dangers de cette politique. — Les soi-disant intrigues de TAllemagne en Autriche.
— Bismarck et le pangermanisme. — Pourquoi la réalisation de Tidéal pangermaniste affaiblirait TAllemagne.
L'Italie et le pangermanisme. — L'« Italia irredente ». — L'Angleterre et le pangermanisme. —La question de la Méditerranée.
— La Russie et le pangermanisme. — La question de Bohême.
— Le panslavisme. — L'échec du pangermanisme, question vitale pour la Russie.
La France et le pangermanisme. — L'alliance franco-russe. — Le principe de l'indépendance des nations et de la justice internationale. — La question d'Alsace-Lorraine. — Les illusions de ceux qui s'imaginent que rAllemagne nous la rendra jamais de son plein gré. — Nécessité de l'existence d'une Autriche indépendante, si la France veut rester une grande puissance.
L'intérêt de l'Europe, tant matériel que moral, commande de tout faire pour préserver l'indépendance et l'existence de l'Autriche.
11 nous faut maintenant sortir d'Autriche, nous transporter au dehors, et, dans un rapide voyage en Europe, examiner sommairement Tintérêt des diverses puissances, leur attitude, l'intérêt enfin de TEurope elle-même, en présence de ce mouvement pangermaniste, qui, en menaçant de modifier
de fond en comble Téquilibre européen, attire sur lui aujourd'hui laltention plus ou moins bienveillante, mais, en tout cas, passionnée de tous. Il n'y a, h riieiire actuelle, de l'Atlantique aux plaines désertes de la Sibérie, des glaces du cap Nord aux Ilots bleus de la Méditerranée, aucune puissance européenne qui puisse se désintéresser de cette question redoutable, aujourd'hui surtout où la guerre, avec son cortège habituel de craintes de complications et de difficultés sans nombre, a de nouveau fait son apparition dans le monde, élisant son siège dans cet Rlxtrôme-Orient mystérieux et dangereux, où leurs ambitions rivales mettent aux prises les grands l:itats européens, les Etats-Unis et lesempires jaunes, soucieux à leur tour déjouer un grand rôle chez eux. Mais, parmi ces puissances européennes, il en est une pour qui le pangermanisme présente un intérêt tout particulier, c'est celle dont, à en croire les pangermanistes, l'idée pangermaniste dirige la politique, celle à qui sa réalisation profiterait immédiatement, en reconstituant pour elle l'empire le plus formidable, le plus colossal, mais peut-être aussi le plus hétérogène de TEurope : cette puissance, que la PlusGrandeAUemagnetouehe le phis directement, c'est l'Allemagne impériale d'aujourd'hui, l'Allemagne de Bismarck, de Moltke et aussi de Ciuillaume 11.
Pour l'observateur superficiel qui ne considère que la surface des choses, le seul fait de se deman-
der quel est, sur ce point, Tintéret de T Allemagne, paraît une ironie, une folie. Comment l'Allemagne, en effet, ne souhaiterait-elle pas de toutes ses forces, comme l'événement qui couronnerait son triomphe, la réussite d'un mouvement, d'où résulterait pour elle un formidable accroissement de territoires, d'un mouvement qui réaliserait enfin l'antique rêve de la race germanique, l'union de tous ses enfants sous un seul sceptre, d'un mouvement qui permettrait à ses armées triomphantes de descendre ce Danube majestueux, route merveilleuse vers cet Orient tant convoité, d'un mouvement qui lui faciliterait, qui lui donnerait peut-être même cette sortie si ardemment désirée sur l'Adriatique, sur la Méditerranée, qui, en lui procurant des débouchés immenses et nouveaux, lui , permettrait de submerger à volonté l'Orient, le Midi ou l'Occident sous le flot tumultueux de ses bataillons, d'un mouvement qui ferait d'elle le centre de gravité de l'Europe entière, la maîtresse de la terre et des mers, la maîtresse de l'Europe, la maîtresse peutêtre du monde entier.
Rêve splendide, merveilleux, éblouissant, auquel une large part de réalité donne cette apparence, à la fois séduisante pour les uns et menaçante pour les autres, qu'ont les rêves dont la réalisation reste après tout possible. Fantasmagorie pure ? Non pas! Mais, comme toutes les choses humaines, médaille brillante, qui a un revers, etun revers qui peut-être est
suffisamment obscur pour ternir Téclat de la façade. C'est ce revers qu'il ne faut pas oublier de considérer si Ton veut faire œuvre utile, et ne pas se montrer aveugle. Et voilà pourquoi, après avoir étalé dans toute sa splendeur grandiose le tableau des espérances allemandes, il faut nous garder sov" gneusement de nous laisser à notre tour emporte^ dans les nuages par ces gigantesques conception^' ^ il ne faut pas nous laisser éblouir par ces rêve^ démesurés de la mégalomanie allemande, il nou^^ faut au contraire considérer froidement si, en sui^^ vaut une politique imbue de l'idéal pangermaniste,^ l'Allemagne ne se trouverait pas lâcher malgré loufc^ la proie, c'est-à-dire son formidable empire actuel, pour l'ombre, c'est-à-dire la chimère séduisante, mais sans doute fausse, de la Plus Grande Allemagne.
