‹ Le pangermanisme en Autriche: ses causes, ses origines, son histoire, ses éléments et son avenirChapitre 30 sur 38 · Hraunlich, op. cil., p · texte numérisé non relu

Hraunlich, op. cil., p

3.519 personnes réparties entre 188 localités de Bohême, 2.124 personnes réparties entre 31 locaités de Basse-Autriche, 1.398 personnes réparties între 39 localités de Styrie, 364 personnes réparties ^nlre 36 localités de Moravie, 101 personnes réparties entre 8 localités de la province de Salzburg, 99 personnes réparties entre 12 localités de Carinthie, 158 personnes réparties entre 12 localités de Haute-Autriche, 78 personnes réparties entre 7 localités du Tyrol, 23 personnes réparties entre 7 localités de Silésie. Enfin, M. Schœnerer inscrit sous la rubrique : « Divers » 123 conversions obtenues dans 27 endroits. Cet ensemble forme un total de 9.987 conversions, obtenues en quatorze mois et demi dans 367 localités différentes.

Le pasteur Bràunlich ajoute, d'ailleurs, qu'il y a sans doute eu d'autres conversions, dont M. Schœnerer n'a pas eu connaissance. C'est possible, mais <;'est, en tout cas, une allégation difficile à contrôler, et, en somme, étant donné les habitudes d'ostentation et de tapage de la grande majorité des adhérents du mouvement pangermaniste, qui n'aiment pas, en général, conserver longtemps le secret sur l'un quelconque de leurs actes, c'est assez peu probable. Tout au moins peut-on penser que les nouveaux convertis, qui n'ont pas cru nécessaire d'annoncer leur conversion à M. Schœnerer, se convertissaient pour des motifs réellement religieux, et n'étaient, par conséquent, pas de véritables pangermanistes.

208 LE PANGEKMANrSME EN AUTRICHE

Quoi qu'il en soit, c'est un total respectable de conversions que nous signale la brochure du pasteur pangcrnianiste. Il est assez intéressant de constater que plus de la moitié des nouveaux convertis est recrutée parmi les populations de Bohômc, ce qui se comprend si Ton veut bien se rappeler que c'est en Bohôme que la lutte des nationalités atteint son maximum d'intensité, et aussi si Ton ne perd pas de vue qu'en Bohôme l'on s'est de tout temps passionné pour les controverses religieuses. Par contre, il y a certaines provinces comme, par exemple, le Tyrol et la Silésie, que le mouvement séparatiste n'a encore guère entamées. Contentons-nous, pour l'instant, de signaler ce fait, car nous aurons l'occasion de revenir sur toutes ces si curieuses difîérences de province à province quand nous passerons en revue rapidement les caractères divers du mouvement pangermaniste selon les provinces où on l'étudié. En tout cas, il (^^^ évidemment croire que M. Schœnerer et ses lieutenants comptent sur une recrudescence sensible du mouvement et sur un accroissement considérable du nombre des conversions, s'ils veulent entraîner dans le giron de Tliglise protestante les 9. 2O0.^W0 Allemands d'Autriche avant la fin des temps.

Si, en ell'et, l'intensité de la « Los von Ron^ Bevvegung » n'augmente pas, au train dont vont aujourd'hui les choses, il leur faudrait plus de onze siècles pour arriver au résultat souhaité. 11 est

'^rai que runanimité n'est pas nécessaire et qu'ils e contenteraient sans doute de convertir la majoité des Allemands d'Autriche, peut-être même seuement une minorité, qui, grâce k sa turbulence, aurait conduire la majorité... à Berlin. Toujours 5st-il que tel est, exposé rapidement dans son cnemble, le mouvement de séparation de Rome, que lous croyons avoir réussi à montrer sous son vcriable jour avec toute Timparlialité possible, puisque lous avons accepté sans môme les discuter les hilfres pourtant un peu suspects que donnent t. Schœnerer et ses adeptes.

