ALLEMAND
On fait de vains efforts pour nier que le pangermanisme ait des racines dans la philosophie allemande. Nous n'allons pas contester à cette place la dette durable que l'esprit européen a contractée envers l'effort métaphysique des Allemands. Mais si Ton croit la philosophie allemande une œuvre rationnelle, soucieuse uniquement de déterminer les conditions de l'intelligibilité des choses connaissables et de la pratique humaine, on la cherche dans des régions de labstraction oîi elle n'habite pas. La philosophie allemande est une pensée qui réfléchit une expérience vivante et passionnée. On y peut lire, pour peu qu'on se donne la peine de ce commentaire historique difficile, toute la destinée du peuple allemand.
Les Allemands avaient toujours eu le goût de glorifier emphatiquement la force allemande. De l'idée toute médiévale du Saint-Empire, puissance séculière associée éternellement au pouvoir spirituel de la Papauté, et qui n'était que l'idée d'une confédération pacifique de toutes les nations sous un chef élu dans l'une d'elles, ils avaient fait l'idée d'une primauté historique et providentielle de la nation germanique. L'habitude de louer aux nations étrangères des lansquenets et des reîtres mercenaires n'était pas, à les entendre, imposée par la prolificité de ses paysans et de ses cadets de petite noblesse, mais venait d'une naturelle suprématie dans l'art
militaire, comme elle doit naître dans un peuple fait pour dominer. L'Allemagne a été redoutée durant le moyen âge et à l'époque de la Renaissance par l'omniprésence de ses lioinmes d'armes, comme elle Test aujourd'hui par l'omniprésence de ses courtiers de commerce. Le souvenir de cette grandeur chimérique reparaît dans les grands matamores lyriques de la fin du xviii" siècle, les frères Stolberg, Bürger ou Klopstock. La Révolution fran(,'aise seule leur a enseigné, un temps, la vanité de leur déclamation teutonique.
L'humiliation des défaites autricliiennes et prussiennes refoule alors sur lui-même cet orgueil. En quelques âmes, comme Herder, il s'épure tout à fait. Ce n'est pas la guerre seulement (pie Herder répudie. Il se refuse au culte de l'héroïsme. Il veut, en 1796, que Frédéric II soit le dernier conquérant. II démasque la « fausse diplomatie », toujours en quèle de provinces à conquérir par des roueries de procédure, qui n'aboutissent qu'à des explications par la guerre. Les rivalités économiques, il les nie, le commerce étant fait pour unir les nations, au lieu de les mettre aux prises. Une propagande d'humanité, qui répandrait les principes' de paix comme une déesse répand de la douceur, c'est toute la philosophie de Herder; raison jointe à du sentiment et qui contredit tout le violent patriotisme idéaliste de sa jeunesse, oîi il avait glorifié, avec Thomas Abbt, « la mort pour la patrie ».
(üette palinodie lui était facile au temps où son humanitarisme souhaitait la dissolution de toutes les formes politiques, et de l'État tout d'abord. 11 se
PREFACE
ravise une fois de plus en 1804. Contre le géant grandissant de l'est, « auquel les Allemands ont appris à manier rép<'e et la massue » ; contre le « lutteur » de l'ouest, habile en toutes sortes de combats, « arrogant de sa fortune et de sa puissance », il ne lui semble pas que la Germanie soit trop faible, même si ces deux ennemis se coalisent. Mais l'union de la Prusse et de l'Autriche y est nécessaire, h' Ode à la Germanie (1804 ) chante ce génie que déjà il aperçoit descendant du ciel pour unir dans une alliance sacrée tous les Allemands : une grande Allemagne, armée et militante sur toutes ses frontières, c'est le dernier rêve du vieil humanitaire.
Ce rêve remonte aux cieux, après Austerlitz. L'orgueil allemand se fait plus immatériel. Déçu par les événements, il élève d'abord sa protestation contre ceux qui ont pour eux la complicité des forces du siècle. Il prend ses gages dans l'avenir. Schiller est l'homme représentatif de cet orgueil. Il ne faut pas se laisser fasciner par ses rêveries esthétiques du temps de la Révolution, au point d'oublier le rêve secret qu'il refoule. Il y avait eu un temps où Schiller considérait comme « la prérogative et comme le devoir du philosophe, autant que du poète, de n'être l'homme d'aucun peuple et d'aucun temps, mais d'être, au sens le plus propre du mot, le contemporain de tous les temps (i) ». Juvénile chimère, que la maturité dissipe. On ne connaît pas depuis très longtemps le poème sur la Grandeur
ij ScHiLLKK, Lettre à Fritz Jacobi, 25 janvier 1795. (Bi-iele, Ed. Jonas, t. IV, p. 121.)