Néanmoins, avant de nous poser cette grave question, il convient d'étudier un point très discuté, et en effet très discutable, c'est celui de savoir si, depuis 1870, le Gouvernement impérial allemand et les hommes de génie, ou simplement de talent, qui l'ont personnifié, ont paru disposés à favoriser l'extension du pangermanisme autrichien, si, en un mot, ce passé récent nous montre dans la politique pangormaniste une tendance traditionnelle du Gouvernement allemand, ou si, au contraire, ledit Gouvernement ne l'a pas rejetée comme une politique scabreuse et pleine de dangers. On a
>eaucoup parié d'intrigues du Gouvernement allenand, de missions secrètes en Autriche, d'agitaeurs par lui payés, c'est-à-dire d'un ensemble l^actes qui tendrait en effet à prouver que le Gouvernement allemand appuie, soutient, encourage e mouvement pangermaniste en Autriche et désire ia réussite. Laissons, pour l'instant, de côté, les missions secrètes, si difficiles à contrôler, et voyons à quoi se ramènent, dans la politique autrichienne depuis 1870, ces intrigues, cette ingérence du Gou- ^rernement impérial allemand?
Quand on parle d'action du cabinet de Berlin sur celui de Vienne, le premier événement auquel on fait allusion, ce sont ces fameuses entrevues de l'été de 1871, où se prépare, à l'instigation évidemment de l'Allemagne, le renvoi du ministère Hohenwart, ministère tchéquophile, détesté par les Allemands. De ces entrevues nous avons parlé plus haut, et nous avons montré que l'intérêt des pangermanistes, donc du Gouvernement allemand, s'il entre dans leurs vues, commandait au contraire de ne rien faire pour amener la chute de ce ministère Hohenwart, qui, en mécontentant, en exaspérant les populations allemandes d'Autriche contre leur Gouvernement, ne pouvait que les inciter à se jeter sans hésitation dans les bras de l'Allemagne. Or que nous montre, au contraire, l'histoire de cette époque? Elle nous apprend que l'Allemagne, si, en effet, elle a exercé une influence sur les desti-
nées de la politique autrichienne en 1871, Ta employée à faire renvoyer le ministère Hohenwart, qui pourtant, comme tous les gouvernements anliallemands en Autriche, faisait indirectement le jeu des pangermanistes.
Puis surviennent les affaires de Bosnie. Ici, nous dil-on, l'Allemagne a poussé de toutes ses forces l'Autriche à se lancer dans la question d'Orient d'une manière active, à occuper la Bosnie, tant pour faciliter à l'invasion allemande pour l'avenir la route de TOrient que pour détourner l'attention de la monarchie dualiste de ce qui se passe sur ses frontières de l'Ouest et du Nord-Ouest, et préparer ainsi plus a son aise l'entrée future de la partie occidentale de la monarchie dans la Grande Allemagne. Cette théorie est sans doute séduisante; elle contient une forte part de vérité, tout au moins en ce qui concerne l'intérêt très réel qui pousse rAllemagne à désirer voir une puissance après tout à tort ou à raison considérée comme étant d'essence germanique, avancer vers l'Orient dans cette course au clocher de Sainte-Sophie, à laquelle on se livre de part et d'autre avec tant d'ardeur. Cependant, cette théorie ne se trouve-t-elle pas fortement ébranlée par ce fait que (ainsi que nous avons eu l'occasion de le faire remarquer plus haut, en étudiant les événements de cette époque, notamment en citant un passage de discours) le grand chef du pangermanisme autrichien, M. Schœnerer, se
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montra rien moins qu'enthousiaste pour Taventure bosniaque. 11 y aurait donc là, tout au moins, une très bizarre contradiction entre les désirs qu'on prête au cabinet de Berlin et Tattitude des pangermanistes autrichiens, qu'on prétend toujours inspirée par ledit cabinet.
Il y a bien encore la grande réunion pangermaniste de Dresde au mois de mai 1897; mais, si importante qu'elle ait pu être, en elTet, quelque valeur morale que puissent avoir les encouragements adressés aux directeurs attitrés du mouvement pangermaniste autrichien par des députés prussiens, par Mommsen lui-môme, ces manifestations, en somme platoniques, le fait même que ces réunions ont eu lieu sur le territoire allemand permettent-ils de voir dans tout cela un acte décisif, incontestable, déclaré du Gouvernement allemand en faveur du pangermanisme? Nous ne le croyons en aucune façon, et ce que nous en disons peut s'appliquer également à toutes ces réunions mystérieuses, à tous ces conciliabules romanesques, tenus souvent la nuit et accompagnés d'une mise en scène théâtrale et un peu comique, qui eurent lieu en Allemagne, lors de l'éclosion de la Los von Rom Bewegung, entre pangermanistes d'Allemagne et d'Autriche.