Un mouvement de ce genre, mouvement nettenent pangermaniste et anticatholique, ne pouvait [u'être très mal vu par le Gouvernement autrichien, ►ar Tempereur, dont la ferveur catholique est bien onnue. Et ce n'est pas là, semble-t-il, une tenlance qui doive disparaître avec le souverain .ctuel. La manifestation la plus marquante dirigée entre le mouvement de séparation de Rome l'émane-t-elle pas, en effet, de l'archiduc François- Ferdinand, l'empereur de demain, que nous avons ''u accepter, au printemps de 1901, la présidence lu « Katholischer Schulverein fur Œsterreich » l'Association scolaire catholique pour l'Autriche), et jui, à cette occasion, insistait particulièrement sur 'activité patriotique de cette association, destinée à combattre Vagitation Los von Rom, nioiivement de 'iiptiire avec r Autriche, auquel on ne saurait opposer

trop 4^ dignes. Ce langage énergique, tenu £>i3Lr rarchiduc-héritier, causa une énorme sensation. I' y mettait, on le voit, fort bien en lumière le mc^ vivement de séparation, en le montrant sous ^ on véritable jour, avec ses tendances à Finfidélité à 1^ dynastie nationale et presque à la trahison vis-à- ^^'^^ de la patrie autrichienne.

Mais, si nous ne pouvons qu'approuver toute ce ^^^ partie du discours de Tarchiduc-béritier, il f^sut bien reconnaître que tant le choix de Tendroil et ^^ milieu éminemment clérical où il prononça -^^s paroles que le caractère peut-être un peu incon^^titutionnel d'une pareille manifestation ne permett^û* malheureusement pas de n'adresser que des élo^^^ à rarchiduc-héritier. Et ce ne serait pas non pl^*^ un dos moindres griefs qu'un esprit vraime^^*' libéral pourrait invoquer contre le mouvemer^-'' pangermaniste que la conséquence peut-être fatal^^ de sa nouvelle tendance protestante. Elle pourrail peut-être bien avoir, eu effet, pour résultat le retou de la dynastie de Habsbourg à une politique ultracléricale, dominée par Tintluence du haut clergé et de sa clientèle, politique qu'elle n'a déjà que trop de penchant à suivre naturellement.

Ceci posé, nous croyons avoir dit sur le mouvement de séparation do Rome et ses rapports avec l'agitation pangermaniste, tout ce que dans une étude rapide de l'histoire et de l'évolution du pangermanisme autrichien il était nécessaire d'en dire,

t maintenant il est temps de revenir h la politique clive et à la vie parlementaire. Le ministère ^ittek que nous avions vu, le 21 décembre 1899, • uccéder au cabinet Glary, ne Taisait que passer au mouvoir, et après vingt-neuf jours d'existence, démissionnait à son tour le 19 janvier 1900. Le lendemain (20 janvier 1900), M. de Kœrber formait jin nouveau ministère, qui est encore au pouvoir aujourd'hui. Le simple fait, si extraordinaire depuis La démission du comte Taalle, de voir un ministère i^ïxister encore quatre ans après sa constitution, montre bien à lui tout seul que l'homme à qui uprès tant d'autres l'empereur avait recours pour gouverner le chaos de ses peuples, était un homme d'une incontestable valeur et d'une réelle habileté. M. de Kœrber était le partisan résolu d'une politique de conciliation ; il Tétait, d'abord parce qu'une telle politique était celle qui répondait le mieux à ses idées personnelles, à sa conception du gouvernement, et il l'était surtout parce que, voyant la marche des affaires totalement interrompue par la bataille acharnée, sans merci, que se livraient Allemands et Tchèques, il se rendait fort bien compte qu'il n'y avait plus qu'une chose à tenter avant de recourir aux moyens extrêmes, désespérés, qu'il réprouvait : un essai de conciliation loyale. Pour cette double raison, le nouveau président du conseil convoqua aussitôt des conférences de conciliation qui furent, chose extraordinaire, assez bien accueil-

lies, beaucoup mieux en tout cas que Télat aigu de la crise ne permettait de Fespérer. Les Tchèques eux-mêmes, à quelque parti qu'ils appartinssent, acceptèrent d'y prendre part, et seuls des partis allemands les radicaux pangermanistes du groupe Schœnerer-Wolf refusèrent d'entendre raison.