VI LK PAXOKRMAMSME Pill I.OSOI'HIQITF.
allemande {Deutsche Grœsse). on Schiller (i) coiil'esse celte anihilioii cachée qu'il conçoit pour son peuple dénué. Schiller jui^e les Allemands dépouil- U's, autant par la suprématie niarilime anirlaise (jue par la lifloire trop éclatante du vainqueur de Mareupo. Et il se redresse dans un geste méprisant. La l'orc«' ansrlaise et l'éclat français sont morne philosophie de rintérct, sont matérialisme (pii se vend au roi ou scepticisme qui se vend à roj)inion. La diii^nité toute morale de lAllemasj^ne est dans la culture et dans le caractère de la nation, qui ne dépendent pas de ses destinées politiques. Pour l'esprit allemand seul « les choses saintes » existent. Seul il entretient commerce avec « l'esprit de l'univers » qui l'a élu pour travailler, durant les luttes temporelles d'oii il s'écarte, à l'œuvre intemporelle de la culture humaine. La lutte virile contre le préjugé et contre l'erreur, voilà son lot. La Réforme luthérienne reprise, prolongée t n toutes sortes de domaines, voilà son œuvie. Ce long effort, accom- [)li [)ar tous les peuples et par lui-même, le peuple allemand en récoltera seul le fruit. Les autres se dépensent. Lui seul thésaurise. Chaque peuple a sa journée dans l'histoire. La journée allemande sera la moisson de tous les siècles écoulés. Et ce jour-là l'image de l'humanité, aujourd'hui dispersée en réalisations éparses, apparaîtra au monde, restituée dans son intégrité.
Immense orgueil. Tout ce qui a causé les longs
(1) Deutsche Grœsse, Ein iinvollcndelcs Gedicht Schillers 1801 . Ed. pai- Bernhard Suphan [Schriften der Grethe Gesellschaft, 1902 .
PBKFACE
retards de la civilisation allemande: la lenleur avec laquelle elle s'est traînée à la suite des civilisations du Midi et de l'Occident, et qui en a fait si longtemps une civilisation d'imitation, devient pour cette jalouse Allemagne une supériorité dont elle escompte le profit. Si elle emprunte à tous, c'est pour être seule r « humanité intégrale », à la fin des jours, quand tous les autres se seront usés dans l'effort des réalisations partielles. Les hauts faits de l'humanité accomplis par l'Allemagne donnent un sens à toute l'histoire ; et la domination ainsi assise de la pensée allemande, devenue pensée humaine, comment ne serait-elle pas matérielle autant qu'idéale, puisqu'elle est l'œuvre réalisée de concert avec l'esprit qui dirige les mondes?
La philosophie allemande tout entière reproduit cette pensée, à mesure que se poursuit, sous la pression des événements, ce rétrécissement de la conscience européenne, oii se rapetissent, avec la pensée révolutionnaire Wanqmse.VAufhlüf^ung- allemande et l'humanitarisme allemand.
La question fondamentale que posait la philosophie allemande, par l'interrogation de tous ses philosophes, était de savoir ^m^/ est le rôle de l'esprit dans le monde. Et par tous ses philosophes, depuis Leibniz et Kant, l'Allemagne avait répondu : « Le monde est ainsi fait métaphysiquement, que l'espril, malgré tous les obstacles, ait finalement gain de cause. Toutes choses tournent finalement à bien, par le triomphe de la raison (i). » Est-ce démontrable?
(i) Même le pessimisme de Schopenhauer aboutit à déiinir l'anéantissement du « vouloir-vivre » illogique.
VIII I.K IVV.NdKKMAMSMK IMIII-OSOPIIIQUE
Non certes. Mais raccomplisscmenl du devoir ne serait pas possii)le, si dans l'univers ne résinait eel ordre (pi'il est peiinis dappeler un ordre moral. On n'en peut donner de preuve ; mais il nous est enjoint d'y croire, si du moins la loi morale doit déterminer pour nous le sens de notre vie. Or, l'analyse révèle des conditions précises, sans lesquelles la vie sociale entre êtres raisonnables et libres ne serait | as possible. Ces conditions, dans l'ordre du simultané, ont amené l'existence parmi les hommes du droU, el particulièrement de cette forme supérieure du droil qui s'appelle VEtaf. Avec ces formes apparaissent les eoUeclivités qu'on appelle des nations. Le herdérisme de la maturité encore avait considéré l'humanité comme un tout solidaire, où « les hommes peinent et souillent, sèment el récoltent les uns pour les autres ». Herder i) avait refusé aux « naturalistes du genre humain » le droit d'établir ime hiérarchie entre les différents « types d'humanité » que la nature réalise, dans son atelier, avec une profusion qui épuise tous les possibles. En toutes lettres, il avait écrit : « Que l'on ne remette aux mains d'aucun peuple le sceptre sur d'autres peuples, sous prétexte d'une suprématie innée; encore moins l'épée ou le fouet du garde-chiourme (2). » Par un arlissemcnt insensible, c'est au contraire cette primauté intellectuelle, ce sceptre de la pensée, puis cette domination nécessaire par l'épée (pie va revendiquer la pliilosophie allemande, comme un privilège niétaphysi<|U('.