Il y aurait bien encore le fameux retrait des ordonnances Gautsch par le comte Clary, le 14 octobre 1899. On a voulu, ici encore, trouver l'ingé-
rence berlinoise, attribuer en partie ce retrait sensationnel à une pression exercée sur l'empereur par son jeune et fougueux allié. Mais, d'abord, celte pression n'a jamais été bien prouvée, et en pareille matière, il est bon d'ôtre prudent et de ne se prononcer qu'en connaissance de cause, et ensuite, en admettant même qu'elle se soit effectivement produite, que prouverait-elle? Donner à un Gouvernement allié des conseils, lui insinuer qu'il y a certaines mesures sur lesquelles il ferait bien de revenir, c'est sans doute se mêler de ses affaires intérieures. Mais, en l'espèce, peut-on voir dans une pareille attitude une manifestation pangermaniste du (iouvernement impérial allemand? Il nous semble que ce serait là une déduction bien hasardeuse et bien exagérée.
Restent alors toutes les missions secrètes dont on parle si souvent, et que le Gouvernement allemand confie, dit-on, à des agents chargés de fomenter l'agitation pangermanisle en Autriche, pu d'y créer des désordres favorables au développement de ladite agitation. Peut-être y en a-t-il eu, en effet, de ces agents secrets, car c'est là un procédé qu'emploient, trop souvent, hélas, les gouvernements entre eux; mais, en général, toutes ces missions mystérieuses relèvent plus ou moins du roman-feuilleton. Il serait, en tout cas, malaisé de prouver d'une façon absolue que ces agents obéissaient à des ordres venus de Berlin, et, par conséquent, toute conclusion
qu'on pourrait tirer de toute cette cuisine clandestine d'espionnage et d'intrigues, en faveur d'un soutien efficace accordé au mouvement pangermaniste autrichien par l'Allemagne, serait bien difficile à étayer sur des bases solides et sérieuses. 11 ne serait pas étonnant non plus que ces menées du cabinet de Berlin, dont on affirme parfois avec tant de certitude l'existence, aient pris naissance plutôt dans l'esprit fertile des trop nombreuses personnes qui s'imaginent voir partout la trahison (il y a cependant déjà dans le caractère même du pangermanisme autrichien quelque chose qui frise suffisamment la trahison pour qu'il soit inutile d'aller chercher encore ailleurs ce sentiment) et l'immixtion étrangère que dans la réalité des faits.
Ceci dit sur l'attitude effective du Gouvernement allemand vis-à-vis de l'agitation pangermanistc en Autriche, il est temps de revenir à la question primordiale, celle que nous posions un peu plus haut, la question de savoir où est, en cette matière, l'intérêt véritable, bien compris et raisonné de l'Allemagne. Or, malgré les avantages mirifiques, éblouissants, qu'elle retirerait de la réalisation de la Plus Grande Allemagne, il est permis de penser que le succès du mouvement pangermanistc, la réussite triomphale de ses vastes desseins ne seraient pas, malgré tout, un bien pour l'Allemagne.
Et d'abord, s'il est vrai que le passé doit en politique servir de leçon pour l'avenir, s'il est vrai
qiron co cas particulier, les hommes d'Etat allci^^ mands, au moment où se pose devant eux ce prc::^^ blême passionnant et complexe, au moment o\j^^ séduisante et enjôleuse, la chimère pangermanist-:^ cherche à les entraîner à sa suite, doivent s -^ n»plier sur eux-mômes et prendre conseil auprè ^^ de riiomme qui lit TAllemagne une et impériale=^ la réponse que ferait le chancelier de fer à ses suc=^ cesseurs ne saurait, à notre avis, être douteuse. L^bb tradition bismarckienne, tout entière, s'oppose à 1^3 poursuite du rêve pangermaniste, et de toute soid autorité met en garde l'Allemagne contre les séductions trompeuses de Tidéal des Gross Deutsche.
L'o[)inion de M. de Bismarck, nous avons eu Toccasion de l'exposer plus haut; nous n'y reviendrons donc pas ici, et nous nous contenterons de faire remarquer que, quels que soient les plans qu'on ait pu prêter à M. de Bismarck après 1870, M. de Bismarck, en 1866, c'est-à-dire à une époque où il était parfaitement libre d'indiquer clairement, d'une façon indiscutable, son projet de poursuivre ultérieurement l'annexion de l'Autriche allemande à l'Allemagne nouvelle en voie de formation, a, au contraire, montré nettement et avec une réelle éloquence, tant par son attitude que par ses paroles, qu'il ne pensait pas que cette annexion pût être désirable.