M. Wolf vint, en leur nom, expliquer ce refus en termes assez violents, disant que toute négociation ne pourrait que nuire à la cause allemande, puisque rien qu'en entrant en négociations avec les autres nationalités, on leur reconnaîtrait le droit de discuter.

Aussi les fameuses conférences de conciliation, dernier espoir de pacification, s'ouvrirent-elles sans les radicaux allemands le 5 février 1900. Nous ne voulons nullement prétendre, ni même insinuer que, sans cette abstention de principe, les conférences eussent abouti à un résultat pratique ; il est même à peu près certain qu'en tout état de cause elles étaient vouées à un échec fatal ou tout au moins que, si elles avaient réussi à amener Tapaisement souhaité, cet apaisement n'eut été qu'une bien courte éclaircie. Mais il convient néanmoins de laisser au parti pangermanistc toute la responsabilité (et elle est lourde) qui lui incombe à lui seul, de ce refus catégorique et obstiné d'entendre raison et de chercher, dans un concours loyal de tous les partis, à ramener un peu d'ordre et de tranquillité dans la patrie commune, qu'il avait déjà tant contri-

JLjué à troubler et à déchirer. Ceci dit, il ne nous îippartient pas d'entrer ici dans le détail des propositions que M. de Kœrber soumit aux conféx-ences, de raconter tout ce qui s'y passa, ni de xnontrer comment et pourquoi ces conférences <5chouèrent. Le parti pangermaniste n'y a, en effet, Cîomme nous l'avons vu plus haut, pas pris part, et xious pouvons, par conséquent, après avoir établi son rôle à la naissance de toute cette affaire, nous dispenser d'en dire plus long.

Les conférences, espoir suprême de ceux qui rêvaient de pacification, ayant ainsi échoué, la situation se trouva encore pire qu'auparavant, et les scandales au Parlement reprirent avec une intensité encore plus grande, ce que pourtant môme des gens doués d'une imagination fertile auraient cru impossible.

La session fut enfin close le 8 juin 1900, et pendant Tété un grand coup fut frappé par M. de Kcerber : le 8 septembre 1900 on apprenait, en effet, que la dissolution de la Chambre venait d'être décidée et prononcée. Le ministère, en ce faisant, jouait une grosse, une très grosse partie ; ce qui Tencouragea à la risquer malgré tout, ce fut la conviction que, quelle que pût-être la Chambre nouvelle, elle ne saurait être plus mauvaise, moins maniable, plus ingouvernable que celle qui s'en allait ou plutôt qu'on mettait à la porte. Nous allons voir que cette idée, que cet espoir étaient

chimériques, et que les événements allaient se charger de dissiper brutalement les illusions que huit mois de ministère laissaient encore à M. do Kœrber.

Les élections eurent donc lieu en janvier 1901, ouvrant le nouveau siècle. Elles seraient très intéressantes à étudier à beaucoup de points de vue, car elles sont fort instructives et furent grosses de conséquences ; mais nous n'allons y voir ici que ce qui intéresse le développement du mouvement pangermaniste ou même simplement national-allemand en Autriche. D'ailleurs, d'une manière générale, et à quelque point de vue qu'on se place, un des résultats les plus remarquables des élections de janvier 1901, c'est le succès extraordinaire qu'y remporta le parti de M. Schœnerer. En elfet, dans la Chambre précédente issue des élections de 1897, les premières faites selon la loi Badeni, il n'y avait en somme que 5, ou tout au plus, en leur faisant la part aussi belle que possible, 8 radicaux inféodés absolument à la politique de M. Schœnerer, leur chef do groupe. Les élections de 1901, par contre, envoient à la Chambre 21 députés qui s'intitulent radicaux nationalistes allemands. Tous représentent des circonscriptions du nord de la Bohème, donc limitrophes en grande majorité, et en tout cas voisines de l'empire allemand, symptôme significatif et important. Tous, de plus, ont été élus avec le même programme, presque cynique dans sa franchise

Ï^Tutale, programme élaboré par M. Schœnerer, et

dont le résumé avait paru, sous sa signature, dans

^^on journal les Unverfœlschte Deutsche Worle,

ÏDe ce programme voici le passage capital qui est,

c^omme on va le voir, pleinement édifiant : u Nous

"voulons l'union intime avec Tempire allemand de

"toutes les provinces autrichiennes qui faisaient

s-utrefois partie de la Confédération Germanique ^ ».