(I) Hekder, Brieje zur Defoerderunijç der /liunnriit(ir>. i W'crI.c, Ed. Suphan, XVIII, 284.) 2) Ibid. XVIII, 248.
PHEFACE IX
Dans la définition de ce privilège, les philosopjies allemands pourront différer. Pour tous, il fait l'objet d'une croyance religieuse et morale. Le problème de la philosophie allemande n'a pas changé. C'en est la solution concrète qui s'est renversée en son contraire, à mesure que nous approchons de l'ère de la Restauration. L'ordre moral de l'univers consiste toujours à réaliser les conditions qui rendent possible le triomphe de la pensée. Mais cette pensée, le peuple allemand y est initié seul ; et par ses formes de droit, par son existence nationale, seul il la fait passer dans le réel. Le devenir entier de l'histoire et du monde serait dénué de si;?nification sans le triomphe du peuple allemand. Le pangermanisme philosophique est une doctrine religieuse; et cette religion est une doctrine de la prédestination.
Il pourrait y avoir un intérêt de curiosité à rechercher les origines lointaines de cette religion. Le souvenir vivant de la classe cultivée allemande ne remonte pas plus haut que Fichte. Il a, le premier, donné un catéchisme clair et complet de la religion de la prédestination allemande.
Là-dessus il ne faut pas se récrier. Une doctrine de la prédestination est toujours religieuse et ne saurait être rationnelle. Ce prédestinationnisme ne s est plus effacé de la tradition philosophique des Allemands. Il y a eu un temps oîi Fichte, imbu encore de V Aufklärung- sentimentale à la fois et rationnelle de Herder, avait témoigné une indiffé-
X LE PANi.KKMAVISME IMIII.OSOPIIKJUK
reiice totale à la tiadilion imperiale allemande. Mais, <le niô:no (ju'il tb uiiil au romniihsme aücinan<l sa cliarpenle niéta[>ljysi([nc, iiivcrscnuMiL il s'imprègne, en vieillissant, (l'Iiistorisme romantique. Il avait répudié d'abord, en rationaliste, les prétentions du Sainl-K!ni)ii'e sur une Alsace et sur une Lorraine en qui la volonté de rester françaises ne faisait pas de doute (i). Mais au moment de sa plus grande ferveur révolutionnaire, il a refusé d'accueillir dans la l\éi>uljlique nouvelle les Juifs, population ([u'il lient pour dé^çénérée, encline au mal, incapable d'observer aucun contrat et inapte, par la structure héréditaire de son esprit, à s'entendre avee des hommes dont la pensée n'est pas toute machinale ou la sensibilité réduite à des calculs d'intérêt (2). La philosophie de Fichte est un « spinozisme renversé ». Elle est donc l'inverse exact de la raison juive ou latine, dont les concepts désignent, pour lui, des idéalités mortes et enchaînent les faits selon un ordre mécaniqae. De même la pensée politi([ue de Fichte exclut non seulement la fraternité, mais le contrat social avee les hommes de mentalité juive ou latine. Il ne se sent tenu envers eux qu'à une tolérance superficielle; et, par estime de soi et par respect de la qualité d'homme survivante même dans les exemplaires les plus déformés d'une race, il accorde aux
(il « Croyez-vous <[u'il importe lieaucoiip à l'arliste cl au. paysan allemands (jue l'arliste et le paysan lorrains ou alsaciens trouvent leur ville ou leur villag:e situés désormais au eliai)ilre que les manuels de geof(rai)hie consacrent à ri']iu[)ire allemand; et qu'ils jetteront leur burin ou leur outil araloiic pour amener cet état de choses? ■> Werice, VI, g5.
(21 W., VI, i49-i5i-
PREFACE
Juifs la vie et une certaine assistance élémentaire. Quiconque tient le fichtianisme pour un rationalisme pm* doit accepter ces conséquences dernières et très fermes de la doctrine.