Nous ne reviendrons pas non plus maintenant sur les raisons pratiques, tirées de l'absence de sym-
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pathie entre Allemands du Nord et Allemands d'Autriche et de la différence de religion qui les sépare elle aussi, raisons majeures, qui, à notre avis, éloignent la grande majorité des Allemands d'Autriche de la Prusse, aujourd'hui directrice de l'Allemagne impériale, et qui, en même temps, doivent donner à réfléchir à la Prusse, si ces projets d'agrandissement en Autriche devaient jamais la tenter. Ces raisons, en effet, nous avons eu l'occasion de les exposer tout au long, lorsque nous avons étudié les motifs de la « Los von Rom Bewegung » et le fait seul de l'introduction dans le programme pangermaniste de la formule : « Los von Rom » ne constitue-t-il pas une reconnaissance tacite par les pangermanistes autrichiens de la valeur de ces raisons?
Mais allons plus loin. Supposons que, par un concours de circonstances inespérées, on réussisse a amener la conversion à bref délai de la quasi-unanimité des Allemands d'Autriche au protestantisme, supposons qu'ainsi la différence de religion une fois disparue, l'on parvienne à créer en Autriche une sympathie ardente pour la Prusse, et qu'alors cette annexion de l'Autriche allemande à l'Allemagne puisse s'opérer pacifiquement, sans campagne-, que les Allemands soient accueillis en Autriche comme des libérateurs, supposons donc que tout vienne ainsi favoriser le succès du pangermanisme, il n'en restera pas moins éternelle-
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ment vrai que cette annexion de TAutriche allcsiii^^" mande, môme pacifique, môme accueillie par Ic^^^^s annexés avec enthousiasme, détruirait à jamais c-^^^ merveilleux équilibre, édifié artificiellement e:z- n Allemagne au bénéfice de la Prusse, par M. de Bi^^^marck, <»t qui permet à Berlin d^ôtre le centre effecti^Sf derAllemaj2;ne. Ajoutez à l'Allemagne d'aujourd'hu^=:i TAutriche allemande, introduisez-y la ville d ^3 Vienne, rivale de Berlin, et qui ne se résigner .s:i jamais à n'ôtre qu'un chef-lieu de province oti môme une capitale d'Etat sujet et secondaire, et cet équilibre est irrémédiablement rompu. L'Allemagne moins homogène, plus hybride que jamais, se trouvera tiraillée entre deux foyers d'altraction presque égaux. Berlin ne sera plus que la tôte d'un corps gigantesque, monstrueux et difforme, qui traînera derrière lui Vienne comme un boulet au pied.
Le centre de gravité de l'Allemagne, cloué par les baïonnettes prussiennes à Berlin, se trouvera désormais déplacé, transporté par la force des choses quelque part dans l'Allemagne du Sud, en Bavière ou en Saxe.
En un mot, l'annexion de l'Autriche allemande à l'Allemagne, dont il nous reste à voiries difficultés matérielles, internationales, la quasi-impossibilité sans doute, porterait, croyons-nous, un coup mortel à Tiniluence, à l'hégémonie prussiennes en Allemagne. Et il ne paraît guère probable que l'empereur allemand oublie jamais qu'il est en
même temps et môme avant que Tempereur allemand... le roi de Prusse. Pour qu'il l'oublie un jour, il faudra qu'il y soit forcé, qu'un grand souffle national soulève h nouveau l'Allemagne comme en 1848, et que, pour ne pas être emportée dans le tourbillon, la Prusse se voie obligée, à son corps défendant, de se mettre à la tête de l'invasion germanique en marche vers TOrient.
Ce cataclysme se produira-t-il? Personne ne peut le savoir, et l'avenir seul peut, en regard de ce point d'interrogation mystérieux, inscrire une réponse, qui, nous l'espérons, ne sera pas écrite en lettres de sang.
Supposons, cependant, que cette éventualité redoutable se produise, que la Prusse et l'Allemagne, rendues aveugles sur leurs intérêts véritables par la chimère grandiose de la reconstitution, en plein xx* siècle, de l'antique Saint-Empire romain germanique, se laissent entraîner dans l'aventure pangermaniste, quelle deviendrait alors la situation des autres Etats européens, et, par ce que serait cette situation, il nous sera permis de voir quel est aujourd'hui leur intérêt.
