PRÉFACE LXXIII
temps par loccupatioii de la Bosnie et de l'Herzégovine.
La lutte des nations est au tond l'antagonisme de diverses conceptions spatiales. A la longue, ce qui triomphe, ce sont les conceptions spatiales vastes. Il sulïit de mettre à leur service Ténergie qui occupera réellement les étendues conquises. L'énergie sédentaire et limitée par des conceptions spatialement étroites ne triomphera jamais. Tout ce qui fait la valeur des espaces privilégiés, tous les moyens qui permettent de « dominer l'espace '),la vitesse, la fréquence, l'abondance large du trafic, Ratzel le sait à merveille. Il sait les fonctions de l'île ou de la presqu'île, de la situation côtiére ou intérieure, de la montagne ou du fleuve. Il détermine comment les routes du trafic, multiples et emmêlées, se fondent en de larges artères oîi se déverse le courant puissant de la circulation maritime ou terrestre, et entre lesquelles se multiplient sans fin des artérioles elles-mêmes ramifiées. Il sait la garantie que donnent pour la sûreté stratégique les frontières de telle ou telle forme. Il peut dire ce qui cause l'invincible poussée de tous les peuples vers la mer.
Et une fois atteinte, cette mer que les Romains voulaient ouverte et libre (mare natura omnibus patet), Ratzel nous apprendra pour([uoi elle allume aussitôt les jalousies nouvelles et un besoin de domination qui n'admet pas de rivaux. C'est une éduca- Irice impérieuse que la mer. Mais elle n'accorde pa& à tous les peuples les mêmes faveurs. Elle élargit fhorizon de tous ceux qui la touchent. Sparte, si martiale, n'eut jamais la largeur de vision que l'habi-
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tilde de naviü^iier et le souci de ravi I ailler une Hol le €t des stations navales nombreuses donnaient au\ Athénieus. Pourtant, la mer ne (avorise pleinement que ceux à qui elle est rude. La condition de .Mét^are est trop douce, près d'une mer semée d'îles, qui facililent l'existence du marin, mais le dispensent de l'audace. Les Phéniciens, sur une mer sans îles, dépassent vite les navigateurs s^recs de Tarcliipel. Mais à leur tour, les Celtes et les Vikings normands, dès qu'ils inventent l'art de naviguer, dépassent les plus aventureux Phéniciens. C'est que l'Atlantique a trempé leur courage. Venise recule dès que les Portugais et les Espagnols ont ju'is l'iiabitude de la navigation transocéanique. La mer crée d'emblée des puissances qui aspirent à la domination du monde. {^Das ^feer erzieht Weltnuiehte.) Rome, si constamment victorieuse sur terre, n'a pu devenir la Rome impériale que le jour oii sa marine lui permit de jeter des armées à l'improviste sur n'imj)orte quel rivage.
Rien de rapide comme la croissance d'une puissance navale. La Ligue hanséaticpie et la Hollande conquièrent la maîtrise des mers en une génération. Mais pas de rivalité plus acharnée que celle des l^randes puissances de la mer. Athènes n'a j)u supporter que Corinthe eût une Hotte. L'Angleterre a dû toujours anéantir la force navale qui croissait le plus rapidement à côté de la sienne. Entre toutes les hégémonies, la maîtrise des mers est la plus ombrageuse et celle (pii est le plus tenacement exclusive. Toute politique navale est agressive, et il n'y a de paix que le joui- oii il n'y a plus (pi'une seule flotte
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au monde. (]e moment est arrivé plusieurs lois. Rome n'est devenue La puissance incontestee dans le monde antique que le jour oii la flotte carthaginoise fut détruite. L'Anp^leterre n'a la maîtrise des mers que depuis ïrafalgar. Cette grandeur, pourtant, peut être aussi fragile que soudaine. Athènes a été ruinée le jour où les rois macédoniens ont su la couper de ses bases navales au dehors. La Hollande, Venise «e sont effondrées d'un seul coup : la marine conquiert l'hégémonie, mais ne peut la faire durer. Il y faut une base territoriale suffisante. Rom« a été unique au monde parce que, la première, elle a su joindre la puissance territoriale à la puissance navale. Voilà pourquoi l'Angleterre moderne est si vorace de terres nouvelles. Réussira-t-el(e à se sauver du destin de Venise et de la Hollande? Si la seule chance de durer, pour un grand peuple, est d'être à la fois puissant sur terre et sur mer, quelle sera la juste part à faire à ses forces militaires et à ses forces navales ? C'est le secret de demain ; et Ratzel espère bien qu'on verra se reproduire le spectacle d'une puissance uniquement maritime et « balayée » du globe par une seule défaite.