Non, Fichte n'est pas un pur rationaliste, il est un illuminé. Il ne faut pas voir une invention romanesque, mais une profonde expérience intérieure, dans le récit qu'il nous fait de l'extase par laquelle se découvrit pour lui son système (i). Ce qu'il découvrit, c'est un moyen de régénérer l'humanité. Et en présence de la vérité qui s'ouvrit à lui, les deux forces ennemies de la liberté, le hasard aveugle autant que le destin nécessaire, s'évanouirent dans le néant :
« L'humanité désormais sera maîtresse d'elle-même et soumise seulement à l'idée qu'elle a d'elle. Elle fera d elle-même, avec une absolue liberté, tout ce quelle pourra voulob- faire d'elle-même (2). »
Par cette vérité sera renouvelée la destinée du monde. La révélation qui en est faite aux hommes est une date capitale dans l'histoire. Deux hommes ont eu cette révélation de la liberté, essence métaphysique dernière de l'esprit et essence dernière de l'humanité : ce sont Jésus et Luther. Mais un troisième grand libérateur vit parmi nous, « qui a brisé la dernière et la plus forte chaîne de l'humanité » ; et les hommes ne savent même pas que son œuvre
(i « Un soir, à minuit, une forme étrange sembla passer près de moi et m'adresser la parole : « Pauvre mortel, l'entendis-je me dire, tu amoncelles les sophismes sur les sophismes, et tu te crois sage... » Et Fichte réplique : « Parle ! Quoi que tu me dises, je veux écouter; interroge, je répondrai. «
(2) Fichte, Sonnenklarer Bericht (Werke, t. II, 40 ■
XII LE l>.\.\<.i:i{M AMS>IK IMI 1 lOSOI'M 1( HK
prolonge ot renouvelle l'œuvre du Christ el du Kélbrinateur. (le lioisiènie giund initié, (jnel esl-il? Au temps de sa modeslie, Fichle eroyait le reconnaître en Kant. Ou faut-il [)enser que même en ee temps-là pour lui le nom de Kant n'était (ju'iiu mas(pie? Y a-t-il là une de ces ruses d'expression, connue celle de Platon se masquant du nom de Soerate, ou celle de Nietzsche se dissiundant sous le pseudonyme d'Heraclite, de Schopenhauer ou de Zoroastre? Ce n'était peut-être déjà plus une nouveauté pour lui que cette découverte qu'il prétendit faire un peu plus lard, à savoir que le kantisme est encore en deçà de la grande révolution opérée par sa propre doctrine. Alors, derrière la pensée criticiste de Kant, insuflisamment conséquente, il nous montre l'idéalisme intégral surgissant, tel mi monde nouveau, dont Fichte seul est le souverain :
« C'est donc moi qui suis vraiment le fondateur d'une ère nouvelle : l'ère de la clarté. C'est t/toi qui, avec précision, assigne la tin de toute activité humaine; moi qui, avec clarté, veux la clarté, ious les autres veulent mécaniser. Moi, je veux all'ranchir (i>. »
Et Fichte de prédire le temps oîi, dans les écoles primaires on enseignera aux enfants des paysans la WLssenschaftslehre découverte par lui, comme on leur enseigne la doctrine de Jésus et le catéchisme de Luther. Ou plutôt, la Wissciischafislchre, pour la première fois, aperçoit le sens profond de cette doctrine et de ce catéchisme. Immense découverte, et
ij Fichte, Werke, VII. .')'5i. (Test nous qui soulignons.
PUKFACE
dont la méthode a pour caractère \' infaillibilité (i). Or, dans l'humiliation de la défaite, Fichte prétend la réserver à sa patrie d'abord, d'autant que les autres peuples sont incapables de la comprendre.
Ce n'est pas le lieu de dire en quoi le fichtianisme marque durablement dans l'histoire des systèmes et pourquoi il est un des efforts les plus vigoureux pour fonder métaphysiquement l'individualisme. 11 s'agit de savoir comment la philosophie de l'histoire, qui est à l'arrière-plan de sa doctrine, a pu fortifier la pensée pangermaniste.
Le problème central, dans une philosophie individualiste, est de concevoir le lien des individus entre eux. Ce lien ne peut être une substance oii les individus auraient leur racine ; car, au regard de cette substance, l'individualité n'aurait plus de réalité propre. Pour Fichte, la relation qui joint les individus est en voie de devenir. Elle n'est jamais achevée. Elle est de deux sortes. Elle est la vie même dont ils sont faits et qui n'existe pas substantiellement ailleurs que dans les individus. Ils se la transmettent, mais elle est inépuisable et indestructible comme la fm à laquelle elle aspire par eux. Elle est, d'autre parï, \di fin qu'ils se représentent collectivement, mais qui les dépasse infiniment. Cette lin, c'est-à-dire l'ordre moral que tous les vivants se proposent, est en eux l'universel, et dès lors ce par ([uoi ils se ressemblent et, par conséquent, ce qui les joint. Nous ne la connaissons jamais tout entière. Ni le sentiment, ni la connaissance claire ne la révèlent
(i) FiCHTi;. W., IV, 590 : .. Ilu' Hauptcharakter ist UnfehlbarUeil. »
XIV LE PANGKKMAXISMK IMI 1 1 »)SOFin<^)L'K
toute. Mais entre le sentiment tl rintellit^cnce, limayination interposée s'en fait des inia,a:es approchées que nous appelons des Dieux.