Voici d'abord l'Italie. On a souvent, par haine de l'Autriche, émis en Italie l'idée que l'annexion de l'Autriche allemande à l'Allemagne devrait être acceptée par l'Italie, en échange du retotir à la mère patrie de cette « Italia irredenle », éternel sujet des revendications italiennes. Mais, à notre avis, les
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mi\mes raisons d'ordre militaire et économique, qui font que TAutriche, aujourd'hui, ne veut pas abandonner un pouce du territoire habité par les Italiens en Autriche, se retrouveraient pour empêcher TAllemagne d'accepter cette combinaison ingénieuse. De plus, en admettant même que TAllemagne, poussée, en pareille matière, par l'intérêt qu'elle aurait à acheter le concours, ou tout au moins la neutralité de l'Italie, lui rende le Trentin, concession importante et grave au point de vue militaire, ritalie n'en serait-elle pas moins dominée, enveloppée (la Suisse ne devant plus guère compter en ce cas) par Tempire allemand, voisin autrement belliqueux et autrement redoutable que Tempire habsbourgeois. En tout cas, TAUemagne ne renoncerait pas à arriver à Trieste, le pavillon impérial allemand flotterait sans doute bientôt et sur Trieste et sur le port de guerre dePola, l'Allemagne, ayant un pied sur l'Adriatique, pourrait librement déboucher sur la Méditerranée. Elle couperait ainsi à r Italie la route de cet Orient du côté duquel cette dernière a une si forte tendance à regarder aujourd'hui, de cet Orient où elle veut jouer un rôle important, et où l'Allemagne, qui y toucherait alors directement, serait un adversaire bien plus dangereux pour elle que l'Autriche. Donc, même en supposant que 1 Italie se fasse payer sa neutralité parce à quoi elle tient le plus, la rétrocession du Treutin, même en admettant qu'on rentre ainsi, pour la
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plus grande honte du monde civilisé, dans Tère des partages odieux qui signalèrent la politique européenne au xviii'' siècle, Tltalie se trouverait, croyonsnous, réduite à Tinaction, immobilisée de tous les côtés par la constitution de la Plus Grande Allemagne. Et, sir Allemagne, par hasard, forte de son prestige et de ses armées, ne faisait à Tltalie aucune concession, ou bien si elle ne la faisait qu'avec l'intention bien arrêtée de revenir sur cette concession, le succès une fois assuré, les frères Italiens de « ritalia irredente » ne seraient-ils pas encore bien plus malheureux, encore bien plus définitivement perdus pour Tltalie sous le joug du Hohenzollern que sous celui du Habsbourg ?
Le jour où se réaliserait le rêve pangermaniste, l'Italie n'aurait plus le choix qu'entre deux politiques : l'une qui consisterait à se faire la vassale, la satellite, presque l'esclave de l'Allemagne, qui la déborderait de tous côtés, à devenir ainsi un Etat secondaire, sans politique personnelle, simple dépendance du formidable empire voisin ; l'autre, qui la ferait, en désespoir de cause, se jeter aveuglément dans les bras de la France. Et cette politi que-là serait singulièrement risquée et terriblement dangereuse, car l'Allemagne, maîtresse de l'Autriche actuelle, pourrait, sans doute, submerger l'Italie entière avant que nous puissions lui apporter une aide efficace, à supposer même que dans une Europe ainsi bouleversée, l'aide de la France puisse jamais
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ôtre eflicace contre le nouveau colosse tudesquc. Que ritalie donc ne se laisse pas hypnotiser par le rêve de voir revenir, rendus à la mère patrie par rAllcmagnc triomphante, ses frères exilés en Autriche, qu'elle ne se laisse pas aveugler sur son intérêt véritable, et que, faisant taire son antipathie séculaire, elle se pénètre bien de cette vérité, que, du jour où il n y aurait plus d'Autriche, son rôle politique à elle, Italie, serait également à toutjamais fini.
Voici maintenant T Angleterre. Au premier abord il pourrait sembler que TAngleterre, absorbée par ridée de réaliser la grande fédération impériale, le Greater Britain, n'est pas directement intéressée dans la question, que sa sphère d'influence, bien distincte de celle de l'Allemagne, ne souffrirait pas de cet accroissement territorial immense de l'empire des HohenzoUern. Mais, pour qui a suivi un peu l'évolution politique de ces dernières années, pour qui connaît l'inquiétude suscitée en Angleterre par la concurrence grandissante de l'Allemagne sur le terrain économique, pour qui veut bien voir que ce danger a paru si pressant aux yeux de certains hommes d'État anglais, que c'est lui qui les a, en grande partie, déterminés h proposer de modifier de fond en comble la politique fiscale de cette Angleterre, berceau historique du libre échange, une pareille affirmation est insoutenable.
De plus, l'Allemagne ayant un débouché dans là
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Méditerranée, rAUemagnc maîtresse absolue de l'Europe centrale, avec un pied à Hambourg et l'autre à Trieste, avec sa flotte de guerre en plein développement à Kiel et à Pola, ce serait la fin du règne de T Angleterre dans la Méditerranée. Or, comme on Ta souvent dit, pour TAngleterre et sa grandeur, c'est une question vitale que de pouvoir dominer dans la Méditerranée. L'introduction d'un élément nouveau, l'apparition dans cette mer de la flotte allemande, au moment où TAllemagne aspire à jouer un grand rôle sur Teau, l'Allemagne possédant sur la Méditerranée un grand port de commerce, quel coup plus sensible pourrait-on porter à l'influence britannique dans cette Méditerranée oîi elle veut, où il lui faut rester la première?