C'est donc bien le pangermanisme dans son essence,

sous sa forme la plus absolue et la plus nette que

représentent les 21 députés radicaux de la Chambre

de 1901, qui est encore en fonctions aujourd'hui.

Sans doute, un parti qui d'une élection à la suivante passe de 5 ou même de 8 représentants à 21 doit ôtreconsidéré comme ayant fait des progrès très importants, et ces progrès nous ne songeons pas à les nier, puisqu'au contraire nous avons, dès le début, fait ressortir que ces progrès étaient précisément le résultat capital le plus saillant des élections de 1901. Néanmoins, et ceci posé, il convient défaire sur ce résultat brutal quelques observations. D'abord, et c'est la première réflexion qui se présente à l'esprit, si grands qu'aient été les progrès du parti radical allemand, il faut bien se dire que ce n'est pas encore avec 21 représentants dans une Chambre qui compte 425 députés qu'un

1. Traduction française de M. W. Beaumont (pseudonyme de M. Joseph Blociszcwski) ; La crise du parlementarisme en Autriche; les élections législatives et la situation politique. Annales des Sciences politiques, mars 1901, p. 169.

216 LE PANGERMA^CISME EX AUTRICHE

parti peut parvenir à bouleverser un pays, et que, par conséquent, le danger pangermaniste du côté parlementaire, si danger il y a, n'est en tout cas pas encore imminent. Ensuite, il convient aussi de noter que, si les élections de janvier 1901 révèlent incontestablement un progrès très considérable, assez inquiétant même, de Tidée pangermaniste en Bohôme, et plus particulièrement dans le nord de cette province, progrès qui s'explique d'ailleurs par ce fait que la lutte des nationalités étant dans cette province parvenue à son maximum d'intensité, ce sont là de part et d'autre les partis les plus violents qui en profitent, il n'en est pas moins vrai que ces mômes élections de 1901 ne nous indiquent, eu somme, aucun progrès sérieux, palpable, du mouvement pangermaniste dans le reste de la Cisleithanie. 11 est permis aussi d'ajouter que, bien qu'élus tous avec un programme à peu de chose près identique, il n'était pas du tout sûr que les 21 députés radicaux allemands fussent décidés à suivre M. Schœnercren tout et partout; la discipline ne paraît, en effet, pas très rigoureuse dans ce parti, et la supposition, qu'on pouvait déjà émettre en 1901, qu'elle ne durerait en tout cas pas bien longtemps a été depuis assez amplement justifiée par les événements.

Aussi et pour toutes ces raisons, tout en ne contestant nullement les grands progrès accomplis aux élections de 1901 parl'idée pangermaniste, le danger

viendrait-il peut-ôtre bien plutôt d'un autre côté, el Ton pourrait avec raison s'inquiéter davantage des gains sensibles effectués par un autre parti, qui n'est, il est vrai, que national allemand et non pas ouvertement pangermaniste, le parti des populistes allemands. Ce parti, en effet, se trouve, après les élections de 1901, avoir gagné 9 sièges ; il compte alors 51 représentants au lieu de 42, et est devenu ainsi le troisième groupe de la Chambre par l'importance numérique, tandis qu'avant il n'était que le cinquième.

De part et d'autre, d'ailleurs, du côté tchèque comme du côté allemand, les élections de 1901 avaient amené le triomphe des partis violents, des partis les plus intransigeants sur leur caractère national ;, le ministère et son chef, M. de Kœrber, se trouvèrent ainsi rappelés, brusquement et désagréablement, de leurs rôves d'apaisement à la réalité brutale. Dès la première séance de la nouvelle Chambre, les pangermani5tes,notamment,pour manifester leur joie de se retrouver en nombre côte à côte, recommencèrent à causer du scaadale. Lorsqu'en effet, conformément aux usages, le doyen d'âge, qui présidait la séance, termina son discours d'ouverture par l'invitation traditionnelle adressée à l'assemblée de pousser trois hourrahs en l'honneurde l'empereur, les membres du groupe Schœncrer-Wolf, scandalisés d'une pareille proposition, se levèrent en masse et quittèrent la salle des séances, au milieu, bien