Ces images du divin, nous les aimons. Nous mettons à les imaginer tout notre désir et tonte notre inventivité. Elles i)articipent de la vie infinie qu'elles représentent; et par elles le torrent de eette vie passe en nous. Par elles, nous sommes donc transformés. Nous imitons ces divins modèles. Nous réalisons ainsi de l'éternel dans le quotidien. La liberté, ([ui est notre essence interne, nous la vivons (piand s'éveille, par une telle image, notre activité profonde. Les hommes ne sont libres qu à proportion de l'intensité que prend, dans leur conscience, l'idée de Divin dessinée en eux. L'art, la science, la philosopiiie sont des manifestations de eette vie éveillée. Ce sont '< des signaux de feu », par lesquels des penseurs font signe au Dieu qu'ils entrevoient et font signe aux hommes })our les convier à suivre ce Dieu. Mais il y faut la flamme et le don d'un langage cpii ne soit pas lige.
Dans la doctrine de Fichte, toute vie sociale a j)our but, instinctivement ou consciemment, de nous rapprocher de cet ordre moral des âmes. La première" fois qu'en Asie nos aïeux ont créé un état de droit et un ordre social, ce fut au nom du divin, c'est-à-dire par la théocratie : des hommes surgirent, leur faisant croire et convaincus eux-mêmes qu'ils étaient les organes de Dieu. Il fallut des milliers d'années jusqu'à ce que l'un d'eux se trouvât pour apporter aux âmes cette certitude (jiie toutes, elles ont Dieu en elles. Par cet homme, par Jésus, la liberté vivante de
PllEKACK
l'cspiit a été introduite dans le monde. La première ère d'affranchissement date de lui. Il y a en des peuples remarquablement doués, tels que les Grecs et les Romains qui, néanmoins, n ont pu participer à cette révélation, parce que leur pensée s'enfermait en des symboles imagés et abstraits, incapables de la recevoir en entier. Mais ce qui importe, c'est de savoir dans quel état d'intégrité les Germains ont reçu cette révélation chrétienne.
Le grand fait qui a modifié l'histoire européenne, c'est qu'il y a eu, dès l'aube du moyen âge, des Germains restés purs et des Germains impurs. Une tribu germanique, les Francs, émigra sur la rive gauche du Rhin. A l'époque où Fichte écrit, et où les Français prévalent sur le continent, cet événement lui paraît mériter seul l'attention. Toutes les autres invasions des Rarbares, la ruée sur la France du Midi, celle sur l'Espagne, sur l'Afrique du Nord, sur Rome, sur Ryzance s'effacent devant la seule invasion franque. Le sens de l'événement, c'est que les Francs sont devenus un peuple par la guerre. Une besogne collective de conquête a fait leur unité mentale, et tous les membres de cette collectivité en sont restés modelés à jamais. La culture des individus dans un tel peuple est déterminée par l'unité collective, et non l'inverse. 11 lui manquera toujours la spontanéité d'une vie intérieure véritable.
Fichte déduit de là des conséquences graves. Ces Germains qui, dans les pays de domination romaine, adoptent une langue qui n'est pas la leur, comment peuvent-ils créer encore de la pensée vivante? Le fanatisme antilatin de Fichte soutiendra que les
\VI l.K PAXr.KlOIANISMK l'Il II.OSOPH IQUE
|)('iiples train.;ais, italien, esj)aü:nol, d'aujourd'liui parlent une lanj?ue morte. Pour le scandale des linji:uistes à la lois et des psycliolojifues, il leur refuse tout autre don (pie celui d'une pensée oisive, indilférente, propre tout au plus à rélléchir sur son passe. Combiner avec ajçrément les ressources d'un vocabulaire immobile, ou les images d'une antiquité qu'ils ne peuvent plus revivre, et dont ils ne peuvent plus que se souvenir, ce sera la seule ressource de ces peuples : le peuple français a poussé plus loin qu'un autre cette virtuosité. Or, le moment où il a atteint à la perfection dans ce jeu d'osselets verbal, c'est celui qu'il appelle 1' « âge d'or » de sa littérature. Le siècle de Louis XIV n'a pas d'autre signilication. En philosophie, il fera de même des combinaisons de concepts inertes. Avant tout, la croyance en des cJwses toutes faites, en des objets achevés, en des bornes fixes, en une étendue résistante, c'est-à-dire en une matière extérieure dillerente de l'esprit, sera sa marque. Les phénomènes extérieurs lui paraîtront consister dans le simple jeu mécanique de ces objets matériels. C'est comme si de la mort on voulait faire sortir la vie. Le cartésianisme, le spinozisme, le matérialisme français du xvin' siècle expriment à merveille cette philosophie de la mort ; et la chose en soi de Kant en est le dernier vestige dans la philosophie allemande, corrompue par elle.