Est-il besoin de dire que Ratzel songe à l'Allemagne pour la faire bénéficier des leçons de son enseignement? Il scrute le passé allemand avec son critère de la « politique géographique ». Qu'était-ce que ce Saint-Empire qui, de nom encore, subsistait en i8o5? Un grand corps mou, animé d'une ambition spatiale exagérée, d'une véritable fringale d'espace. Non pas que ses desseins fussent dénués de sens. Un regard sur la carte monlre rEmjùre des Hohen-
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slaufen, sans doulc plus élcndii à l'ouest (jus(iu"ii la Meuse el justjuaux Céveiiiies), et moins à l'est (il lui manquait la Pinsse, la Polof<ne prussienne, la Silésie, la Hongrie), mais, au total, très analoî^ue à la Triple- Allianee d'hier, Italie comprise. Il y eut là un profond inslinet du vieil empire; mais la fonction de l'empereur, sa vieille fonction royale de justicier omniprésent, était faite pour un très [)elit espace. Chai'lemafçne, pour y suffire, a dû faire 12.000 lieues à cheval durant sa vie. Quelques grands empereurs purent faire comme lui. Les autres s'usèrent à la besogne. Il s'ensuit que les grands vassaux, les ministériaux s'enrichissaient, désobéissaient. L'Eglise, quoique unitaire et au service d'une idée spatiale plus grande, contribuait au morcellement, à mesure (jue ses monastères ou ses évèchés s'enracinaient au sol. L'empire dépendait de ces fonctionnaires nobles et ecclésiastiques. Ils en arrachaient des parcelles sans cesse. La j)rospérité nu''me de ce grand territoire, oîi passaient de l'est à l'ouest, du sud au nord, les routes commerciales de toute l'Europe, était une nouvelle cause de faiblesse. Des villes naissaient en foule sur ces routes de trafic intense. Frécocenicnl, elles s'hypertrophiaient, devenaient puissantes et libres. Elles contribuaient à faire de l'Allemagne une sorte de Grèce médiévale, déchirée j)ar des rivalités. La mer, unificatrice toujours, poussa un temps les villes hanséatiques à s'allier. Les larges et ambitieuses idées qui viennent de la mer, sont entrées en Allemagne par les villes libres fédérées, Lübeck, Hambourg, Brème, et toutes celles qui s'échelonnaient le long du Rhin et jusqu'en Bothnie. Le vieux
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regret de List se ré\eille dans le géographe contemporain, de constater que la grande ambition maritime des Hanses n'ait pu se joindre à la grande ambition continale de l'Empire. Cette faute qui ne pouvait être évitée dans le passé, il suppliera donc l'Allemagne moderne de n'y pas retomber.
Rien n'est exact comme cette explication géographique des destinées de l'Allemagne, dans Ratzel. L'Allemagne ancienne, celle de l'ouest et du sud, se composait d'une .foule de principautés et de baronnies indépendantes. Le morcellement commencé ne s'arrêtait plus. Personne ne sentait le besoin et personne n'avait la force de maintenir l'unité. La petitesse d'esprit des Allemands d'autrefois venait de là. En qui pouvait naître le souci de l'ensemble, de la frontière à défendre, qui n'était qu'une périphérie lointaine, sur laquelle tous n'étaient pas situés? L'ancien Empire allemand a péri de ce morcellement.
Ces petits États si faiblement agglomérés colonisaient pourtant. Ils déversaient sur l'est, par delà la Saale et l'Elbe et le long du Danube, leur trop plein d'hommes. Ratzel remarque ici un fait général d'une importance immense. Les territoires de colonisation sont toujours plus étendus que ceux de la métropole. Comme les Etats du Far-West sont infiniment plus grands que les Etats de la Nouvelle Angle. terre d'oii ils sortent, ainsi, au temps de Rodolphe de Habsbourg, les Marches d'Autriche et de Styrie, celles de Brandebourg, sont vastes et d'un seul tenant. C'est pourquoi, une fois remplies de colons, elles devinrent le siège des monarchies dirigeantes.