‹ Le pangermanisme philosophiqueChapitre 30 sur 135 · PREFACE XCIX · texte numérisé non relu

PREFACE XCIX

croienl allemande, et coiiclueiil : tout individualisme doit donc être allemand. Si la déduction était exacte, le peuple allemand serait le plus révolutionnaire de tous les peuples. Il en est le plus discipliné et le plus grégaire. Que ce sentiment collectif délirant donne aussi à tout Allemand un orgueil personnel plus plastronnant, qui en doute? Et de là une confusion, la plus naturelle, la plus primitive, la plus naïve, la plus commune. Dans cette plénitude de soi, quelle sera son attitude devant la norme qui le discipline ? Il fait semblant de la juger, quand déjà instinctivement il lui obéit. Ce Friedrich Lange invoque une personnalité créatrice pour décider de ce que valent la loi et la tradition. Mais il faut l'entendre s'écrier :

<i Toutes les meilleures lois sont des lois non écrites. S'il fallait les écrire, elles ne seraient plus vivantes... En ce sens les lois du germanisme pur sont des lois non écrites, mais d'autant plus infrangibles dans le sentiment et dans la conscience de tout Allemand... Pour l'amour de la sincérité, qu'il soit loisible à chacun de chercher le salut d'après sa foi propre. Mais notre vie et notre aspiration morale à tous doivent tendre à l'héritage de nos pères ( i ). »

Ainsi, cette conscience, devant laquelle on cite la tradition, est elle-même traditionnelle ; et on lui défend de sortir de cette tradition dont elle conserve l'héritage. Ce patrimoine allemand, comment en faire l'inventaire ? Et l'idéal qu'il recèle comme un précepte d'avenir, comment le dégager? Friedrich Lange ne connaît pas d'autre méthode que de mettre les Allemands devant les grands faits de leiu' histoire, l'invasion des barbares, la tloraison des communes médiévales, la Réforme, les guerres de

I Fi'. I..\.XGE, Reines Deutschtum, 4° éd. 1704, p. i3i.

C \ Lli PAXGKUMANISME PMI I.OSOIMI IQl K

i8i3. Le consentement universel allemand dans l'appréciation de ces hauts faits de la nation allemande prouve qu'il y a un idéal du germanisme pur :

« Avec le san^ de nos pères en nous, nn besoin inlellectuel et moral commun j;ran(lil en nous, qui saisit d'un visjoureux amour cet idéal (i). »

« L'individualisme » invo([ué par Friedrich Lange est la voix du sang qui parle dans toute la Iribu et qui l'appelle aux mêmes aventures de conquête inatcr telle et immatérielle que les ancêtres. On surexcite l'orgueil et les appétits de l'individu. Est -il besoin de dire ({ue ni l'orgueil de la lignée, ni la cupidité allumée par les grandes aventures collectives de lucre ne t'ont la culture personnelle ?

La religion de Friedrich Lange n'est pas chrétienne. Pourtant, il ne faudrait pas croire que la libre pensée n'ait pas de nombreuses et fumeuses variantes de mysticisme positiviste. Ce libre penseur-ci, qui voit « le christianisme retourner au crépuscule », se croit îi cause de cela protestant :

<- l"]lre protestant^ c-lre Allemand^ être homme, c'est an sens supérieur de ces trois mots, la même cliose (2). »

Entendez que la pleine humanité n'existe que chez les Allemands. Mais ce qu'annonce cette joie diffuse qui éclate après une longue période déprimante, appelée ère (Àiprivi, c'est :

' Une forme de vie nouvelle, une âme pojjulaire forte et consciente d'elle, portée par la science naturelle, développée par les tâches de toute l'Iîumanité civilisée. »

1; Fr. Lange, Heines Deiitschluin, p. d]. 2) Ibid., p. 140.

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Une c< àiiie populaire » , portée par une science nécessairement impersonnelle , orientée vers des tâches oii est engagée la destinée de l'humanité entière, est-ce là ce qu'on peut appeler de 1' « individualisme » ?