Or, si dans l'art et dans la philosophie des peuples latins on sent comme un cliquetis d'ossements inertes, comment leur art politique ne serait-il pas aussi un agencement tout mécanique? Dans les Etats latins, ce ne sont pas les individus, par leur colla-
PRKIACE XVII
boration vivante, qui créent une àme collective : la personnalité des individus y est au contraire mar([uée de l'empreinte de la collectivité. Selon Fichte, les Latins ne peuvent donc s'élever à la pensée de la liberté. Ils ne peuvent concevoir le règne du droit. Ils ignorent la valeur créatrice de la personne humaine. Poussière d'Ames, un souffle les soulève en nuages violents et les pousse dans n'importe quel sens, si on sait les fanatiser. Ils couvrent tout de cette uniformité grise. Ils exigent de tous qu'ils se fondent dans cette unité et dans cette obéissance publique. Quelle est donc la force qui peut à la fois soulever et diriger cette masse tantôt stagnante et tantôt secouée de remous? Il n'y a qu'un seul principe d'ordre à la fois et de mouvement : le génie de l'organisation matérielle. 11 a surgi en France. C'est lui, c'est Bonaparte, qui a jeté le peuple français sur le continent comme une trombe. Il est l'Antéchrist, si le sens profond du christianisme est la liberté de l'esprit.
Le christianisme authentique n'a pu grandir que chez les Germains restés purs, c'est-à-dire chez ceux qui n'ont pas connu la gloire de la conquête. Fichte se les représente, ces Germains restés dans leurs forêts, comme tout paciliques, dans le confus sentiment d'eux-mêmes que leur donne la nécessité de se défendre contre les Slaves. Il ne se doute pas, lui, Silésien de Lusace, qu'il est lui-même un Slave. Du peuple allemand si mélangé, par ses conquêtes mêmes, il fait le peuple-souche (Urvolk), et qui parle une langue primitive (Ursprache), pure, elle aussi, de tout alliage. Est-ce la peine de rappeler combien
will LE PANOEUIMAMSMK PHILOSOPHIQUE
celle prétention est non avenue aux yeux des linguistes ? Pas un philolojfue n'oserait soutenir (jne, par le fait d'avoir conservé quelques désinences de plus, dans le grand travail d'usure qui les fait lentement tomber toutes, les langues germaniques soient assurées d'un privilège de plus grande vitalité. Le principal argument sur lequel Fichte a fondé sa revendication d'une destinée privilégiée pour les Germains est un sopliisme linguistique.
Dans ces tribus germani([ues, semblables par la langue, mais non pas uniliées comme nation, descendit le eliristianisme. On l'avait apporté en Europe très adultéré. En Asie, il était devenu une organisation tliéocratique qui exigeait l'obéissance muette et la foi aveugle. Des hommes, plus tard, dans les pays les plus rompus à la pensée grecque, en Italie notamment, examinèrent les textes primitifs. Ils ne trouvèrent rien qui justiliât cette institution hiérarcliisée et ses dogmes. Et de rire, en sceptiques désabusés. Mais, fins diplomates, ils se gardèrent de toucJier à l'institution qui maintenait le repos social. Les Italiens de la Renaissance manquaient du sérieux qui seul aurait fait fructifier leur exégèse. Leur indiflërence souriante et ces habitudes latines de raisonnement qui jouent avec les idées comme avec des osselets, laissent échapper la question du salut éternel. Un jour, la même lumière des purs textes biblicpies tomba sur une âme vivante de la vie intérieure. Ame de (Tcrmanie, cela va sans dire; non pas fine, mais probe, et angoissée des choses de l'éternité. Ce fut Luther. De ce jour commença la deuxième ère de l'iiistoire. La Renaissance
PUE PAC B xix;
vraie est la Renaissance du christianisme par la Reforme.
Par elle, la prééminence du peuple allemand est assurée à jamais. Ce peuple, quand il s'est résolu à obéir à ce grand chef religieux, a montré deux particularités : 1° en lui, l'enthousiasme est contagieux : c'est par l'enthousiasme que le peuple allemand va à la clarté intellectuelle; et il peut aller jusqu'au martyre. Le pathétique dont est soulevée la prédication de Luther, c'est la joie au sujet de la liberté qid est la condition des enfants de Dieu. La béatitude, que Luther enseigne, n'est plus un état d'àme qui nous viendrait de quelque destinée supra-sensible. En nous-mêmes. Luther le sait, nous portons le salut ou la condamnation ; et il dépend de nous que ce soit, dès cette vie, la régénération éternelle : 2" un privilège nouveau résulte de là : le peuple allemand trouve en lui-même plus qu'il ne cherchait. La liberté de l'esprit est créatrice de toutes les richesses intérieures. Qu'un esprit vivant dirige au dedans son regard : il découvre une source intarissable de bienfaits qui lui échoient gratuitement. Seul l'esprit allemand a cette vie qui se renouvelle, parce qu'elle vient de la vie universelle. Il suffisait qu'il prît conscience de lui-même pour que fût détruite la forme médiévale et autoritaire de la religion. Toute religion et toute sagesse se révèlent comme l'œuvre de cette liberté intérieure. Or, dans cette découverte se résume l'essence même de la philosophie.