entendu, d'une agitation considérable et très naturelle. Avec une Chambre pareille, aussi irrémédiablement divisée, l'on avait dû renoncer immédiatement a toute tentative de conciliation entre Tchèques et Allemands; mais même Tessai de rapprochement qu'on avait voulu pratiquer entre les partis allemands échouait lui aussi, et cela par suite de l'attitude irréductible des pangermanistes. En effet, dès les premières avances qui leur furent faites eu vue d'une entente avec les populistes el les progressistes, les pangermanistes le prirent de haut, dictèrent leurs conditions et déclarèrent finalement toute tentative d'entente inutile, si le parti progressiste ne commençait pas par exclure purement el simplement de son sein ses membres israélites, nombreux, comme on le sait, dans 1^ « Fortschrittspartei ». Cette manifestation d'antisémitisme forcené, ce ton dictatorial, arrêtèrent tout effort en vue d'un rapprochement, alors que cependant ce rapprochement dans des conditions raisonnables n'eût pu qu'être utile à la cause allemande en Autriche, que les pangermanistes se vantent toujours de si bien servir.

Du reste, les Radicaux-Allemands se montraient en tout intraitables ; tous les sujets leur étaient bons pour faire du bruit et s'indigner contre quelque chose ou quelqu'un; ils protestaient avec la dernière énergie contre la permission accordée tacitement aux Tchèques de rédiger leurs interpellations

en langue tchèque, et lorsque le président de la Chambre, comte Vetter von der Lilie, proposait un arrangement, qui consisterait à rédiger les interpellations en tchèque, avec en regard la traduction allemande qui seule figurerait au protocole, tandis que le texte original serait inséré aux annexes, arrangement de valeur douteuse peut-être, mais destiné à ménager les uns et les autres, ils continuaient à protester de plus belle et refusaient tout compromis, toute discussion,'prctendant ainsi dicter leurs conditions et imposer toutes leurs volontés aux 404 autres membres de la Chambre.

Et ainsi l'histoire a continué à se dérouler sans donner aux esprits pacifiques etaux hommes d'ordre beaucoup de sujets de satisfaction; les scandales ont succédé aux scandales, de plus en plus bruyants, et le parti pangermanisle a eu lui-môme ses scandales intérieurs, ce qu'il méritait bien d'ailleurs, il faut le reconnaître. En effet, à la suite d'affaires privées, complaisamment étalées devant le public, claironnées dans la presse par d'anciens amis, et qui ne contribueront certainement pas à jeter un jour très brillant sur sa moralité, M. Wolf, le second grand homme du parti, s'estvu obligé de démissionner. Il a d'ailleurs, après une série d'intrigues et de chantages, où chacun s'est efforcé de son mieux de tromper et de compromettre le voisin, réussi à se faire réélire dans sa circonscription deTrautenau. Depuis, le désordre, qu'il s'est tant complu à semer autour

de lui, règne en maître dans le parti pangermanîste. M. Schœnerer et son aller ego^ M. Wolf, sont entrés en lutte ouverte, et tous deux, le premier appuyé sur r « AUdeutsclie Vereiniguug » et par l'intermédiaire de son journal les VnverfieUchte Deutsche Worte, le second soutenu par son petit groupe de partisans de V « Ostdeutsche Vereinigung » , et s'exprimant avec sa courtoisie habituelle dans les colonnes de V Ostdeutsche Rundschau se lancent à la tête réciproquement les plus graves accusations. On remue toutes les vieilles histoires, lous les anciens scandales, pour en tirer des arguments probants, des faits écrasants pour ladversaire : c/cst un grand lavage de linge sale, mais pas du tout en famille. Au fond de toute cette bataille homérique (car le vocabulaire des deux ennemis rappelle, en effet, par son aménité, celui des héros d'Homère), il n y a guère, en somme, qu'une question d'ambitions personnelles, M. Wolf, las du rôle de lieutenant, voulant devenir le chef du parti, et M. Schœnerer, se cramponnant à la direction du mouvement et tenant avant tout à conserver son pouvoir sur le parti pangermaniste tout entier. Tout le parti a pris, d'ailleurs, part k la lutte, et au premier rang naturellement les turbulents étudiants nationaux-allemands. Ce qu'on peut remarquer, c'est que les pangermanistes de Vienne soutiennent M. Schœnerer, alors que ceux de Prague ont, en général, paru plutôt disposés à se ranger sous la bannière de