L'influence allemande s'est, de plus, déjà suffisamment exercée à Constantinople, pour porter ombrage à la diplomatie anglaise. Mais combien plus grave serait la situation pour l'Angleterre, le jour où les armées allemandes, descendant le Danube, seraient aux portes de l'empire ottoman et où la flotte allemande pour venir appuyer ces démonstrations terrestres, n'aurait plus besoin de faire le grand tour, et serait en quelques heures sur les côtes de la péninsule balkanique. La puissance britannique, édifice artificiel admirablement construit, œuvre de siècles de diplomatie habile et tenace, se trouverait, de ce jour, singulièrement ébranlée, car, avec les tendances actuelles qui sans doute se dé-
volopperont de plus en plus, l'heure paraît bien lointaine où l'on pouvait croire que Londres et Berlin allaient fraterniser.
Tournons maintenant nos regards vers l'Orient, ot demandons-nous quelle pourrait-être, vis-à-vis du succès du pangermanisme, Tattitude de la Russie, ou plutôt non, car ici toute hésitation est impossible. Le jour où l'Allemagne se déciderait à poursuivre la réalisation de l'idéal pangermaniste, la Russie ne peut pas ne pas lui déclarer la guerre. Ici, en effet, chose rare en politique, les raisons de sentiment et les raisons d'intérêt concordent pour contraindre la Russie à prendre les armes. On a sans doute, ici encore, émis l'hypothèse d'un partage, prétendu que l'Allemagne et la Russie pourraient un jour s'entendre pour se distribuer les dépouilles de la monarchie austro-hongroise, comme autrefois celles de la Pologne. Mais, indépendamment du fait que l'ère des partages de la Pologne paraît définitivement close, tout au moins en Europe, ce partage est impossible. 11 est impossible parce que les Russes ne peuvent laisser l'Allemagne annexer la Bohême, et que l'Allemagne, de son côté, ne peut réaliser Tidéal pangermaniste, réunir Vienne et Berlin sous le même sceptre sans annexer la Bohême. Tel est le fait brutal, mais indiscutable.
C'est peut-être un peu exagérer que de parler de panslavisme, mais enfin il est une chose certaine, c'est que, le jour où les frères slaves d'Autriche, et
plus particulièrement encore les Tchèques, seraient annexés, ou même seulement menacés d'une annexion à TAIlemagne, le sentiment de solidarité inné et très vivace des Slaves, vis-à-vis de TAllomand, créerait en Russie un mouvement national intense qui obligerait le Gouvernement à intervenir, même s'il n'y était pas disposé. Car si, d'ordinaire, le peuple russe paraît assez malléable et incapable d'exercer une action sur le Gouvernement, il n'en est pas moins vrai que, sous l'empire du sentiment national, on peut y voir se développer de ces mouvements formidables, doués d'une force incalculable, qui, en un instant, gagnent le pays tout entier, de ces mouvements auxquels aucun gouvernement, dans quelque pays que ce soit, ne saurait résister. Ici, d'ailleurs, les intérêts vitaux du Gouvernement russe concorderaient avec le sentiment national pour lui faire prendre les armes. Que le mouvement pangermaniste réussisse, que rAutriche allemande devienne partie intégrante de l'empire allemand, et la Russie se heurte directement à l'Allemagne dans la marche convergente des puissances de l'Europe centrale et orientale vers Constantinople. L'étendue de frontières sur laquelle les deux empires géants deviendraient limitrophes serait immense. Leurs influences rivales se combattraient en Hongrie, dans cette Hongrie dont certains s'imaginent aveuglément l'existence possible comme État indépendant entre le colosse allemand
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et le colosse russe. Enrin, et ceci est terriblement grave, si rAIiemagne parvient à reconstituer cet empire formidable, la Russie se voit coupée de l'Europe occidentale non plus par cette monarchie austro-hongroise, qui constitue tout au plus une barric'^re à claire-voie, mais par une énorme masse allemande, bardée de fer, hérissée de baïonnettes, et qui s'étendrait triomphante de Kiel à Trieste, (Jue l'Alb^magne réussisse et les flottes russes, elles aussi, sont bloquées définitivement dans l'Europe orientale, trouvant la route maritime vers Touest barrée par les escadres allemandes et dans la Baltique et dans la Méditerranée. Le triomphe de r Allemagne signifierait pour la Russie la fin de son influence en Europe, il anéantirait Tefîort colossal accompli par elle depuis cinq siècles pour y prendre pied, il la rejetterait définitivement vers TAsie, la reléguant au rang de puissance extra-europrenne, de puissance asiatique. Devant une menace pareillc,esl-il exagéré de penserque le Gouvernement de Saint-Pétersbourg, soutenu, de plus, par le sentiment national, de la Russie tout entière, ne pourrait qu'intervenir et préférer le risque d'une guerre, si terrible qu'elle dût être, à la situation d'isolement absolu, à la ruine de toutes ses espérances, à l'expulsion d'Europe, qui seraient pour lui la conséquence fatale de l'annexion à l'Allemagne de l'Autriche allemande et du triomphe de l'idée pangermaniste? Reste alors la France. On peut prétendre que la