Il n'importe pas de décrire ici le libéralisme « petit bourgeois », coriibiné chez Lange avec le souci de restaurer la pureté de l'aristocratie allemande et où consiste pour lui toute la réforme sociale. Ces fédérations de syndicats obligatoires où il veut encaquer la roture, les patrons, les employés et ouvriers de toute l'industrie et de tout le négoce, est une utopie dont la marque intéressante est seulement l'esjirit coërcitif prussien. Son projet d'établir le tableau généalogique de toutes les familles, depuis les plus humbles jusqu'aux plus blasonnées ne prouve qu'une fois de plus le besoin, fréquent chez les Allemands les plus libéraux, d appuyer la démocratie allemande sur l'aristocratie.

A quoi donc tend cette ferveur religieuse de laquelle éclora l'àme nouvelle de l'Allemagne? A une nouvelle culture {Kultur). Ce mystérieux vocable, latin de forme, est germanique de contenu. Il n'est pas sûr, disent les Allemands, que d'autres peuples puissent jamais le comprendre. Ils peuvent créer les œuvres du confort actuel des wagons-lits ou des villes modernes, mais ces choses sont mortes à l'instant où elles naissent. Ce sont elles qu'on appelle civilisation. Beaucoup de peuples y ont excellé avant les Allemands, ou y excellent à coté d'eux. La tâche à poursuivre est de créer de ['humanité vivante et créatrice dès qu'elle est née; et c'est là la Kultur.

cil , I.K PAXGERMA.NISME IMl ILOSOIMI IQl E

l'^lle mène les hommes el les peuples au développement harmonieux de leur personnalité. De quelle façon? Lanu:e, pins avisé que Lan£?hehn, reconnaît (pion ninvenle pas les styles d'architecture, de sculpture, ou de poésie, au commandement. Ils naissent de la vie même. Quelques grands guides lui trouvent ses fornu^s ; le peuple suit. Les formes politiques naissent de même. Il y en a de vieillies, ou qui sont des pastiches de l'étranger. Le fonctionnarisme prussien est une de ces formes fjue dépouillera l'Allemagne nouvelle. Mais il y en a de jeunes et d'éternelles. Le militarisme prussien en est une et des plus nécessaires.

" La force militaire organisée est un élénienl principal de la culture aryenne elle-même ; une de nos plus allemaaides et de nos plus germaniques institutions de culture (i). »

Le sentiment profond de la masse tendait à l'unité : Bismarck fut le grand artiste, inspiré du besoin du peuple et qui lui donna sa forme indispensable, qui était l'hégémonie prussienne militaire. Est-ce rétrograder? Les étrangers le disent, avec inintelligence. Ils ne veulent pas apprécier la valeur éducative de l'institution militaire, gardienne d'un sentiment de l'honneur délicat, d'un orgueil sévère, des habitudes d'obéissance inexorable. Le militarisme prussien non seulement fait partie de la culture allemande; il en est la Heur la plus pure; et c'est de sa généralisation en Allemagne que date la régénération du peuple allemand, même physique. Tant il est

(Il Fr. Lange, Reines Deutschlani. p. 217.

(2) Ibid., p. i224-225.

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vrai qu'une forme de vie, issue des énera^ies profondes de la race, améliore celle race et la fait prospérer.

Ce profond mystère, le rapport entre la civilisation intellectuelle et la race, voilà ce que le pangermanisme piiilosopliique se propose d'approfondir. Par là, il est la lointaine, très authentique descendance de Fichte, de Gœrres, de F. Schlegel. Par là, il est aussi le scandale méthodologique du temps présent. Ce n'est pas le lieu d'examiner s'il n'y a pas d€s écrivains français qui ont la même méthode. Expliquer les œuvres intellectuelles par la race, c'a été une préoccupation essentielle de l'école de Taine. Le bréviaire français oîi puisent les philosophes contemporains du pangermanisme est toutefois le livre l'ameux de Gobineau sur V Inégalité des races humaines.