M, AVoIf. Dans quelle mesure cette polémique effrénée, dontrintensilé a d'ailleurs beaucoup diminué depuis lors, cette scission qui, elle,exisle toujours, ont-elles pu et peuvent-elles encore affecter le développement ultérieur du parti? C'est la une question à laquelle il est difficile de répondre d'une manière absolue, un point très malaisé à élucider par avance. En tout cas, nous aurons Toccasion de revenir sur la question un peu plus loin et de l'exaniiner avec plus de détail, lorsque, ayant sommaircnientfait ressortir les caractères différents du mouvement pangermaniste dans les diverses provinces, nous aurons réuni tous les éléments nécessaires à ïiue conclusion aussi raisonnéeque possible sur un sujet aussi complexe.

Du reste, il convient de dire que pour sa besogne hahituelle qui lui a valu sa triste célébrité, c'est-àdire pour faire du tapage et causer du scandale, le parti pangermaniste se ressaisit et semble retrouver son unité. Une des plus récentes, et peut-être la plus inconvenante des manifestations du parti à la Chambre, pendant la séance du 18 mars 1902, en est la preuve. M. Schœnerer y parla longuement en faveur de la proclamation de l'allemand comme langue d'État, et termina son discours par une rigoureuse défense de son collègue le D' Eisenkolb. Celui-ci, en effet, avait été rappelé à l'ordre, lors d'une séance précédente, pour s'être exprimé au ^wjetdelafamillede Hohenzollern, en termes incom-

222 LE PANr.ERMANlSME EN AUTRICHE

palihles jivec le patriotisme autrichien. M. Schœnerer ne manqua pas de saisir la balle au bond. Il s\Honna, en termes indignés, de ce rappel à l'ordre inflige à un de ses amis, et termina son singulier plaidoyer en s'écriant à tue-tôte : « Hoch und Heil den IlohenzoUern ! » (Vivent et prospèrent les Hohenzollern!) Un court instant, la stupéfaction fut générale; puis, les pangermanistes eux-mêmes, surpris au premier moment de celte sortie inattendue de leur chef, se mirent à acclamer bruyamment l'orateur, tandis que des protestations indignées s'élevaient de tous les autres bancs de la Chambre. Ce fut une scène inouïe, un vacarme effrayant; tous les pangermanistes, debout, poussant à leur tour le cri séditieux: « Vivent les Hohenzollern ! » bientôt couvert par les clameurs de désapprobation de l'assemblée entière. Le président, comte Vettervon der Lilic, lui aussi d'abord surpris et désemparé par ce brusque orage, se ressaisit enfin et rappela M. Schœnererà l'ordre : sur quoi la tempête redoubla, le tumulte reprit de plus belle sur les bancs pangermanistes, scandé toujours par le cri de «Vivent les Hohenzollern ! ». Mais ensuite, quand le calme fut à peu près rétabli, on vit les orateurs attitrés de tous les partis de la Chambre, Slaves aussi bien qu'Allemands, depuis M. Kramarcz (Jeune Tchèque), jusqu'à M. Kathrein (Allemand catholique), se succéder à la tribune et protester, dans un bel élan de loyalisme patriotique, contre le langage inqualifiable

enu par M. Schœnerer. Ainsi cette séance mémorable ►e termina par une manifestation réconfortante et pariotique. Le lendemain, les pangermanistes esayèrent bien de susciter à nouveau des tempêtes , mais Is ne parvinrent qu'à créer des incidents, où leurs Ltliludes tragiques prêtèrent le plus souvent à rire.