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question ne nous touche pas directement, que l'extension de TAIIemagne vers l'Est ne nous menace pas, que, peut-être même, en détournant les ambitions et les convoitises allemandes de l'Occident vers rOrient, elle ne saurait nous être nuisible. Mais rappelons-nous bien d'abord que l'appétit vient en mangeant, et qu'ayant croqué l'Autriche, TAUemagne pourrait bien après se retourner vers nous. Et puis, de toutes les façons, est-il un seul instant admissible que cette extension inouïe de nos vainqueurs de 1870, si d'aventure elle venait à se produire, pût nous laisser indifférents et impassibles? Serait-il possible que le fait seul que Hambourg et Trieste verraient flotter sur leurs bassins le même pavillon (qu'on nous pardonne de revenir toujours sur ce point, mais c'est, à notre avis, un point capital), fait qui achèverait la ruine définitive du commerce français, serait-il possible que la présence des escadres allemandes, pourvues de points d'appuis solides, et dans les mers du Nord et dans la Méditerranée, et qui ainsi nous barreraient, le jour venu, la route maritime vers l'Orient et l'Extrême-Orient, serait-il possible que cet ensemble de conséquences de l'extension germanique ne dût susciter chez nous qu'un intérêt do pure et simple curiosité ? Et puis l'alliance avec la Russie, cette alliance a laquelle nous devons, il ne faudrait pas l'oublier, d'être sortis de l'isolement 011 nous nous trouvions depuis 1870, à la-
quelle nous devons, en grande partie d'avoir reconquis en Europe la situation morale et matérielle que nous y occupons aujourd'hui, cette alliance à laquelle, sans parler des intérêts, la simple loyauté et le point d'honneur national, qui sont les mêmes pour une nation que pour un individu, nous commandent de rester délibérément fidèles, ne nous entratnerait-elle pas déjà, bon gré malgré, dans la guerre?
Pourrions-nous, nous qui nous targuons, et à bon droit, de mettre un peu d'idéalisme et un peu <le générosité dans notre politique extérieure (nos adversaires disent même du don-quichottisme), assister en simples spectateurs au cataclysme qui enlèverait leur indépendance à des populations chez lesquelles (et aussi bien parmi les populations allemandes d'Autriche que parmi les populations slaves) existe au fond, en général, un réel sentiment de sympathie pour la France? Cette nouv(;lle atteinte au bon droit, à la justice, à Tindépendance des nations ne serait-elle pas par trop criante? Et, rentrons ici sur le terrain pratique, positif et matériel, h qui ce cataclysme donneraitil ces territoires tant disputés?
A des conquérants qui reconstitueraient de la sorte un empire monstrueux, défi permanent à la tranquillité de leurs voisins et à la liberté des peuples, h des conquérants dont les vues ambitieuses surTOrient notamment, nousinquiètentdéjà
LE PANGERMAMSME ET l'eUïIOPE 267
aujourd'hui. Mais combien plus de sujets d'inquiétude ne nous donneraient-elles pas, le jour oîi le « Drang nach Osten » (la poussée vers TEst) se serait matériellement opéré, le jour où les bataillons allemands s'avanceraient à grands pas, en pays conquis, le long de la véritable route de pénétration de rOrient, le Danube ?
Tout ceci est, en général, peu contesté. Mais nous avons, depuis quelques années, vu s'édifier une théorie nouvelle, s'esquisser une politique hasardeuse, quoique séduisante au premier abord, dont il convient de dire ici quelques mots.
Des esprits ingénieux ont émis l'idée que l'Allemagne, le jour où elle voudrait annexer l'Autriche allemande, en présence de l'hostilité presque générale que rencontreraient ses desseins, aurait tout intérêt à acheter le concours, ou tout au moins la neutralité de la France, et que cette neutralité précieuse, elle irait peut-être jusqu'à la payer par la rétrocession de l'Alsace-Lorraine, ou tout au moins de la Lorraine. On touchait ainsi la corde sensible ; en effet, il n'est point, il faut le dire et l'affirmer hautement, de Français que la perspective de voir revenir à la mère patrie les provinces arrachées par la force en 1870 ne prédispose pas favorablement à l'égard de la politique qui prétendrait arriver à ce résultat. Mais prenons bien garde de ne pas nous faire d'illusions. Admettons un instant que l'Allemagne se résigne à cette
rétrocession, compenserait-elle, malgré la satisfaction nationale, la joie patriotique et légitime qu^elle nous caus(Tait, les dangers terribles de la reconstitution d'un Saint Empire Romain Germanique au ccrur môme de TEurope? Ne serait-elle point de plus peul-ôtre une simple rétrocession temporain% consentie avec des arrière-pensées, et la IMus (Jraude Allemagne, une fois constituée, ne se rclonrnorail-oUe pas contre nous pour nous écraser dans une lutte inégale et nous reprendre ce qu'elle viendrait de nous rendre?