On n'y contredirait pas, si Fichte n'en revendiquait tout l'honneur pour l'esprit allemand. jNi la
XX LE PANGERMANISMi: l'II I I,()SOI>IIH)UE
I>hilosopliic j,n'('<(|ii('ni Descartes ne sont mentionnés. Avec Leibniz seuicnienl se |)ose, selon Fichte, le prolilènie vrai de la philosophie. Prendre pour point de départ la vie unique, divine, éternelle, Fichte ne sait pas (pie ça été la préoccupation avant tout des présuerati(|ues; puis de tons les mysticjues du moyen âge, et encore de ces philosophes de la Henaissance, de Giordîino Bruno d'ahord, en ({ui débordait le sentiment exalté de la vie de l'âme, solidaire de la vie naturelle. Non certes, ce n'est pas un ^< bon Européen », que ce philosophe pour qui la philosophie ne peut èlre qu'allemande (i); et c'est une étranore présomption nationale qui lui fait dire qu'il suffit d'être allemand pour philosopher selon une phil()soj)hie de liberté. De Fichte date le sophisme qui prétend faire surgir la vie mentale de conditions de race et d'origine. INIais il faut comprendre l'ambition secrète de ces déclarations. Cette philosophie allemande, escjuissée chez Leibniz, est achevée, dit Fichte, de nos jours. Le monde ne le sait pas encore, et il faut se borner à annoncer la grande nouvelle, en attendant qu'elle soit comprise, l ne troisième ère universelle, celle de \n philosophie allemande, est ouverte. Fielitc veut dire que c'est l'ère dont il est le fondateur et le prophète.
Qu'un très grand homme soit atteint de ce délire présomptueux, cela, pourra-ton dire, n'a malgré tout (pie l'importance d'une anecdote. Un philosophe non moins giand, (pii fut le disciple à la fois
i) FiCHTic, Wei-I.r, \ II, 362 : " So ist denn diosc Pliilosophic rocht eigentlich nur deutsch, d. i. iirspriinglicli. » 2) Ibid., VII, 353.
puEi vcE xsr
et l'antagoniste de Fichte, Friedrich Nietzsche, a connu la même aberration. La vérité est qu'il s'a,i>it d'un type mental qui a été fréquent en Allemagne au xix" et au xx" siècle : le lype du propagandiste qui met une conviclion religieuse au service dune cause politique; et cette cause est toujours la même : la grandeur de l'Allemagne.
A la création philosophique de l'Allemagne doit en etlet correspondre une création politique. Le peuple allemand, privilégié dans sa pensée, doit être privilégié dans sa destinée matérielle. Son avènement a été tardif, mais il a la signification d'une époque nouvelle dans l'histoire humaine. L'esprit philosophique allemand prend pied d'emblée dans l'existence éternelle. Son secret, c'est de savoir comment l'acte le plus humble peut jeter dans le monde une semence de perfection plantée dans l'impérissable. Il y faut sans doute un ordre de choses capable de contenir et de faire durer cette perfection, créée par les individus. Or, cet ordre de choses est ce qu'on appelle une nation.
La nation est l'ensemble des hommes qui se recréent, physiquement et moralement, selon une loi divine. Dans l'écoulement des existences individuelles éphémères, la vie nationale subsiste. La loi de son existence collective est impénétrable à l'intelligence, mais saisissable au sentiment. C'est à cette grande évolution obscure que les individus mortels confient ce qu'il y a de durable dans leur essence et dans leur action. Ils aiment cette puissante vie collective, puisqu'ils se réjouissent d'elle et se sacrifient pour elle. Pour eux, la nation est un
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Dieu; car un ainoiii' viai ne peul satlaclior (ju'à de l'éternel, et toutes les lois que parait le vépitahle anioui', c'est que l'éternel est l'invisible objet qui l'aimante, domine l' Allemand seul eou(.*oit l'éternel, il a seul l'idée d'une telle loi \kiv buiuelle les (existences individuelles se soudent en un peuple. Il n'y a vraiment (pi'une nation au monde, la nation allenianile ; et de toutes les nations, seule rallcmande a chance de survivre, i)uisqu'elle seule, par un amour métaphysique de tous ses nationaux, est l'ondée en éternité.