On ne se propose pas de dérouler ici le détail d'un litige qui, malgré l'ampleur matérielle qu'il a déjà prise, n'en demeure pas moins oiseux en son fond. Gobineau a-t-il Iburni à l'ennemi des arguments utiles? Ses disciples français sont-ils les complices d'une invasion d'idées qui fortifie l'influence germanique en Europe? Il ne servirait à rien de fermer les frontières françaises aux idées de Gobineau, si elles étaient vraies. En réalité, sa doctrine repose sur deux postulats dont aucun n'est vérifiable.

1° Les civilisations supérieures contemporaines n'existent que chez des peuples de race blanche. Il est dès lors probable que les autres races sont

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inaptes à la créalioii civilisatrice. S'il y a eu une civilisation grcc(]uc ou romaine, e'esl-à-diie chez des peuples piobablenienl mêlés de sam^ sémiticpie; s'il y a eu des civilisations en (Ihine, dans l'Inde, on Egypte, en Perse, en Judée, c'est donc que ces civilisations sont nées d'un afllux notable de sang aryen.

•j" Plus généralement, toute civilisation lient aux qualités du sang. Ni le climat, ni la terre n'y ont de part. Et les idées ne sont jamais les causes, mais les efïets d'une civilisation raciale en son fond. Si le christianisme, au lieu de prendre son vol vers TOccidenl, avait fait route d'abord vers rExlrème-Orient, la suprématie des peuples germanicjucs n'en aurait pas moins conquis le globe. Ce n'est pas le christianisme qui a fait la supériorité des (iermains. ^lais le christianisme s'est épuré à mesure que, de sémitique et grec, il s'est fait romain; et de romain, germanique. C'est dans leur sang (jue les peuples portent inscrites les virtualités de christianisme qui prendront corps dans leurs mœurs, dans leur art et dans leur pensée.

Sophismes différents de nature, mais d'une égale cnormité tous deux : i" aucune science psychologique ou historique n'est outillée pour suivre les influences qui, véhiculées par les globules de notre sang à travers les substances nerveuses, engendrent ou modifient notre activité intellectuelle et morale. Nous ne savons donc pas s'il y a im substratum physiologique à la civilisation présente des hommes de race blanche, ou jaune ou noire; 1° à plus forte raison ne savons-nous pas quelle peut être l'influence

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physiologique du sang aryen chez des peuples sémitiques ou mongols qui, plusieurs milliers d'années avant la nôtre, ont fondé une civilisation en Chine, en Egypte ou en Assyrie. Car cette réalité physiologique n'est plus elle-même observable. Ce sont pourtant ces deux sophismes qui se traînent à travers toute la littérature pangermaniste. Ces sophismes sont donc l'enveloppe pseudo-scientifique dont se couvre une croyance : celle en la prédestination du peuple allemand. Avec quelques données spécieusement choisies, cette croyance bâtit un vaste poème : elle attribue à la race germanique des hauts faits inouïs et cliimériques ; toutes les civilisations historiques et préhistoriques sont l'œuvre du sang vigoureux des Germains. Une astucieuse intention est toutefois servie par cette croyance : il s'agit de démontrer que le peuple allemand est, au fond, dépossédé ; que toutes ses conquêtes sont des reprises sur des usurpateurs enrichis de son sang et de son bien moral le plus pur.

Aux arguments assemblés par les philologues de la grande époque, un Jacob Grimm ou un Karl MiillenhofT, ces philologues nouveaux en ajoutent qu'ils empruntent au transformisme, à la paléontologie, à l'ethnographie comparée.

Les travaux de Ludwig Wilser ne sont pas sans valeur pour le germanisant. Lu nombre infini de conjectures les encombre toujours. Dans sa théorie générale du germanisme, cette végétation parasite absorbe la substance même des informations utiles auxquelles elle s'attache. Il se peut bien que l'homme dolichocéphale blond d'Europe ait des carnations et

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