Et puis, sachons voir les choses telles qu'elles sont, et pé'nétrons-nous de cette vérité navrante, que jamais TAUemagne ne nous rendra de son plein gré, de son initiative, l'Alsace-Lorraine, qu'elle ne le peut paSy parce que l'Alsace-Lorraine est la terre symbolique dont la conquête a fait l'Allemagne une et impériale, TAllemagne d'aujourd'hui. La guerre de 1870 contre l'ennemi héréditaire, la reprise en vertu de droits historiques anciens, soigneusement interprétés par les savants allemands, et tirant leur principale force des baïonnettes, qui les soutinrent mieux que les plumes les plus érudites, ont provoqué ce grand mouvement national, qui a balayé les dernières tendances particularistes et cimenté l'unité allemande. Serait-ce au moment où l'Allemagne une deviendrait la Plus Grande Allemagne, au moment où, emportée dans un rêve de mégalomanie surexcitée, l'Allemagne tenterait
(le constituer cet empire colossal en dévorant toute TEurope centrale, serait-ce au moment où l'idée pangermaniste, poussée à ses limites extrêmes, serait sur le point d'écraserl'Europe sous le triomphe brutal et orgueilleux du germanisme, serait-ce à un moment pareil que, de son plein gré, pour acheter la neutralité de la France, l'Allemagne lui rendrait ces deux provinces qui lui ont coûté tant de peine à conquérir, où depuis elle a dépensé tant d'argent, ces deux provinces dont l'annexion à l'empire allemand a été le geste qui annonçait au monde la réalisation définitive de cette unité allemande, si ardemment poursuivie?
Non, ne nous faisons pas d'illusions, ce n'est pas d'une complicité intéressée dans l'aventure pangermaniste qu'il nous faut attendre le retour de l'Alsace-Lorraine à la France. Et, allant même plus loin, il nous paraît que, même si nous pouvions l'attendre d'une pareille attitude de notre part, nous devrions, malgré tout, renoncer à cette politique-là. 11 faut de plus en plus, au contraire, nous convaincre de cette vérité que, pour que la France reste une grande puissance, pour qu'elle continue à jouer un rôle en Europe, pour qu'elle ne se voie pas réduite au rang de puissance secondaire, sans importance et sans influence, il faut qu'il existe une Autriche et une Autriche indépendante, parce qu'elle est indispensable à l'équilibre européen et à la paix du monde. Et puis, indépendamment de
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toute raison d'intérêt positif, pratique et matériel, la France, victime toujours meurtrie de la dernière grande guerre européenne, ne doit-elle pas souhaiter de toutes ses forces le maintien de la paix sur le sol de cette vieille Europe, qui doit décidément ôtre bien résistant pour que tant de secousses et de chocs ne l'aient pas ébranlé davan- . tage ?
De quelque côté donc que nous regardions (([uelque sommaire qu'ait été nécessairement cette rapide revue), nous voyons que les intérêts matériels des puissances européennes, môme en laissant de côté leurs intérêts moraux, s'opposent au succès des desseins du pangermanisme en Autriche. 11 nous a paru môme, à tout bien considérer, que Tintérôt de TAUemagne elle-même, son intérêt réel et positif, qui consiste à ne pas compromettre sa situation actuelle dans des aventures grandioses, mais peut-être chimériques, commandait au cabinet de Berlin de se garder des tentations de la politique pangermaniste. 11 ne nous reste donc plus maintenant, avant de jeter un coup d'œil vers Tavenir et de conclure ainsi toute cette trop longue étude de ce problème passionnant, qu'à déclarer hautement qu'il est du devoir de l'Europe entière, en tant que personnalité morale, de ne pas se laisser aveugler par les avantages passagers qu'on pourrait faire miroiter à ses yeux et de ne rien faire qui puisse directement ou indirectement favoriser
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le mouvement pangermaniste. Car le triomphe de ce mouvement, la constitution du monstre difforme que serait la Plus Grande Allemagne, ne pourrait, en rompant l'équilibre européen, que nous ramener aux époques les plus sombres de Thistoire, aux sinistres guerres causées par la mégalomanie conquérante, aux coalitions formidables et aux rêves de domination universelle, qui n'ont jamais laissé derrière eux que des ruisseaux de sang et des montagnes de cadavres.