Admirable réconlort oUert par Fichte à son peuple, au moment des pires désastres. Il n'y a pas d'humiliation subie, pas de laute commise, durant un passé de dix-huil siècles, qui compte pour une nation dépositaire de telles promesses. Le déchirement politi(pie allemand, qui est venu de ce que les princes, sous la Renaissance, ont con.sidéré leurs territoires comme un patrimoine à fixer selon le droit romain; le déchirement relia^ieux, qui esl venu de la persistance partielle dans la nation allemande d'un christianisme romain; les occasions manquées, comme cette conquête du Nouveau-Monde, d'oîi le peuple allemand jadis a été tenu à l'écart : rien n'importe, au regard de la jurande destinée (pii attend ce peuple, et qui est de vivre selon la constitution parfaite. Il le peut seul. En effet, cette constitution parfaite ne se construit pas avec des matériaux vulü:aires. Elle nécessite des honnnes capables de résoudre le problème de l'éducation dans la liberté, (^ette éducation à son tour ex'i^e en chacun des membres de la collectivité un nu^i formé par lui-même, mélaphy-
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siqne ; non pas un moi de convention, reflet du consentement des foules, comme chez les Français. L'âme allemande seule est une telle personnalité qui se forme d'elle-même par une lente création.
Tout le patriotisme qui s'était allumé au xviii" siècle en Allemagne par les efi'orts des grands légistes, d'un Justus Mœser et d'un Moser, embrase cette profession de foi tichtienne. Le credo romantique qui essaie de revendi([uer pour l'Allemagne tout le grand mysticisme de la chevalerie est reproduit par lui fidèlement. Il n'y a pas de qualités eminentes de la moralité européenne, générosité et honneur chevaleresques, ou galante courtoisie, qu'il ne croie créées d'abord par les Allemands ; et, dans le menu peuple, un trésor incomparable de vertus natives, la simplicité, l'honneur, la fidélité, répondent à ces vertus de l'élite. Un grand fait historique naquit ainsi dès le moyen âge : la prospérité des villes libres allemandes, images d'ordre et d'amour de l'ordre; toute une voie lactée de cités républicaines, riches, commerçantes, égales aux cités italiennes dans les beauxarts, et supérieures à elles dans les arts utiles. Précédent irréfutable, qui atteste, chez le peuple allemand, le goût et le talent de la liberté.
La vocation du peuple allemand est de reprendre ce grand précédent et, par là, de commencer cette « ère nouvelle » oîi s'épanouirait en actes politicpies sa nouvelle philosophie. Ce sont les conditions de cette réalisation qu'il faut retenir, si l'on veut juger du gauchissement de toute la philosophie allemande. Oui, il est exact, dit Fichte, que les Allemands, seul peuple dont c< le moi soit métaphysique, » ne sont
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pas encore un (»cuplc liisl()i'i(ju('. Ils soiil loulés [);u' leurs princes ([iii s'cntrcdccliirenL L'élraii.<er ne connaîl (pie la l)ravoure(le leurs lanscpienels loués à prix d ars^ent. Lors de la jurande eou<pu''te (pii a lianslbrui«' l'existence des peuj?Ies modernes, la dceouverle de l'Amérique, l'Allemai^ne seule a élé exclue d'iuie curée où tous les peu|)Ies, Kspaune, Porlu;!;'al, AuliIclerre, France, étaient conviés. Est-ce un malheur? Ficlile croit l'Allemagne l'aile pour grandir i)ar le dedans Elle inaugurera une histoire neuve, (pii ne sera pas la suite du passé el ne sera j)as un Ancien Régime ])rolongé, mais un ic coMuneneemenl ahsolu, issu de lame.
C'oinmenl cela se [)eul-il? Fichte sérail lenlé [)lutôl de demander commeni ce serait impossible. Si les libertés ne mûrissent (pie par une stimulalion de tous par chacun, et si les Allemands seuls ont le don de la pensée vivante et libre, ils créeront seuls un Empire de liberté. Fichie touche ici à la plus prol'onde difficulté de toute théorie et de toute [)rali((ue so(ùales. Entre des individus irréductiblement diU'érents et libres, on a vu (jnel lien métaph3^si([ue il imagine. Mais ([uelle discipline sociale traduira cette solidarité métaphysicjue? On l'attend là. Il nous apprend ([ue le lien des libertés, c'est le droit. Il y a pour cha([iie liberté une sphère, où elle doit être maitresse de réaliser toutes ses pensées. Le droil (h'iimite ces sphères. Il y a un maximum de domination de la nature possible en cha(pie niomenl du lemj)s. Colleetivement, les hommes souliennenl eonlre la nalure eetle lutte |)our la liberté. On |)(miI donc demander à chacun de pi-endre pari à celte lutte. Il