Depuis, les pangermanistes ne se sont signalés >ar rien de bien saillant. Le président du conseil, A. de Kœrber, a poursuivi avec une belle énergie sa ache difficile, mais le succès, malheureusement, a lié assez modeste. Les pangermanistes, toujours rréductibles et intransigeants, ont refusé encore, au nois de décembre 1902, de participer aux négociations engagées par les partis allemands, de leur propre initiative, avec les Jeunes Tchèques en vue l'arriver à une solution du conflit linguistique en natière administrative en Bohême. Les conférences échouèrent, comme on le sait. On se rappelle également comment la Chambre dut être prorogée à la lin de 1902 et les efforts admirables et malheureusement vains de M. de Kœrber pour amener une conciliation de plus en plus difficile à effectuer. Mais, tout à une fin en ce monde, et après des discussions orageuses, voyant que persuasion ou menaces, tout échouait devant l'obstination des partis ennemis, M. de Kœrber lui-même, après avoir a nouveau prorogé la Chambre le 25 juin 1903, démissionnait le lendemain.

Mais l'empereur, aux prises avec des difficultés

224 LK l*ANGt:RMANI8BiE EN AUTRICHE

nouvelles, avec la perspective du conflit naissant avec la Hongrie sur la question militaire, ne voulut point se priver, dans ces circonstances si critiques, du concours do Thomme d'Ktat habile et énergique, (jui, pondant trois ans, avait tenu tête à Forage, et, cédant de son coteaux instances de Tempereur, M. do Kœrber a repris la lutte et reparu comme j)résident du conseil au hancdes ministres. Depuis, toute Tattention s'est portée sur la crise hongroise, et les événements de Cisleithanie ont été relégués au second plan par les revendications magyares.

Dans toute cette dernière période, lespangermanistos n'ont pas joué un grand rôle. On a paru vouloir insinuer qu'ils auraient fomenté les troubles survenus en Hongrie, notamment à Bilek, parmi les soldats retenus sous les drapeaux au delà du temps légal ; on a cru reconnaître leur manière de faire dans les manifestations anti-habsbourgeoises qui se sont produites à cette occasion. Qu'y-a-t-il de vrai dans ces accusations ? C'est bien difficile à dire et, en somme, au point de vue général, ce sont là des questions d'un intérêt très relatif. -^ C'est donc bien pour nous, dans cette esquisse histori(iuo (lu mouvement pangermaniste en Autriche, sur la fameuse scène de la séance du 18 mars 1902, et sur les manifestations bruyantes de loyalisme prussien du parti pangermaniste à cette occasion, ([ue se termine, h Theure qu'il est, notre étude de ce |)arli dans sa vie parlementaire. Kt il ne nous

iéplaît pas de clôturer cette histoire sur cette icène scandaleuse, entre toutes, où le groupe 5chœnerer montra d'une façon si éclatante qu'il i'était bien en réalité qu'un ramassis de professionnels de l'agitation et de pêcheurs en eau trouble. Nous voilà donc arrivés à la fin de cette étude historique du mouvement pangermaniste en Autriche, jui seule, croyons-nous, exposée avec toute l'impartialité possible si Ton ne veut pas se borner à relater purement et simplement les événements, mais aussi Les commenter et en extraire le sens, peut nous permettre de nous faire une idée exacte d'un mouvement dont on parle tant, et si souvent, sans se rendre an compte exact de son origine, de son évolution 3tde sa portée véritable. Il nous reste maintenant, 3ette partie historique du travail étant achevée, à arriver à une conclusion logique et raisonnée, basée sur les enseignements tirés de l'histoire du mouvement lui-même et sur l'étude à la fois des chances de succès du mouvement à l'intérieur de l'Autriche et des probabilités d'appui qu'il peut éventuellement trouver en dehors de la monarchie. Mais cette étudelà, que nous allons entreprendre maintenant, il nous était impossible de l'ent-imer avant d'avoir fait préalablement du pangermanisme autrichien lo fort long historique qui nous a conduits de 1815 à 1904, et que, malgré tout notre désir de ne dire que les choses essentielles, nous n'avons pu, vu l'extrême complexité de la question, résumer davantage.

Page 1